«On défend le hip-hop de rue avec furie / On descend les faux et les intrus, c'est une tuerie / Bouge mec, cherche pas ce qui cloche / On représente nos proches / Avant de penser à nos poches». En 1995, la Fonky Family livrait un message pour le moins offensif sur l’un de leur morceaux phares, La Furie et la Foi. Si cette phase n’a pas servi de point de départ à ce que les médias ont fini par qualifier de «rap de rue», elle symbolise malgré tout une époque. Une époque où la majorité des rappeurs, même les plus populaires, s’essayaient au rap hardcore, à l’image de Passi (Les Flammes du Mal), d’Expression Direkt (Wesh, T’es Malade Ou Quoi), de Démocrates D (Le Crime) ou des X-Men (Retours Aux Pyramides). Dans le rap game depuis 1993, Kamelancien, qui vient de publier Le Cœur Ne Ment Pas, ne dit pas autre chose : «dans les années 1990, le rap de rue, c’était avant tout l’Art de s’exprimer. NTM, IAM ou encore la Mafia K’1 Fry s’inscrivaient tous dans cette tendance, même s’ils n’évoluaient pas du tout dans le même genre de rap. À l’époque, il y avait des thèmes forts, des textes qui faisaient réfléchir.»

 

D’Ideal J à Expression Direkt, de Lunatic à la génération des années 2000 (LIM, Nessbeal, Alpha 5.20), les rappeurs hardcore semblent ainsi faire cause commune, s’opposant tous dans un même élan à un «rap conventionnel et établi par les médias», comme le précise Alibi Montana. Qui poursuit : «le rap de rue, ça se caractérise par un franc-parler, sans calcul dans l’écriture». Fort de ces préceptes, les titres percutent. Forcément. De Bienvenue Dans Le Four d’Alpha 5.20, Alibi Montana et LIM à Pour Ceux de la Mafia K’1 Fry, de Code 187 de Rohff (avec Alibi Montana, Kamelancien, Sefyu) à Patate de Forain de Seth Gueko en passant par quelques hymnes moins connus comme Ghetto Guet Apens d’Escobar Macson, Nique Sa Mère de Kennedy, Fais Ce Que T’as À Faire de Salif, tous se posent en porte-paroles des délaissés, décrivant et réhabilitant la rue et ses pratiques, critiquant l’ordre établi et les institutions, offrant des portraits de marginaux, parfois délinquants, par opposition à d’autres groupes sociaux, dans un langage reprenant l’argot et le verlan.

 

 

Mode de vie, béton style

Qu’importe les générations, le message est donc le même à chaque fois : des punchlines à la limite de la bienséance («illicite comme ma bite dans le cul d’Alizée» de LIM), des clips tournés dans les quartiers, puis, de manière assez surprenante, une percée auprès d’un certain auditorat. Et ainsi de suite. Si bien que certains rappeurs, en qui l’on ne pourrait voir que des artistes prônant la vie de gangster, sont aujourd’hui à la tête d’un véritable business. C’était le cas il y a quelques années avec Alpha 5.20, dont le collectif Ghetto Fabulous Gang vendait ses albums et ses produits dérivés Porte de Clignancourt avec une réussite insolente : son premier album, Vivre et mourir à Dakar, est entré en 2006 dans le top album et s’est écoulé en quelques mois à plus de 30 000 exemplaires. C’était le cas également du label Menace Records (Mafia K’1 Fry, Alibi Montana, LIM), qui affichait fièrement un chiffre d’affaire de 4,3 millions d’euros en 2007, grâce notamment à l’album Jusqu’à la Mort de Mafia K’1 Fry, disque d’or et classé pendant 28 semaines dans le top des charts français. C’est le cas enfin de Morsay, dont le prochain album (Baise Tous Les Racistes du Monde) et la prochaine mixtape (Cliquez, Cliquez, Bande de Salopes !) sont prévus pour fin septembre/début octobre. En quelques disques, qu’il duplique à des dizaines de milliers d’exemplaires, le fondateur du crew Truands 2 La Galère est devenu cet entrepreneur de rue. Et comme souvent, faire avec ses propres moyens revient souvent à faire avec peu de moyens : «c’est compliqué d’en vivre, précise-t-il. Tu peux te faire aussi bien 5 000 que 500 euros en un mois. Tout dépend de ton investissement, de ton équipe et de ton entourage. C’est de la débrouille : s’il faut bicraver ou participer à d’autres petits business pour pouvoir produire un album, on le fera».

 

Au-delà de toutes considérations économiques, l’indépendance est surtout un choix éthique. Kamelancien : «beaucoup de rappeurs me disent que j’ai de la chance de pouvoir dire ce que je dis dans mes chansons. Ils n’ont pas conscience que c’est la liberté de l’indépendance. Ces mêmes rappeurs ont opté pour les majors et il faut désormais jouer leur jeu. Ils sont dans la case prison». Et Morsay de renchérir : «le vrai rap de rue est indépendant. C’est ce qui nous permet de faire ce qu’on veut, de dire ce qu’on pense et de parler crûment des problèmes dans les cités. On n’a pas besoin de contrôler nos paroles, elles viennent directement du ter-ter». Quitte à se choper pas mal de procès ou devoir faire face à de nombreux boycotts. Là encore, les exemples sont nombreux : en 2006, Alibi Montana est poursuivi en justice par le député UMP François Grosdidier pour son morceau Gros Didier ; en 2009, l’album Evolution Urbaine de LIM se voit censuré par des médias aussi influents que Skyrock et Booska-P ; en 2009 toujours, l’album Les Sirènes du Charbon de Despo Rutti a été retiré des bacs à cause de sa pochette.

 

Alibi Montana : «honnêtement, j’ai eu le droit à un procès pour chacun de mes albums, mais je n’en ai perdu aucun. Le plus dur à gérer, ce sont les annulations de concerts dans les villes de la même obédience politique que le député qui t’attaque. Ça m’était arrivé sur la tournée d’Inspiration Guerrière et c’était vraiment frustrant». Il marque une pause, reprend : «sinon, il y a aussi les médias. Dernièrement, j’étais invité pour un live et une interview, et le présentateur m’a demandé si je pouvais chanter l'un de mes titres les moins hardcore. On est en 2015 putain !». Morsay dit lui aussi avoir été victime de censure : «il y a quelques années, j’ai fait une descente à Skyrock et j’y ai menacé Difool qui me traitait de vendeur en carton. Qu’il m’interdise en radio, peu importe, mais je refuse qu’on insulte ma démarche. J’ai l’impression que tous ces gens sont déconnectés de ce que je réalise ou du nombre d’albums que je vends. Le pire, c’est que ça leur arrive de diffuser des artistes que je produis».

 

 

Le rap de rue, à la trap(pe) ?

Plus terre-à-terre, Kamelancien dit ne plus se soucier des censures ou de la non-diffusion en radio de ses morceaux. Pour lui, l’époque n’est clairement pas faite pour son genre de rap. Entendre : la trap a pris le dessus sur tout le reste. Il confirme : «dans les années 2000, l’egotrip n’avait pas sa place en radio parce que c’était l’époque des rappeurs conscients comme Kery James. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Les paroles des rappeurs ne sont que de la vantardise, ou des punchlines qui parfois ne veulent rien dire. Le rap de rue a aussi son côté egotrip, mais les paroles et le flow sont toujours un minimum recherchés. Il n’y a qu’à voir ce que fait Booba. Le gars est très intelligent, il a très bien compris ce qu’il fallait faire pour gagner de l’argent. Entre ses paroles avec Lunatic et celles de son dernier album, il y a un monde, non ? Mais c’est un effet de mode : quand les thèmes reprendront le dessus, on verra ce que la plupart de ces mecs sont capables de faire».

 

Très vite portée aux nues par toute une génération d’auditeurs, la trap marque une rupture définitive avec la génération précédente, tout aussi portée sur l’egotrip mais nettement plus ouverte à la culture du sample et aux longues phases, là où Gradur, Kaaris, Dosseh ou Joke, pour ne citer que les plus connus, se fichent complètement de se réapproprier des boucles de son et affichent un goût immodéré pour la punchline (la mythique : «ma question préférée ? Qu’est-ce que j’vais faire de tout cet oseille ?» de Booba).

 

De fait, si le rap de rue et la trap entretiennent bien évidement quelques connexions - le culte des battles, des phases violentes et des clips tournés au sein même des quartiers, entre autres -, si des rappeurs tels que Mac Tyer ou Lino s’essayent eux aussi à la trap, ces deux genres n’en restent pas moins foncièrement différents. Jusque dans la façon dont les artistes mènent leur carrière. «Aujourd’hui, même les rappeurs hardcore font en sorte de produire au moins un ou deux titres pour les radios. Ils ont conscience de pouvoir faire carrière dans le rap, ce qui n’était pas notre cas» déclare Alibi Montana, dont les albums se vendent en moyenne à 40 000 exemplaires, sans bruit, sans promotion ni publicité. «Tout ça grâce à une grosse base d’auditeurs, qui m’est très fidèle et que je rencontre régulièrement dans les concerts où les autres artistes ne vont jamais», précise-t-il. De là à dire que le rap de rue a disparu au profit d’une musique plus à même de séduire le grand public, il n’y a qu’un pas que l’on peut se garder de franchir. Et c’est même les lacets noués que l’on peut affirmer qu’une poignée d’artistes continuent aujourd’hui encore à mettre en son l’expression brute d’un quotidien à l’ombre des tours.  

 

La rue cause

Il y a bien sûr le collectif Anfalsh, emmené depuis une petite dizaine d’années par des personnalités aussi douées et charismatiques que Casey, Prodige et B. James. Il y a aussi La Gale ou Despo Rutti, mais il y a surtout Hugo TSR, présent dans le game depuis une bonne décennie. Ce qui frappe d’abord chez ce rappeur du 18ème arrondissement de Paris, outre l’extrême noirceur de son propos, c’est sa démarche foncièrement indépendante, qui prend à rebours les rêves de grandeur et les airs conquérants de la plupart de ses contemporains. Accompagné de ses fidèles du TSR Crew et du label Chambre Froide, il refuse systématiquement toute exposition médiatique, ne montre jamais son visage, insiste pour que les billets de ses concerts ne dépassent jamais 10 euros, ne veut pas faire de merchandising et séduit autant par son caractère alternatif que par sa volonté d’être «l’épicier qui lutte face à Carrefour». Le succès d’Hugo TSR est donc en grande partie fondé sur son indépendance, son intégrité et par cette aisance à sublimer une plume sans concession, trempée dans le goudron. Extrait : «monte sur l’estrade, en manque d’espace et la santé se détériore / C’est pas pour le design qu’on étend l’linge à l’extérieur / Malgré les paraboles, dur de voir plus loin que l’pas d’ta porte / On a la dalle, pas celle qu’on enlève avec une Pasta Box / Bas Lacoste, trop à l’ancienne, j’ai pas la côte / Voyager c’est cher, pour voir les Seychelles faut que j’m’envoie par la poste / Y’a du bicar, des mômes qui craquent, pas d’ambiance tropicale / Froid comme un hôpital, tu deviens bizarre quand tu squattes trop Pigalle».

 

 

Pour toute une génération en quête d’identité, ces propos d’un rappeur issu de la face moins «admissible» du rap français n’en finissent plus de discréditer le fameux discours du «vivre ensemble», gentiment naïf et convenu. Ce qu’exprime également Le Gouffre sur sa dernière compilation (Marche Arrière, où l’on retrouve Swift Guad, Sake ou Mac Kregor) : «j’veux pas des p’tits caprices d’cette vie d’artiste / J’écris l’malaise des banlieues / Ceux qui ont des cicatrices et le visage triste / Autour de moi, c’est le manège des envieux / On reste la même équipe, soudée / C’est ça, faites-vous la bise, traînez ensemble qu’on fasse un tir groupé».

 

Pour Le Gouffre comme pour les dizaines d’autres «rappeurs de rue» actuels, le parcours et la démarche sont donc souvent analogues à celles des générations précédentes. L’indépendance est de mise, le langage est familier et les rêves de bling-bling tués dans l’œuf. Un peu à l’image de ce nous dit Morsay, qui conclut : «quand tu regardes les nouveaux rappeurs, ils te montrent en permanence leur nouvelle montre, leur nouvelle paire de baskets, leur chambre d’hôtel et les meufs qu’ils se tapent. C’est de la merde. Je préfère mille fois aller écouter l’histoire d’un mec qui galère et qui est connecté à la réalité». L’essence même du rap, en quelque sorte.

 

 

Maxime Delcourt.