La célèbre coiffe de l'intermittente du spectacle, condition nécessaire avec les 507 heures pour l'obtention du statut.

 

Pas une seule ruelle laissée à la rêverie ou à la promenade, tu tombes forcément sur quelqu'un qui veut absolument te faire rire. Une injonction permanente à la déconnade qui fait rivaliser d'invention ces terroristes de la joie de vivre pour te vendre dans les rues de la ville leur show qui te fera oublier qu'on est en temps de crise. Il y a ceux qui se la jouent mémoire visuelle, pour percuter l'oeil du passant : des meufs habillées en robe nuptiale pour leur spectacle La mariée ne suce pas que de la glace, un mec dans un bateau en papier mâché pour Ma vie est un naufrage  une troupe bien rodée paradait même dans la ville en cadillac pour un spectacle musical ambiance burlesque fifties dont j'ai oublié le nom, peut-être Pin up, pine down. La palme du cœur revenant à cette troupe d'un pays asiatique non identifié venu présenter Mousson sur la rizière ou un truc dans le genre, chantant leur reprise locale de Sur le pont d'Avignon.

 

Sur le pont d'Avignon, on y danse, on y danse (avec l'accent de Michel Leeb).

 

D'autres essaient le chantage ou te promettent de te dérider alors que tu as rien demandé, tout va bien. «Ne venez pas si vous n'avez pas envie de rire sinon vous allez vous faire chier», résume clairvoyant le douzième mec qui me vend son one man show croisé après dix minutes dans la ville.

Globalement, Avignon aujourd'hui, c'est moins l'esprit de Jean Vilar que celui de Laurent Ruquier. La ville ressemble à un immense On n'demande qu'à en rire en plein air. Plein d'anciens candidats y présentent d'ailleurs quelque chose (un plaisir malsain nous avait rendu accro à cette émission et on doit avouer qu'on les a tous reconnus) et symbole éloquent, alors qu'aucune publicité ne promeut les spectacles du In ou même fait voir les signes de sa présence («mais tout le monde est au courant, chéri»), la plus grande affiche du festival est celle du one man show de Jean-Luc Lemoine, reusta du stand-up depuis qu'il est chroniqueur chez Hanouna.

Et encore, Lemoine c'est le haut du panier, l'élite comique qui se produit dans un lieu nommé le Palace (décidément c'est vraiment plus ce que c'était) qui réunit le gratin de la gaudriole et semble avoir engagé Avignon dans un jumelage avec Montréal ambiance Festival Juste Pour Rire.

Noyé dans la profusion de l'offre (plus de 1000 spectacles en Off, une trentaine en In) je décide de me vautrer pleinement dans l'expérience avignonnaise en faisant confiance à mon instinct et de choisir presque au hasard l'un de ces spectacles qui me promettent, au minimum, de faire pipi de rire dans ma culotte.

 

On a aussi mangé notre chapeau et avalé des couleuvres.

 

Dans mon créneau horaire, le site du Off me propose 176 spectacles. J'hésite longuement entre Je suis prof mais j'me soigne, le one man show d'un chef d'établissement «qui traduit la réalité du quotidien avec beaucoup d'entrain !», Hamlet en 30 minutes (franchement c'est ce qu'on appelle une bonne affaire), Basic Einstein, où l'on te promet que la physique peut être poilante, Non mais dis donc ! Et les bonnes manières, un spectacle «qui dénonce les impolitesses du quotidien», Ca va le faire mais en fait je crois que non, Pourquoi faire simple mais ça a quand même l'air compliqué, et Complètement à l'ouest parce que c'est gratuit pour les roux, mais ça ressemble un peu à du racisme capillaire (Orange is the new Black ?).

 

Une comédie délirante de Philippe Brouette.

 

J'opte finalement pour ZIDANE vs MOLIERE. Le descriptif me promet «une heure de pur délire». Et le titre me paraît bien résumer l'atmosphère générale. Une ambiance de troisième mi-temps où l'on joue les classiques du répertoire. Même si la notion de classique est ici relative et que la liste des auteurs les plus joués ressemble plutôt au programme de français de 4ème. On joue principalement Feydeau, Courteline, Ionesco ou Anouilh, comme au spectacle de fin d'année du club théâtre d'un quelconque collège français.

«Plus rien après ce jour ne sera comme avant» peut-on lire sur l'affiche de ZIDANE vs MOLIERE, sans savoir précisément s'il est question de notre expérience de spectateur ou de l'intrigue de la pièce. Le soir de la finale France-Brésil en 98, une troupe doit jouer Don Juan, et les personnages, emportés dans le tourbillon de cet événement historique majeur de la fin du XXème siècle, apprendront, en jouant leur pièce malgré une suite de péripéties haletantes, que le sport l'emporte toujours sur le théâtre.

La salle est loin d'être vide, on est une quinzaine. Et les gens rient franchement, surtout à la régie. Il faut dire qu'il y a des répliques savoureuses («c'est le plus grand mythe de France – Quoi ? Tu travailles à Météo France ?») et on est heureux que l'auteur de la pièce fasse revivre quelques expressions oubliées comme «nom d'une pipe en bois».

En sortant, on est satisfait de notre choix car on ne pouvait imaginer une pièce qui résume aussi bien la ligne politique et artistique de la plupart des spectacles du Off, et on décide qu'on ira pas en voir une autre du coup.

 

Rêves de merde.

 

J'enchaîne ensuite avec mon premier spectacle du In, Tombouctou, déjà vu, et l'écart est saisissant tant il représente l'exact cliché inverse de ce à quoi je viens d'être confronté avant. Le genre de spectacle de chorégraphie abscons qu'on peut voir à une 1h du mat' sur Arte où des danseurs habillés Muji dans un décor Muji ne dansent pas mais font des borborygmes, et qui ressemble davantage à une parodie des Inconnus. Le pire, c'est que dans le dossier de presse, la chorégraphe convoque des références hyper-pointues et disparates, genre «ouais, je me suis beaucoup inspirée de Bergman, Aristote, Velázquez et Stockhausen après les événements de janvier», et que le spectacle veut te faire passer pour un con si tu les as pas repérées au milieu des roulades et des onomatopées exécutées par les acteurs. Les spectateurs s'éclipsent par grappes et on suit le mouvement.  

A peine sorti que je suis déjà agressé par une meuf qui me tend un flyer. Je lis le titre : Du sexe de la femme comme champ de bataille et j'ai même pas le temps de me remettre de ce qu'on m'inflige que la fille se sent, en voyant ma mine déconfite, de me donner envie de voir la pièce. Elle me dit alors avec un accent roumain : «c'est une pièce sur le conflit en Bosnie Herzégovine joué par une incroyable actrice grecque». Un peu comme à Cannes, le monde regarde Avignon et Avignon regarde le monde. Avec tout de même une étrange sur-représentation belge et un nombre étonnant de pièces sur nos différences culturelles, telles que Faites l'amour avec un Belge ou La Belgique expliquée aux Français.

 

L'enfer, c'est les autres.

 

On peut même pas bouffer peinard. Une chanteuse qui respire le désespoir, même de dos, nous inflige un folk larmoyant dans la ruelle à côté quand une troupe habillée avec le costume-type du bourgeois dans une pièce de Feydeau vient nous vendre un spectacle mêlant théâtre et œnologie.

Pour se remettre de ce Koh Lanta culturel, on finit la journée en roupillant d'un œil à Andreas, une mise en scène de Strindberg qu'on a l'impression d'avoir vue mille fois, et on s'interroge sur l'impérieuse nécessité d'adapter cette pièce neutrogena où subitement on entend parfois prononcer les mots «troll» et «loup-garou». Une fois au bar du In, très snob mais quand même sincère, on n'arrête pas de répéter que le meilleur spectacle qu'on a vu depuis qu'on est arrivé c'est ZIDANE vs MOLIERE. Après cette journée éprouvante, on décide de zapper les spectacles qu'on avait réservés les après-midi suivants et qu'on ne reviendra plus que le soir à la kermesse.

 

Chapelle de l'ongle incarné.

 

Le lendemain, c'est d'ailleurs le big événement mondain : la lecture par Isabelle Huppert dans la cour d'honneur de textes de Sade (l'écrivain du XVIIIème, pas la chanteuse). Il faut venir en avance car le spectacle est dans la salle. Les Parisiens qui ont une villa dans le Lubéron sont venus faire leur transhumance culturelle du soir. Jacques Audiard, pas rancunier, est venu écouter celle qui ne lui avait pas donné la Palme d'Or pour Un prophète. Edouard Louis est accompagné d'un ami qui porte la même coupe de cheveux «Jeunesses hitlériennes» que lui. On entend un journaliste étranger peu perspicace se demander en désignant l'écrivain si ce n'est pas Emmanuel Macron. Jean-Pierre Lavoignat, la figure emblématique de Première et Studio Magazine, a fait le déplacement, comme à chaque fois qu'une de nos divas nationales se produit (un esprit médisant l'a d'ailleurs surnommé «la vieille folle protocole»). Philippe Lefait aka le George Clooney de France 2 s'assoit à côté de moi. Comme dans les défilés, les gens les plus connus arrivent les derniers, et tu fais savoir ton importance par ton heure d'arrivée. La salle est quasiment remplie et il ne reste plus que trois places libres à côté de moi sur lesquelles ont été soigneusement placés des plaids. Je me prépare donc à voir débarquer Catherine Deneuve mais c'est finalement Valérie Pécresse qui fait son entrée. Olivier Py vient l'embrasser comme une vieille copine, la scène est un peu gênante, mais après tout, les deux font le même métier. Tout le monde autour de moi parle de Huppert en disant «Isabelle» et j'entends au moins trois personnes différentes prétendre qu'elles viennent juste de dîner avec elle.

Quand elle entre en scène, les gens applaudissent comme le public des pièces de boulevard quand arrive la tête d'affiche. Elle fait un geste à la Thierry Ardisson pour couper court au bruit et se dirige vers le pupitre où est posé son texte. Ce soir, il y a un vent pas possible, et elle ne va pas cesser de lutter avec pendant une heure. C'est beau, ça ressemble d'ailleurs surtout à une performance d'un sportif de haut niveau. Tout le monde se demande si elle va réussir à garder le texte en main voire même si elle ne va pas s'envoler. Plus tard, au bar du In, on entendra une théorie selon laquelle ses magnifiques chaussures compensées dorées étaient en fait lestées d'or massif pour éviter que le Mistral ne l'emporte. On se dit que ç'aurait été plus simple avec un iPad, surtout qu'elle n'arrête pas de faire croire qu'elle a 16 ans. Pourtant, elle lèche ses doigts pour tourner les pages comme une vieille mamie.

 

Valérie Pécresse après une bonne sieste.

 

Pendant la description d'une sodomie, je ne peux pas m'empêcher de regarder Pécresse. En fait, elle a pas l'air de comprendre un seul mot, elle garde une mine inexpressive et se met à roupiller au moment où Huppert dit «fais couler mon foutre au lieu de mes larmes». D'ailleurs, tout le monde dort autour de moi. Même Jean-Marc Lalanne des Inrocks a l'air de dormir derrière ses lunettes de soleil. Je me dis que c'est une ruse de Sioux mais il me rassurera plus tard en me disant que c'est parce qu'il avait oublié ses lunettes de vue. Ca m'étonnait aussi vu qu'il avait fait spécialement le déplacement.

A la fin, Pécresse qui a pioncé les trois-quarts de la lecture surjoue les applaudissements d'admiration. Dès la sortie, deux camps s'opposent, entre ceux qui ne pardonnent pas les imperfections de lecture d'une actrice de sa trempe et ceux qui ne pardonnent pas le vent qui les lui a fait faire. «Elle aurait pu mettre une barrette !», se plaint un spectateur excédé par les cheveux de l'actrice qui ne cessaient de lui fouetter le visage. Globalement, c'est surtout du foutage de gueule de faire payer 30€ pour une lecture qui se prêtait à un cadre plus intimiste et qu'on a mise dans la cour d'honneur pour rentabiliser le cachet de cette représentation unique. Surtout qu'on apprend que comme à un concert de Beyoncé, les places se sont vendues sur le marché noir au triple du prix.

 

À Avignon, l'art de rue, c'est aussi le graffiti.

 

Le dernier jour, je me prépare à mon marathon shakespearien avec le Richard III d'Ostermeier que tout le monde adoooooooore (à prononcer avec l'emphase théâtrale) et le Roi Lear d'Olivier Py que tout le monde adore détester. Je commence à atteindre mes limites et je commence à avoir ma dose de l'ambiance ménestrels et saltimbanques. D'ailleurs, quand tu fermes les yeux, t'as vraiment l'impression que c'est la bande-son d'un film qui se passe au Moyen-Âge. Un jeune SDF unijambiste a d'ailleurs posé sa jambe de bois sur le trottoir. Sérieux ? C'est peut-être un hommage à Sarah Bernhardt. 

Je suis pas le seul à plus en pouvoir. A la pharmacie, où je suis venu acheter de l'Apaisyl pour soulager ces putains de piqûres de moustiques qui m'empêchent même la nuit d'avoir le calme, il y a Laure Adler devant moi au bout du rouleau. «Donnez moi du Doliprane», demande-t-elle d'une voix suppliante à la pharmacienne. «Et deux pages de Duras, please, j'en peux plus». Je me demande si elle vient de croiser comme moi les jeunes gens qui faisaient la promotion du «premier spectacle au monde autour du Rubik's Cube». 

 

Laure Adler a une grosse migraine.

 

Devant l'opéra, c'est la cohue pour le Ostermeier : les gens sont prêts à tuer leur mère comme Richard III pour récupérer une place de la pièce qui a été sold out aussi vite qu'un concert de Mylène Farmer. J'essaie de récupérer ma place mais une petite bonne femme fait du coude pour passer devant moi. C'est Christine Angot. «Trois places au nom de Angot», lance-t-elle sans dire s'il vous plaît au guichetier, puis elle marque une pause avant d'ajouter : «car je suis Christine Angot». Comme on est samedi, il y a plein de names dans le public. Alors qu'on est jour de canicule, le comédien professionnel et journaliste amateur Christophe Barbier porte son écharpe rouge. Je me demande s'il la porte aussi en maillot de bain à la piscine de sa villa du Lubéron. Je passe devant les chiottes où il y a la queue, et un homme scandalisé d'attendre lance sur un ton qui invite à lui donner raison «il y a plus de toilettes à l'opéra de Venise !».

A l'orchestre, Jack Lang fait se lever toute une rangée pour se mettre au milieu, et une fois que tout le monde a vu qu'il était là, il se rend compte qu'il est en fait placé en bout de rang. Quelque chose entre Caroline Fourest et un jeune minet mais de sexe féminin l'accompagne.

 

À l'opéra d'Avignon, on déconne pas avec le protocole.

 

A la fin, standing ovation, et Ostermeier est applaudi comme une rockstar quand il vient saluer. 

A Avignon, tout est amplifié, et Ostermeier (qui a quand même fait aussi des trucs pas terribles, notamment sa dernière mise en scène, La Vipère) est devenu le plus grand génie de l'Histoire du théâtre. De même, Olivier Py devait sortir en K-Way pour éviter les crachats qu'on lui lançait. Son Roi Lear est pas terrible et il peut pas rivaliser avec le Richard III vu avant, mais c'est pas non plus scandaleux. Hué le soir de la première, depuis qu'on est arrivé, on n'arrêtait pas de nous en dire du mal ; du coup on s'attendait à voir une sombre daube et on a juste vu un spectacle moyen. Le problème dans les mises en scène de Py, c'est souvent la scénographie, les décors et les costumes (ça fait beaucoup au théâtre, vous allez me dire) qui sont méga cheap et que tout ça est fait par la même personne qui s'avère être son mec. Peut-être valait-il mieux suivre l'exemple de Johnny Depp et Vanessa Paradis qui ne voulaient pas mélanger amour et travail ?

Pourtant, Jean-Paul Gaultier, sur qui j'avais marché sur les pieds en me plaçant au début, s'est levé et a crié bravo au moment des applaudissements. «Il est pas très bien habillé», note toutefois une vieille dame derrière moi.

J'ai l'impression d'avoir validé ma licence d'anglais en sortant de ces cinq heures de Shakespeare et il est raisonnablement temps d'aller boire un verre au bar du In pour me remettre de mes émotions. C'est marrant ce nom «bar du In», parce que ça sous-entend que c'est vraiment the place to be sinon t'es out. De fait, tout le monde s'y retrouve, surtout les minets qui déchirent les tickets à l'entrée. Le festival a le mérite de donner un job d'été à tous les jeunes pédés de la région qui ne sont pas encore montés à Paris. Ostermeier et sa troupe sont au milieu comme sur une scène et tout le monde gravite autour. Comme il faut attendre une heure pour avoir un verre, les gens commandent 7 demis d'un coup, ce qui ne fait qu'amplifier le temps d'attente. Au bar, une meuf à la dérive parle avec un mec qu'elle connaît à peine en essayant de lui faire croire que tout va bien dans sa vie d'intermittente alors qu'il est clair qu'elle est en dépression. On est content ensuite de retrouver le génial Nicolas Maury qui faisait une lecture de Thomas Bernhard mais qu'on a raté parce qu'on avait Shakespeare. Contrairement à l'actrice ratée qu'on vient de voir, tout lui sourit. On redébriefe les spectacles qu'on a vus, et comme d'habitude, il a plein de choses intelligentes à dire. Je lui demande comment il vit l'atmosphère permanente de la ville qui a l'air de célébrer tout sauf le théâtre, comme un corps infesté par la gale mais qui l'exhiberait fièrement. Il me répond avec une certaine sagesse «mais tu sais, c'est ça la France».

 
 
Romain Charbon.