Est-ce que le chien meurt ?  

Pour répondre à la question qui hante les nuits de milliers de cinéphiles traumatisés par la mort de Sam, le berger allemand de Will Smith, le site DoestheDogDie.com a décidé de prendre les devants et propose aux internautes une liste de tous les films dans lesquels les chiens - au choix - survivent, sont blessés ou sont voués à une mort certaine.  

On se prend au jeu un peu sordide, et on redécouvre que Bob Fosse met en scène la mort d’un chien tué par des nazis dans Cabaret, que Haneke n’hésite pas à exécuter le fidèle compagnon de la famille de Funny Games à coup de club de golf, ou encore que Hitchcock lui-même n’a aucun scrupule à recourir à la mise à mort d’un adorable petit chien pour donner un coup de vis supplémentaire au suspense dans Fenêtre sur Cour

D’autres sites, comme Complex, dressent une liste subjective des 25 morts de chien les plus traumatisantes. On y retrouve en 6ème place notre brave Sam, qui n’a pas démérité. On pourrait s’arrêter là dans le constat, et se contenter de nous retourner une énième fois dans notre lit à la recherche du sommeil, en se demandant avec anxiété quand frappera le prochain réalisateur vicieux. Certains internautes n’hésitent pas, eux, à poser la question qui fâche. 

 

Pourquoi le chien meurt-il dans les films ?

Oui, les chiens meurent. Parfois entourés d’amour, comme le courageux labrador d’Owen Wilson et Jennifer Aniston dans Marley et Moi, parfois dans des circonstances pour le moins incongrues, comme le chien du jeune scout fugueur dans Moonrise Kingdom, traversé par une flèche perdue. Tout cela ne nous dit pas pourquoi. Doit-on, entre deux larmes, tabler sur le sadisme des réalisateurs ? Tue-t-on un chien dans un film par pure cruauté ? Pourquoi, pourquoi les chiens meurent-ils dans les films ?

 

Pour faire progresser l’histoire

Tout simplement. Le chien est investi d’un rôle plus ou moins important au cinéma. Dans certains cas, il ne sert qu’à être tué, de manière plus ou moins gratuite. Dans d’autres cas, sa mort permet de faire avancer l’intrigue. Ce sont tous ces chiens sacrifiés sur l’autel de la fiction, comme le petit yorkshire de Fenêtre sur Cour. Dans le cas du film d’Alfred Hitchcock, la mort du chien renforce les soupçons de Jeffries, joué par James Stewart. Thorwald, dont Stewart pense qu’il a tué sa femme, est le seul voisin à ne pas se ruer à sa fenêtre aux cris de la malheureuse maîtresse, ce qui pousse Jeffries à l’accuser du meurtre du chien, en plus de celui de sa propre femme.  

 

 

Pour rendre la fiction plus crédible

Dans Faut-il sauver tous les chiens ?, le critique de cinéma Vincent Amiel, co-auteur de Formes et obsessions du cinéma américain contemporain, s’intéresse au rôle de l’animal dans les blockbusters américains. D’après lui, la mise en scène du chien dans des situations de danger où la survie du groupe dépend du choix de le sauver ou non, relève d’un des principes du cinéma américain, celui de «naturaliser les situations et les histoires représentées pour donner aux spectateurs une plus grande proximité vis-à-vis d’elles».  

Dans Je suis une Légende, Sam est l’élément clé qui nous permet de nous projeter dans un univers dystopique qui paraîtrait bien trop lointain sans la figure tout ce qu’il y a de plus universelle du fidèle compagnon, en l’occurrence un berger allemand. 

 

 

Pour mettre en valeur les personnages humains du film 

Toujours selon Vincent Amiel, le chien est une «figure commode, parce qu'elle redouble diégétiquement le rôle des personnages humain». En d’autres termes, le chien prend au cinéma le rôle à part entière d’un personnage, au même titre que les êtres humains mis en scène. Comme le chien est un personnage à part entière, il prend part lui aussi au déroulement de la diégèse, de la fiction. Mieux encore, et c’est ce que Vincent Amiel signifie lorsqu’il évoque un redoublement diégétique des personnages humains, il donne une surexposition aux personnages humains de la fiction, en bien ou en mal. 

Toujours dans Je suis une Légende, la mort de Sam dans les bras de son maître ne peut que susciter l’empathie du spectateur pour Robert Neville, dont les touchants efforts pour tenter de sauver sa meilleure amie (Sam est le raccourci de Samantha) rappellent à tous la tristesse et l’impuissance ressenties après la mort de sa gerbille préférée ou de son teckel nain.

À l’inverse, la vision de Patrick Bateman dans American Psycho, écrasant jusqu’à la mort un chien après avoir tué de sang-froid son maître, un clochard frigorifié, ne fait que renforcer le caractère monstrueux du golden boy, et l’aversion du spectateur à son égard. 

 

 

Pour jouer sur la corde sensible du spectateur 

Raison évidente en apparence, elle mérite malgré tout d’être explicitée. Pour le philosophe et critique de cinéma Pascal Couté, «tout animal est par essence innocent. Cela veut dire qu'il ne connaît pas les valeurs morales, qu'il n'a pas le sens du bien et du mal et qu'il ne peut l'avoir. Donc quoiqu'il fasse, il ne fait qu'obéir à sa nature, en deçà de toute valeur. Cette innocence de l'animal, donc du chien (partagée avec la petite enfance), rend ainsi injuste - voire choquante - sa mort». 

Cela signifierait que la mort d’un chien en appelle au moins autant à nos sentiments que la mort d’un être humain - plus encore, qu’elle produit sur le spectateur le même effet que la mort d’un enfant, ce dernier étant l’une des figures par excellence de l’innocence. Or, selon Vincent Amiel, le chien est une figure «moins sacrée» que celle du personnage humain : «on peut se permettre plus facilement de représenter sa mort». Là où le metteur en scène aura plus de difficultés à justifier la mort d’un enfant dans la logique du récit, il pourra bien plus commodément tuer un animal, un chien tant qu’à faire, tout en produisant le même effet. Jackpot ! 

 

Bonus : le film où le chien aurait dû mourir 

Le chien que s’échine à retrouver Colin Farrell dans le film Seven Psychopaths aurait dû y passer. C’est ce que rapporte dans une interview au Guardian son réalisateur, Martin McDonagh, à qui l’on doit Bons Baisers de Bruges. «Hollywood n’apprécie pas qu’on tue les chiens, et le studio lui a suggéré qu’il serait plus prudent d’enlever cette partie. Pas un mot à propos des femmes qui agonisent horriblement, mais un chien ? Vous ne pouvez pas tuer un chien.» «Evidemment», répond McDonagh. «C’est la règle numéro un.»

 

DoestheDogDie est bien la preuve qu’on le peut. Les caninophiles ont encore du souci à se faire.

 

 

Benoît Morenne.