Thomas* m’a invitée à prendre place dans un vieux fauteuil à franges gris foncé. Le tissu est élimé par endroits, les ressorts probablement rouillés de l’assise grincent au moindre mouvement. «Il a déjà pas mal vécu», dit Thomas, qui me fait face, la cinquantaine bien conservé, torse nu, vêtu uniquement d’un pantalon de yoga en toile fine, «c’est là-dedans que ma mère a passé le plus clair de sa retraite, elle aimait beaucoup lire, elle adorait les Arztromane (romans de gare allemands à l’eau de rose qui se déroulent en milieu hospitalier, ndlr). Je les ai tous gardés». Thomas ne sait pas trop que faire de ses mains, il enroule un pan de tissu de son sarouel autour de son index puis le déroule et passe plusieurs fois sa main sur sa cuisse pour lisser les plis. Il me tend un paquet de biscuits : «Tu en veux ? Ils sont à l’épeautre». Depuis mon arrivée, il y a un petit quart d’heure, il a déjà vidé deux de ces paquets, se rinçant régulièrement le gosier à grandes lampées de Sprite. «Bon, ben… on y va ? Allez…». Thomas vient se poster à quelques pas de moi. Sur le mur, derrière lui, quelques photos de famille encadrées, un petit canevas champêtre, un thermomètre en fer forgé. À sa droite, sur un petit guéridon, il a déposé un grand pot de crème Nivea et une bonbonne de gaz dont sort un long tuyau souple transparent, pas plus gros qu’un pouce. De sa main droite, il applique une petite noisette de crème sur l’extrémité du tuyau, tandis que sa gauche disparait dans son dos. Le sarouel de Thomas glisse de quelques centimètres vers le bas. Il me sourit : «C’est un peu bizarre de faire ça pour quelqu’un dont c’est pas le délire… T’es sûre que tu veux voir ?», et sans attendre ma réponse, Thomas, ses yeux gris plantés dans les miens, s’insère le tuyau dans l’anus. Il ouvre le robinet de la bonbonne. Je reprends un biscuit. Le dada de Thomas, c’est la belly inflation.

La belly inflation, aussi appelée air inflation, est une pratique consistant à se faire gonfler le ventre par voie anale. Le gonflage peut avoir lieu de différentes manières ; alors qu’une légère majorité semble privilégier les bonbonnes de gaz (une simple bouteille d’hélium comme celles qui sont vendues pour gonfler des ballons peut faire l’affaire), on croise au fil des vidéos beaucoup de manières de faire plus artisanales : petites pompes de sextoys, pompes à vélo, aérateurs d’aquarium… Les uns vantent la régularité du flux des bonbonnes, les autres le caractère plus saccadé de la pompe à vélo. Mais qu’est-ce qui anime ces gens à s’injecter parfois plusieurs litres (selon leurs dires) d’air, d'eau voire de crème chantilly dans l’anus jusqu’à avoir le ventre démesurément rebondi ? Et qu’est-ce qui émoustille tant les spectateurs de ces performances ? 

La belly inflation est à remettre en perspective dans la nébuleuse plus large qu’est le fétichisme du ventre et de la rondeur. La pratique est souvent combinée avec celle du stuffing, dont le but est de s’empiffrer autant que possible afin de distendre l’estomac de manière visible, ou encore du bloating (idem avec du liquide). Les pratiquants du stuffing et de sa variante sado-maso, le force-feeding (l’action de contraindre un partenaire à ingérer le plus de nourriture possible), sont souvent des gainers, c’est-à-dire des personnes dont l’un des buts dans l’existence est de prendre du poids. Il faut cependant noter une différence de taille entre le fétichisme de la rondeur, voire de l’obésité, et celui de la belly inflation : dans le premier cas, c’est le corps disproportionné qui est objet de désir, dans le deuxième, c’est la métamorphose. Guillaume, fondateur du blog Air inflation, a beau être féru de cette pratique, il souligne : «J’aime bien les filles qui ont des formes, mais pas trop les grosses», et Thomas m’explique : «Ce que je préfère, c’est vraiment les vidéos de mecs assez fins, si possible pas trop vieux, androgynes, qui se font gonfler jusqu’aux limites de ce que leur permet leur corps».

 Où cette fascination plonge-t-elle ses racines ? Si certains des pratiquants interrogés, comme Lucas, expliquent simplement avoir «vu une vidéo un jour et eu envie d’essayer», d’autres localisent plus précisément les origines de ce fétiche dans toutes sortes de dessins animés ou autres contes enfantins où il n’est pas rare de voir des personnages gonfler de manière démesurée. Ainsi, dans le classement personnel des images fantasmatiques préférées de différents inflators, on retrouve bon nombre d’extraits de cartoons ou d’animes, notamment les scènes de combat avec Boo dans Dragon Ball Z, ou encore la scène où Harry Potter, dans Le Prisonnier d’Azkaban, fait gonfler sa tante Marge comme un ballon de baudruche, la référence la plus souvent citée étant tirée de Charlie et la Chocolaterie, où Charlie offre à l’insupportable Violette Beauregard un chewing-gum qui la fait enfler jusqu’à ce qu’elle se transforme en myrtille géante. On compte d’ailleurs de nombreux pseudonymes inspirés du nom Beauregard dans la communauté des inflators, et il semblerait que le fantasme ultime de tout inflator hétéro consiste à peindre sa copine en bleu avant de la faire gonfler à l’hélium, à en croire la production pléthorique de photos et de vidéos amateur qui jouent avec cet imaginaire (un exemple NSFW). Et pour les copines récalcitrantes à l’idée de s’insérer un tuyau dans l’anus, il est possible d’acheter une combinaison gonflable de Violette Beauregard. Ainsi, les fans d’inflation n’hésitent pas à employer ce genre de subterfuges pour assouvir leurs fantasmes : combinaisons intégrales, faux ventres, faux seins, fausses fesses — au diable la vraisemblance, pourvu que ça gonfle. On vous invite à ce propos au visionnage des savoureux courts-métrages de l’une des icônes de cette scène, Bambi Blaze, fascinante créature hypersensible dont les seins enflent à la moindre occasion, quand elle joue du piano ou qu’elle répare un ordinateur, par exemple.

De manière générale, l’imagerie de la belly inflation reste très peu explicitement sexualisée. Les vidéos amateur ne montrent le plus souvent que le ventre, l’apparition à l’écran de parties génitales (comme ici - NSFW) restant très sporadique. En outre, le langage employé entre inflators reste souvent dans le registre de l’attendrissement mutuel — sauf bien sûr quand l’énormité du gonflage confine aux limites du réel. Là, les jurons refont leur apparition, comme dans le porno plus traditionnel (la taille du ventre gonflé est toujours proportionnelle à la quantité d’obscénités dans les commentaires). Dans les conversations par chat menées avec quelques adeptes, où je me fais passer pour une mateuse, c’est un langage plutôt enfantin qui prime : on s’échange des photos de « bidons », ces derniers sont toujours qualifiés de « chou », et c’est à grand renfort de smileys qu’on se suggère mutuellement d’aller un peu plus loin, de gonfler un peu plus, de photographier le nombril d’un peu plus près. Dès que je demande plus de détails explicites, à voir l’insertion du tuyau par exemple, mes partenaires esquivent. 

Notons également qu’il n’existe que très peu de pornographie impliquant de la belly inflation ; à notre connaissance, aucun film porno n’a été tourné autour de ce fétiche. Guillaume déplore : «La pratique du Air inflation étant peu diffusée, rares sont les vidéos et photos de Air inflation réel, elles apparaissent au compte-gouttes. Il s’agit de vidéos amateur dans quasiment 100% des cas et la qualité est souvent très moyenne […]. Je pensais et espérais que ce type de fétichisme soit repris par le milieu du porno, puisqu’il regroupe toutes sortes de fétichismes les plus insolites, en allant jusqu’au Farting, mais ce n’est pas encore le cas : je n’ai pas encore à ma connaissance des producteurs ou des réalisateurs de films X qui demandent à leurs actrices de faire du Air inflation pendant des scènes X par exemple. C’est bien une preuve que cette pratique reste peu connue et très marginale. Quand on voit l’engouement pour le Air inflation, sur des forums ou des sites spécialisés, je me dis que tout reste à faire dans ce domaine […]. Puis quand je vois ce qu’on demande parfois à certaines actrices, je me dis que le Air inflation ne serait qu’une formalité pour certaines».

Trop peu de contenus, une pratique de niche ; les inflators doivent se sentir bien seuls. Guillaume a découvert l’inflation il y a cinq ans, initié par sa copine de l’époque. Depuis leur rupture, il n’a plus eu l’occasion de partager sa passion avec aucune de ses partenaires. Pour la plupart des adeptes, c’est sur Internet que s’expriment leurs fantasmes, par chaînes Youtube interposées (la plateforme héberge sans problème ces vidéos puisqu’elles ne contiennent pas à proprement parler de pornographie), sur DeviantArt, sur des forums et groupes Facebook, mais aussi Bellysquare, communauté de fans de ventres ronds, ou sur le réseau social Belly Inflation Nation. Lucas chatte régulièrement avec d’autres pratiquants, il a sa propre chaîne YouTube, il a créé un groupe Google+ sur lequel fleurissent les photos de bides (nous avons fait le choix de ne pas partager de liens, car on y voit des mineurs nus à visage découvert), poste des photos de son ventre sur DeviantArt… c’est là que s’épanouit sa vie sexuelle, car en vérité, Lucas n’est encore que collégien. Sur sa chaîne YouTube, avec laquelle il suit des dizaines d’inflators et de stuffers, lui-même n’a posté que cinq vidéos dans lesquelles, assis par terre, en tailleur, il monte un vaisseau Star Wars en Lego. De sa pratique, il n’a parlé qu’à une poignée d’amis proches ; «l’un trouve ça étrange, l’autre fascinant, le dernier drôle… :D (le 1er et le 3ème font des blagues dessus XD)». Et Thomas ? Il raconte être tombé «par hasard» un jour sur une vidéo de Bambi Blaze et avoir été d’abord amusé, puis intrigué, et, de vidéo en vidéo, il dit n’être «plus parvenu à [se] sortir ces images de la tête»

Comme Lucas, lui non plus n’a jamais pratiqué l’inflation en compagnie de quelqu’un d’autre. Il a beau être habitué à faire des séances de livecam avec des mateurs, je suis sa «première spectatrice IRL», me dit-il. Il envoie le gaz par légers à-coups puis se caresse le ventre, tout en m’expliquant ce qu’il fait et ce qu’il sent. Il retire le tuyau de la bonbonne, le bouche avec son pouce et vient s’asseoir sur le canapé qui jouxte mon fauteuil. Son abdomen ressemble déjà à celui d’un dindon ; entre le creux de son sternum et son pubis, son tronc a pris la forme d’un gros oeuf. Thomas arbore un air satisfait, il transpire très légèrement. Il peut encore aller plus loin, me dit-il, mais il a besoin d’une pause. ll me parle de son métier (qu’il ne veut pas que je cite, comme tous les autres détails de sa vie personnelle), de musique, me propose encore des biscuits, me demande, alors que je lui raconte que je suis pianiste, des détails techniques sur les différences de mécanique entre un piano, un pianoforte et un clavecin. C’est la première fois que j’explique le système du double échappement à un homme torse nu qui a un tuyau dans l’anus. De temps en temps, il se masse l’abdomen. Il étouffe quelques rots ; c’est parce que ses intestins gonflés appuient sur son estomac, m’explique-t-il. L’incongruité de la situation commence à être pesante, d’autant qu’il est difficile d’ignorer la demi-molle qui pointe le bout de son gland sous le tissu fluide du sarouel de Thomas. Je m’excuse auprès de mon hôte, confuse de l’abandonner en pleine démonstration, mais je dois avouer que je me sens nauséeuse. Thomas est très gêné, nous nous confondons tous deux en excuses, lui de m’avoir heurtée, moi de le laisser tomber. Toujours torse nu, son tuyau à la main, il enfile maladroitement une veste de jogging pour me raccompagner à la porte. Un mouvement un peu trop brusque fait s’extraire le tuyau de son orifice, et Thomas laisse échapper un pet tonitruant dans le corridor de son grand appartement cossu. En sortant, je m’en vais flâner dans le quartier, le soleil automnal baigne de lumière les élégantes façades de Schöneberg. Quelques enfants jouent bruyamment dans un square, une vieille dame seule boit un latte macchiato en terrasse, des couples indolents font du lèche-vitrines, et aucun d’eux ne saura jamais qu’au même moment, au cinquième étage de l’un de ces immeubles cossus, un inflator solitaire est en train de se dégonfler.

*Thomas ne s'appelle pas vraiment Thomas.

N.B. : Au cas où vous voudriez essayer chez vous, soyez conscients que la belly inflation n'est pas anodine. Selon un médecin que nous avons interrogé, il y a de forts risques de perforation colique si trop de gaz est insufflé, en raison de cette coquine de valvule de Bohin qui bloque le retour de gaz entre le côlon et l'intestin grêle. Alors par pitié, faites attention à votre valvule.

 

Source du visuel de Une : DeviantArt.