Il y a quelques années, on pouvait rigoler du porno uniquement en décortiquant les décors. Le porno hétéro est passé par toutes les variantes du Château de Moulinsart, avec des meubles improbables et de l'argenterie de chambre d'hôtes absolument pas nécessaire en termes de stimuli érotiques. D'ailleurs, ça continue toujours - si l'on se base sur les films atroces que Canal+ continue de programmer, comme s'il n'y avait pas mieux à montrer que ces films français où tous les acteurs sont laids avec des bites plus que moyennes. 

 

Dans le porno gay, on a tout eu aussi : du sexclub en sous-sol rempli de chaînes brillantes qui font tellement de bruit sur le sling que ca dépasse 97 décibels, des haciendas brésiliennes à la Kristen Bjorn qui débordent de stuc, tous les parkings du 93 chez Citébeur et beaucoup, beaucoup de vestiaires de rugby chez Triga. D'ailleurs, il y a même un film récent de Lucas Kazan où le bottom pose la tête dans une mixed border de zinnias - oui, des zinnias, faut le faire. Autre exemple pour faire rire : la scène 16 de On the Prowl de Kristen Bjorn montre juste derrière les acteurs une étagère sur laquelle on peut lire toutes les tranches des bouquins. Instructif !

 

Comme tout le monde désormais (sauf moi) regarde du porno sur son ordi, sa tablette ou son portable, l'image a forcement dû passer par un dégraissage afin de privilégier uniquement l'action, ce qui est sans précédent dans l'histoire du genre. Less is more, et le cinéma amateur n'a pas besoin de rideaux XVIIIème siècle. Ils ne peuvent tout simplement pas se les payer, et puis ils ne savent pas ce que c'est de toute manière. Apparaît alors le mur vierge ou peint de couleur vive, criarde. C'est le fond vert dans le porno. Certains studios en font même une marque de reconnaissance. 

 

 

Ca a commencé dans les années 2000 avec Jean-Noel René Clair, qui fut le premier à faire du porno de qualité avec juste un drap de lit épinglé sur le mur. À l'époque, les autres réalisateurs se moquaient de lui quand eux dépensaient des fortunes pour trouver une base militaire désaffectée en République Tchèque avec toutes les dépendances pour faire plus macho soit-disant. "Il se fait pas chier, il a juste acheté un drap deux places chez Leader Price, y'a encore les plis !", disaient-ils. Quinze ans plus tard, les autres font pareil avec des studios avec peu de meubles et un mur uni vite fait avec un coup de peinture.

 

Le fond vert dans le porno est vraiment un fond vert. Il y a quelque chose dans cette couleur qui met en valeur les acteurs - surtout les Noirs puisque c'est une couleur qui leur va bien, c'est connu. Le premier à avoir fait ça date de 2010 : c'est le classique de Machofucker, Sperm Assault avec Mr. Marky en fond vert radioactif. Ca met du relief à l'action, ça repose les yeux, on n'est pas distrait par un guéridon andalou ou que sais-je. Et certains studios se sont même appropriés une couleur bien à eux, ce qui signe le film aussi bien que ce foutu logo en bas à droite de l'écran. Le vert a été piqué par ChaosMen qui, pendant pas mal de temps, en mettait dans son générique d'ouverture. Un peu plus tôt, Hot House avait fait de l'orange sa couleur fétiche. L'un de mes studios préférés, BiLatinMen.com, filme régulièrement les mecs devant un mur de couleur parme, avec un bout de peinture qui s'est écaillé, et on finit par se demander si l'on se branle devant ces mecs qui ont des corps de rêve ou si la couleur a fait office de déclic pavlovien.

 

Dans le nuancier color panel, on retrouve donc :

 

LE BLEU

 

Dans A Monster Inside Me, Swamp Ass Recklers, le mur bleu est tellement vibrant qu'on dirait que c'est Jean-Luc Besson période 1988 qui l'a fait. Le bleu bébé, lui, est très souvent choisi pour adoucir les loueurs dans High Performance Men, où l'aspect naïf du mur contraste avec le méchant role-play de Perverse Protocol. Autre bleu bébé : celui de Colorin & Mariano (BiLatinMen), avec encore un jeu sexuel particulièrement nasty. Le même studio utilise le même décor pour Brutal Ajax 2 - Just Outta Jail (Machofucker). Est-ce le même dans Angry Young Stallion (Machofucker), avec un bout du mur qui s'est écaillé? Oui c'est le même, dans Dangerous 2 (Machofucker). C'est avec ce mur qu'on commence à élaborer une théorie.

 

Mon point, c'est lorsque le même petit studio brésilien vend ces scènes à Machofucker qui en fait des hits, la marque de la couleur se répétant dans plusieurs films qui cartonnent devient une signature en soi. Les gens ont un souvenir de cette couleur associée au plaisir et je trouve ça plutôt cool. On peut trouver un bleu tournant sur le vert dans Negrito and Churchin (NakedPapis) et chez Zeta does Benny (Machofucker). Mais il faut sûrement attribuer le choix de ces couleurs à la liberté chromatique des Brésiliens. Pour un bleu plus mat, il faut aller chez My Turn - Raw Resort 2 (Black Breeders).

 

LE PARME

 

Le même mur de BiLatinMen se retrouve chez Garo and Ramon (RawStrokes). Dans Bugarrones 5 (Machofucker) aussi. On le retrouve encore dans Surrender, Bitch (Machofucker), c'est là où il est plus abîmé - fact, fans. Ou dans Morino & El (BiLatinMen) ! On trouve une nuance plus prononcée de violet dans Conan & Tatum (ChaosMen), le même dans Bentley & Brooks raw (ChaosMen). Ce dédoublement de couleurs analogues peut avoir de graves conséquences quand la mémoire confond le souvenir des scènes pourtant très différentes au niveau érotique. On se dit "mais attends! J'ai déjà vu cette couleur ailleurs !". Le porno, c'est toute une histoire...

 

LE VERT

 

Le cinéma de l'Est est forcement gonzo et ils n'y vont pas avec le dos de la truelle. Dans Bi-Sex in Prague Vol.1, ça rend l'action encore plus eurotrash. Tout aussi vert pétant, Top Brass (Hot Desert Knights).

Si vous préférez un vert d'eau plus passé, allez chez James Jamesson & Jett Jaxx (NextDoorStudios) qui va très bien avec les poils roux flamboyants de Jamesson, l'un de mes acteurs favoris. Le même décor pour Summer Games (Samuel O'Toole). Un vert mousse chez Justin King & Guy Rogers (HardBritLads). Ou un vert plus tendre, plus anisé chez Joe Parker & Diego Vera (MenOver30). Encore plus anisé, c'est Xtreme Fuckin (Breed It Raw). Le même mur anisé, sur un autre continent (tu peux calculer la date du film en fonction de la mode des couleurs, comme le disait le personnage central de Tales From The City) dans Julius Caesar, Red & Antonio Biaggi (RawStokes).

 

LE ROUGE

 

Une couleur classique des films cheap des années 60 qu'on retrouve telle quelle dans Black Jack (Machofucker) et Monster del Caribe 4. Encore plus rouge - rouge - rouge de folle, c'est Impaled 2 (Machofucker), qui est si irradiant que tous les murs de votre pièce deviennent rouges. Très Red Light District. 

 

LE BLANC

 

Ben oui, ils le font aussi mais c'est rare. Récemment il n'y a que ChaosMen avec sa série Pure où les mecs se recouvrent de 2 flacons de baby oil sur le corps ; forcément, le blanc s'impose et ça marche. Le blanc de Bentley & Solomon est shiny to the max. Et la couleur blanche va très bien aussi quand les mecs sont poilus naturellement, comme dans le director's cut de Aries, Bay, Glenn & Vander (ChaosMen). Enfin, c'est pour ceux qui aiment beaucoup le lube

Comme moi quoi. 

Bon, j'arrête. 

 

P.S. n°1 : Vous remarquerez que la majorité de ces vidéos avec des murs aux couleurs violentes est bareback. Je n'arrête pas de me demander ce que cela veut dire. Est-ce que ces couleurs sont le signe d'un aspect flashy qui doit attirer le consommateur porno, ou est-ce que ces couleurs sont simplement devenues à la mode depuis une dizaine d'années, période pendant laquelle le bareback est devenu majoritaire dans le genre ? Je ne sais pas, mais je trouve qu'il y a ici un sujet urgent de thèse pour geek qui n'a peur de rien.

 

P.S. n°2 : Vous remarquerez aussi que presque tous les titres de ces films sont des exercices en poésie. Je veux dire, une séquence qui s'appelle Julius Caesar, Red & Antonio Biaggi, il y a un élément de mythologie, non ? Pareil pour Brutal Ajax 2 - Just Outta Jail, c'est quand même autre chose que les titres de films qui passent sur Canal (j'insiste une dernière fois, pour le fun). Un bon porno, c'est comme un bon album de house : vous vous en rappelez bien sûr parce que la musique est bien, mais surtout parce que le titre est spécial comme, au hasard, Confessions of a Selector de Tim 'Love' Lee.

 

++ Sur un sujet similaire et du même auteur, (re)lire aussi Les mecs gentils du porno gay ou La Sexopédie #1 : C'est quoi ton lubrifiant ?.

 

 

Didier Lestrade.