Comment a débuté votre relation avec le KKK ? Comment vous êtes-vous introduit dans un groupe si fermé ?
Anthony S. Karen :
Cela a pris beaucoup de temps. J'ai envoyé un nombre incalculable de mails et passé tout autant de coups de téléphone à des numéros trouvés sur des sites Internet. Après un an de tentatives vaines, j'ai finalement décidé de laisser tomber. Six mois plus tard, j'ai retenté ma chance et un groupe m'a finalement répondu, mais j'étais seulement autorisé à photographier la cérémonie de la mise à feu de la croix. Des mois plus tard, j'ai contacté un autre groupe et je leur ai envoyé quelques-unes de mes images. Je leur ai expliqué que je n'étais pas intéressé par la rhétorique, que je voulais seulement en apprendre plus sur une organisation aux croyances klaniques traditionnelles. Je suis un ancien marine, et l'homme que j'ai contacté l'était aussi, on avait un point d'entente, il m'a donc invité au prochain événement de son groupe. Après notre première rencontre, j'ai été invité chez lui. Il était le leader d'un très large groupe, et je me suis vite retrouvé à photographier tous ses événements, sans qu'il m'impose plus aucune restriction. Des membres du KKK fréquentent parfois les réunions d'autres groupes. J'ai ainsi rencontré beaucoup de monde, et je suis devenu un visage familier. J'ai donc commencé à fréquenter d'autres groupes, qui ont vite réalisé que je n'étais pas là pour faire du sensationnalisme. Ma réputation d'homme honnête et sincère a vite été reconnue.

En tant que photojournaliste, qu'est-ce qui vous a intéressé dans le KKK ?
Anthony S. Karen :
J'étais initialement absorbé par un projet sur le Vaudou à Haïti lorsque j'ai réalisé que pour des raisons financières, je devais trouver un sujet plus près de chez moi. J'essayais de trouver une idée originale, quelque chose qui n'était pas du déjà vu. Le Klan est drappé dans un linceul de secret et bien que j'aie vu énormément d'images sur l'organisation, je n'avais jamais vu le travail complet d'un seul et même photographe sur le sujet. Les travaux que je connaissais sur le Klan montraient uniquement la mise à feu de la croix et des membres en robe traditionnelle, mais j'étais surtout intéressé par les gens et leur vie derrière la cagoule. Je suis le genre de personne qui aime voir et expérimenter les choses de mes propres yeux - donc cela combiné à mon goût pour les endroits risqués, le Klan fut un choix au final évident. C'est un sujet intemporel et puissant qui suscite tout autant de controverses qu'à la fin du XIXe siècle. Je savais que ça serait un projet passionnant sur le long terme.

Cela a-t-il été difficile de rester impartial et objectif en tant que photojournaliste ?
Anthony S. Karen :
Bien sûr nous avons tous nos opinions, mais en tant que photographe, le fait d'avoir un accès complet à la vie de quelqu'un peut changer la donne. Un vrai photographe est capable de laisser ses opinions de côté. Si tu as des opinions, tes images s'en ressentiront forcément et tu ne feras qu'ajouter à l'attitude « sensationnaliste » qui te guide pour vendre des magazines. Je m'engage dans mes projets avec la tête froide et je tiens très sincèrement à découvrir les gens, donc je traite chaque sujet comme un individu.
Mais il y a eu des moments difficiles. Un jour notamment, j'ai déclaré dans une interview que l'une des femmes que j'avais rencontrée était une personne formidable - elle est couturière et fabrique des costumes pour le Ku Klux Klan. Tout de suite, ce fut une levée de bâtons contre moi. Je ne suis pas obligé de partager exactement les mêmes croyances que quelqu'un pour apprécier un individu. J'ai du mal à comprendre l'attitude de personnes se réclamant de l'anti-racisme crier des injures ou même jeter des ampoules ou des canettes à des membres du Ku Klux Klan lors de certaines de leurs manifestations, alors qu'ils marchaient main dans la main avec leurs enfants. Comment peut-on critiquer la violence lorsqu'on en fait soi-même usage ? Je ne comprends pas comment on peut combattre le racisme par la haine. La haine est la haine et elle n'a pas de frontière.

Comment décririez-vous l'objectif officiel du Ku Klux Klan dans la société actuelle ?
Anthony S. Karen :
Grosso modo, je la comparerais à une organisation fraternelle, mais bien évidemment particulière. La plupart des sections du Ku Klux Klan se contentent d'organiser des barbecues plusieurs fois par an, comme des réunions familiales. D'autres sont plus actifs, ils organisent des manifestations régulières pour des causes diverses, tels que réintégrer la prière à l'école ou bien s'opposer à l'immigration illégale ou bien encore, à l'occasion d'un crime violent, déplorer qu'il ait peu été couvert par les médias. Au fur et à mesure des années, je les ai vus se focaliser de plus en plus sur l'immigration illégale et l'absence de religion dans la société actuelle. Etrangement, les problèmes raciaux qu'ils soulèvent se focalisent contre le « système bancaire juif » ou la manipulation gouvernementale plutôt que sur les Noirs ou tout autre problématique liée à la couleur de peau à laquelle on aurait tendance à penser. Leur problème majeur, pour ce qui est du problème racial, est le mélange des races, n'importe laquelle. Ils disent : « Dieu n'a jamais voulu mélanger un âne avec un zèbre, cela ne fait que diluer la race ».


Quelle est la dangerosité du Ku Klux Klan aujourd'hui, en comparaison à ses activités du siècle dernier ?
Anthony S. Karen :
Le KKK en tant que groupe n'est pas vraiment dangereux en soi ; c'est plus au niveau individuel que cela se situe, certains membres ayant des mentalités inquiétantes. En tant qu'entité, le Klan a une politique très stricte contre la violence. Cela peut paraître difficile à croire lorsqu'on en voit certains porter des T-shirts avec des noeuds coulant ou des injures raciales, mais je n'ai vu qu'une seule bagarre, et elle n'a duré que quelques secondes à un concert Skinhead. Aujourd'hui, le Klan est avant tout une organisation qui se veut religieuse. Oui, certains groupes sont plus militants que d'autres, mais il faut réaliser que n'importe qui peut former un groupe et se réclamer du Ku Klux Klan, il n'y a pas d'unité majeure entre les groupes, donc en réalité, lorsqu'on entend que quelqu'un a fait quelque chose d'illégal, il s'agit 9 fois sur 10 d'un groupe dissident. Le Ku Klux Klan est sous la surveillance permanente du FBI et ils doivent même demander des permis pour la cérémonie de la mise à feu des croix, donc cela n'a plus rien à voir avec ce que cela pouvait être dans le passé. Sauf qu'il y a toujours quelques fauteurs de trouble dans le lot.

Quel est le profil type d'un membre du KKK ?
Anthony S. Karen :
Il n'y a pas de profil type, mais je dirais que la plupart sont des messieurs-tout-le-monde. Leurs chemins de vie sont très divers, mais j'ai remarqué que la plupart d'entre eux connaissaient bien la Bible et la Constitution, qu'ils étaient très fiers d'être Américains et que nombre d'entre eux avaient servi dans les forces armées. Certains sont haineux, et d'autres simplement pour la séparation raciale. J'ai même fréquenté un groupe avec 2 lesbiennes s'affirmant comme telles.

Comment le KKK procède pour recruter de nouveaux membres ?
Anthony S. Karen :
Cela se fait lors des rassemblements, manifestations ou par le biais d'Internet. Certains groupes distribuent des flyers ou se déplacent pour parler à des gens, mais le gros du recrutement se fait par le biais de cercles d'amitié ou par Internet.

La pertinence du KKK est-elle renforcée ou amoindrie par l'élection de Barack Obama ?
Anthony S. Karen :
A mon avis, elle est accrue et renforcée.

Pouvez-vous décrire le moment le plus surprenant que vous ayez vécu en documentant le Klan ?
Anthony S. Karen :
Rien ne me vient à l'esprit pour ce qui est du Klan, mais un moment assez improbable s'est déroulé avec les Skinheads. J'étais dans une voiture avec un jeune garçon pour me rendre à un rassemblement, et alors qu'on était arrêté à un stop, une femme noire voluptueuse est passée à côté de nous et le garçon s'est écrié « quel beau cul ! ». Je m'attendais à ce qu'il ajoute un commentaire violent, me demandant s'il était en train de me tester, mais il a ensuite expliqué qu'il avait toujours voulu aller à Haïti, avant de me demander si je serais d'accord pour l'emmener un jour avec moi. Je suis également parfois déconcerté par la liberté qu'il m'a été donné de photographier ces groupes d'aussi prêt, et par la confiance et le respect que j'ai reçu. C'est sûrement difficile à comprendre, mais imaginez ce que cela peut être que d'avoir quelqu'un qui vous suit pendant des heures avec un appareil photo. Ajoutez à ça le fait de faire partie d'un groupe à l'idéologie controversée et la possibilité de voir ces images confrontés à l'oeil du public et quelles répercussions elles pourraient avoir sur vous, mais aussi sur votre famille et votre univers professionnel. C'est vrai pour n'importe quel travail photographique, mais cela l'est d'autant plus dans le cadre de celui-ci. Tout le monde dit que ces gens se cachent derrière un masque, mais très peu d'entre eux se sont effectivement montrés gênés face à mon appareil photo.

 

The Invisible Empire chez Powerhouse Books

 

Interview : PHB // Traduction : A.C // Photos : Anthony S. Karen.