(Lire ou relire la première partie ici.)

 

NEG' MARRONS, ceux qui font le bilan, calmement

 

 

À l’instar des Sages Poètes De La Rue ou des X-Men, les Nèg’ Marrons s’apprêtent à effectuer leur grand retour. Tout aussi mythiques que les deux premiers groupes mentionnés, les rappeurs du 95 ont toutefois bénéficié d’une mise en orbite assez rare dans le hip-hop. Jacky confirme : «dès nos débuts, tout est allé assez vite. Par exemple, on doit beaucoup à Raï, où figurait notre tout premier single : La Monnaie. Le film était tourné à Garges-Lès-Gonesse et le réalisateur, Thomas Gilou, cherchait des groupes du quartier pour la bande-son. Il nous a contactés et ça été notre premier succès.» Benji poursuit : «Sony a accroché sur le morceau et nous a demandé si on en avait d’autres. Ce n’était pas le cas, mais c’était hors de question qu’ils le sachent. Le coup de bluff a fonctionné, et on est partis enregistrer notre premier album, Rue Case Nègres, à Londres avec une section rythmique jamaïcaine.» 

 

 

Des histoires comme celles-ci, les deux Nèg’ Marrons en ont des dizaines à raconter. Comme l’enregistrement de leur troisième effort (Héritage) en Jamaïque aux côtés de Tyron Bownie, ancien claviériste de Bob Marley ; comme ce coup de projecteur offert à des rappeurs aussi cultes que Mac Tyer, Pit Baccardi ou L’Skadrille ; comme leur participation à divers collectifs (Secteur Ä, bien sûr, mais aussi Noyau Dur et Bisso Na Bisso) ou comme leur projet Première Classe. Benji se souvient : «au départ, on avait pour ambition de sortir un maxi tous les trois mois en réunissant des rappeurs issus d’horizons différents. Il y a d’abord eu On Fait Les Choses avec Mystik, Rohff et Pit, puis Atmosphère Suspecte avec Lino et la FF. Le travail était devenu trop pesant, on a donc décidé d’en faire des compilations plutôt que des maxis». Aujourd’hui, les deux volumes Première Classe doivent leur succès à un détail : la solidarité. Benji poursuit : «on a réuni 51 rappeurs sur ces compilations. A cette époque, les artistes étaient plus accessibles et plus réceptifs à ce genre d’exercice. Nous, on ne connaissait pas Rohff par exemple, mais ça ne nous empêchait pas de collaborer ensemble. De plus, à une époque où il y avait beaucoup de bénévolat et de solidarité, on a tout de suite tenu à rémunérer les artistes. Ils sont tous repartis avec leur billet de 500 francs, c’était déjà une belle somme pour l’époque». 

 

 

S’ils regrettent tous les deux le virage pris par le rap au mitan des années 2000, plus individuel et ouvertement tourné vers le marketing selon eux, Jacky analyse avec justesse la mise en retrait de son crew : «après Héritage, on a sans doute produit moins de singles. Les gens voulaient que l’on refasse des titres comme Le Bilan, Ça Dégénère ou Tout Le Monde Debout. C’était hors de question. Il faut avouer aussi que, à partir de 2005, on assiste à une restructuration des médias, qui veulent amener une nouvelle scène émergente. C’était un tournant dans la musique que l’on a mal négocié. On a sans doute mis trop de temps à ressortir un disque». Depuis, Jacky et Benji ont changé de label, ont publié un quatrième album en 2008 (le décevant Les Liens Sacrés), ont multiplié les tournées à travers le monde pour continuer à vivre de la musique et s’apprêtent à sortir leur cinquième forfait (Valeurs Sûres, prévu pour l’automne). Là où beaucoup y verraient un risque, eux préfèrent y voir une continuité. «Depuis notre dernier album, on n’a vraiment eu que huit mois d’accalmie», précise Benji. «On n’a pas quitté la musique pendant toutes ces années. Publier Valeurs Sûres ne peut donc pas être un risque.»

 

D. ABUZ SYSTEM, ceux qui faisaient «lever plus de jupes qu’il n’y en a dans toute l’Ecosse»

 

 

«J’ai rencontré Mysta D par le biais de son grand frère, avec qui j’avais un ami en commun. A ce moment-là, je travaillais déjà mon flow et mes textes de mon côté, tandis que lui était encore un jeune DJ qui en voulait. On s’est tout de suite très bien entendus, à tel point qu’on a très vite ressenti le besoin d’aller plus loin dans notre passion. C’est donc tout naturellement que nous avons commencé à collaborer en 1990.» Ainsi est né D. Abuz System, duo incontournable pour comprendre le dynamisme et la qualité de l’underground parisien. Ce que ne dit pas Abuz, c’est toutefois à quel point ce crew va changer sa vie, lui permettant de collaborer avec de nombreux rappeurs (Oxmo Puccino, Pit Baccardi, Princess Aniès, DouDou Masta, Rohff,...), d’accueillir de nombreux freestyles dans son studio et d’enchaîner, de 1994 à 1999, les succès d’estime.

 

 

S’il fallait dater le moment où tout a commencé à basculer pour D. Abuz System, qui n’officialise pourtant sa séparation qu’au début des années 2000, sans doute faudrait-il remonter à 1999, quand Mysta D et Abuz publient ce qui constitue sans doute le sommet de leur carrière, Le Syndikat. Jusqu’alors, le duo est l’auteur de deux albums faits d’egotrips, de références à Paris et de productions feutrées (Laisse-Nous Faire en 1994, Ça Se Passe en 1996). Un style poussé à l’extrême sur ce troisième album né dans des conditions difficiles suite aux exigences de Mercury, leur label de l’époque. Abuz témoigne : «l’enregistrement de Le Syndikat s’est fait avec pas mal de problèmes techniques liés à l’organisation, même si nous avons eu la chance de pouvoir le réaliser comme nous le voulions, avec l’apport de "vrais" musiciens sur certains titres. Après la sortie de l’album et la tournée qui a suivi, en revanche, notre contrat était fini. On était à bout de souffle, la motivation n’était plus la même et on commençait à avoir des envies différentes. C’est donc tout naturellement que le groupe s’est séparé». Abuz change alors de pseudo (Ricardo Malone) et publie son premier album solo avant de «prendre du recul sur le show-business» pour gagner sa vie en produisant de nombreuses vidéos, de mariage notamment. Les années et le changement dans le hip-hop n’ont pourtant en rien affecté sa passion pour le «noble art». «Si mon quotidien est principalement rythmé par l’éducation de ma fille, il m’arrive encore, par moments, de retravailler des sons, des textes ou de la vidéo, histoire de clipper certains titres. Je viens même de finir le mix de mon dernier album, qui devrait s’appeler Magister Ludi, voire Les Aventures Extraordinaires de Ricardo Malone.»

 

PRINCESS ANIES, celle qui racontait des contes de faits

 

 

«Petite sœur» des D. Abuz System, Princess Aniès est de celle que l’on peut aisément qualifier d’enfant du rap. Au début des années 1990, à 14 ans, elle se passionne déjà pour le hip-hop, achète des magazines, se procure les albums et passe beaucoup de temps à écouter la radio. Jusqu’au moment où, comme souvent, elle décide de basculer de l’autre côté : «avec deux copines de Pontoise, on s’est dit qu’il était temps d’écrire, de dire ce que l’on avait sur le cœur. Dès que je voyais un disque de NTM ou d’IAM à la Fnac de Cergy, je me disais "pourquoi pas moi ?"». Le jour où tout bascule remonte à 1995. Dans un article d’un magazine, celle que l’on ne surnomme pas encore Princess Aniès lit un papier sur D. Abuz System, bientôt de passage sur Radio Nova à la recherche de nouvelles têtes pour l’émission. La néo-rappeuse n’hésite pas une seconde, appelle la rédaction et tombe sur Tepa, son futur complice au sein des Spécialistes : «je n’avais pas l’argent et l’équipement nécessaires pour fabriquer et envoyer des maquettes. Tepa m’a donc dit de passer chez eux dans le 19ème arrondissement. Un mercredi après l’école, j’y suis allée et tout a réellement commencé». Dès lors, Princess Aniès enchaîne les collaborations (Cut Killer, Oxmo Puccino), les mixtapes et les freestyles : «à l’époque, Mysta D offrait ses productions à de nombreux rappeurs. Il y avait donc toujours quelqu’un pour proposer à un autre MC de venir en studio pour poser sur un 4-pistes. C’est comme ça que j’ai rencontré tout ceux qui m’ont accompagné. Et c’est comme ça que sont nés Les Spécialistes». 

 

 

Deux albums seront publiés (Les Spécialistes en 1999 et Reality Show en 2005), entrecoupés de deux albums solos (Conte De Faits en 2002 et Au Carrefour De Ma Douleur en 2008) et de souvenirs impérissables : «c’était une époque où l’on faisait des mesures sans calculer, où l’on claquait plusieurs morceaux de six minutes sans refrain. Tout était simple, sans prise de tête. Même la tournée en première partie de Kool Shen était superbe. Et puis il y a eu des rencontres mémorables, comme DJ Akil qui m’a toujours accompagné et qui vit aujourd’hui à New-York. Il y a aussi Bob de la radio Générations avec qui j’ai animé une émission, même si celle-ci m’a finalement coûté cher. Bob était membre des Black Dragons et était hyper rentre-dedans, du genre Fogiel version caillera. Comme les rappeurs n’osaient pas lui répondre, ils s’en prenaient à moi et, suite à ces débats, beaucoup d’entre eux ne voulaient plus m’appeler pour un featuring sur leur album». Qu’importe après tout : blasée et épuisée par un milieu qu’elle ne comprend plus, Princess Aniès décide de tout plaquer en 2008 pour se lancer dans la vidéo et se consacrer à sa vie de famille. Aujourd’hui, c’est donc entre des publicités, des documentaires et le bien-être de ses deux enfants qu’elle partage ses journées. Sans regrets, visiblement : «comme beaucoup de rappeurs et rappeuses, je savais que je ne rapperai pas jusqu’à la fin de mes jours. A la fin des années 2000, je n’avais plus les mêmes inspirations, plus la même vie. N’ayant pas connu un grand succès comme Diam’s, c’était sans doute plus facile pour moi de tourner la page, de revenir à une vie de famille. Et ça me va très bien : recommencer les freestyles à Planète Rap, enchaîner les concerts, faire des balances, tout ça serait un sacrifice pour moi».

 

3EME ŒIL, ceux qui voulaient mener la vie de rêve

 

 

S’il y en a qui avaient parfaitement leur place au sein des années 1990, c’est bien Boss One et Mombi. Officiant sous l’entité 3ème Œil aux côtés des producteurs DJ Bomb et DJ Ralph, les deux potes posent pour la première fois leur flow sur Scrute Le Terrain, extrait de la compilation Sad Hill, pilotée par Kheops. C’est le début d’une carrière et d’un mythe, qui ne va cesser de prendre de l’ampleur entre 1997 et 1999. Boss One rembobine : «en trois ans, on a vraiment le parcours classique du groupe de quartier ayant réussi au niveau national, voire international. On bénéficiait bien entendu du soutien d’IAM, qui nous ont emmené en tournée et ont produit notre tout premier maxi (America, publié en 1997 sur Kif Kif Productions, label d’Imhotep, ndlr), mais on a surtout bénéficié de l’émergence du rap marseillais, porté par trois projets : Sad Hill, Chroniques de Mars et la B.O. de Taxi». Présente au générique de fin du film de Gérard Pirès, La Vie De Rêve entretient brillamment cette mythologie : «Akhenaton gérait la compilation et nous a demandé de composer un morceau à cette occasion», précise Boss One. «Au moment d’aller en studio, je me suis rappelé toutes ces petites voitures de collections que je voyais au supermarché étant gamin. Je me suis rappelé qu’à l’époque, c’était tout ce que je voulais : avoir une belle voiture et la maison qui va avec. Le morceau est né comme ça. Akhenaton l’a ensuite proposé à Besson, qui l’a validé avec l’accord de toute l’équipe du film.»

 

 

3ème Œil tient son premier succès. Sa carte de visite également. Dans la foulée, le groupe marseillais publie son premier album (Hier, Aujourd’hui et Demain), quitte Côté Obscur et signe chez Columbia pour deux albums et un en option. Ce dernier ne verra jamais le jour. A croire que devenir l’un des groupes phares du rap français ne se fait pas sans certains sacrifices. Ni quelques regrets. A mesure que les ventes augmentent - leur premier album s’écoule à 50 000 exemplaires en à peine une semaine - et que 3ème Œil gravit les échelons de la gloire, le groupe perd ses airs juvéniles et semble de plus en plus perdu au sein de ce que l’on nomme couramment le show-business. Boss One : «après Avec Le Cœur Ou Rien, on avait la sensation de perdre notre liberté, de ne plus pouvoir aller là où on souhaitait aller. On a donc fourni des maquettes pourries à Columbia pour casser notre contrat. Avec le recul, on peut se dire qu’on s’est mis en difficulté tous seuls. On rêvait d’indépendance sans avoir conscience de ce que cela représentait en termes d’argent !». Depuis, leur vie - mais aussi leur quotidien - a bien changé. Boss One, par exemple, est éducateur spécialisé depuis sept ans au sein d’une association qui s’occupe des enfants de la Ddass. «Ça rejoint mon parcours de rappeurs et mon expérience personnelle, étant moi-même un gosse issu de cet organisme. Le pire, c’est qu’évoluer au sein d’un tel milieu m’a redonné envie d’écrire. Je finalise actuellement mon deuxième album solo.» Si le premier n’est jamais sorti, le rappeur marseillais se veut assez confiant sur l’avenir de son nouveau projet.

 

SULEE B WAX, celui qui a traversé toutes les époques

 

 

C’est dans une discrétion presque impolie qu’a évolué Sulee B Wax durant toute sa carrière. Présent dans le hip-hop dès 1984, date à laquelle il découvre des breakers tels que les Paris City Breakers au Trocadéro, le Français possède pourtant un curriculum vitae à faire passer Kool Shen ou Rockin’ Squat pour des jeunes premiers : il a fondé l’association Mouvement Authentique dans le but de regrouper plusieurs maîtres de cérémonie, a été danseur au sein des Atomic Breakers, a rappé sur l’un des premiers albums de rap en français au sein des Little (Les Vrais, 1992), en a enregistré un deuxième jamais sorti - trop radical et trop sombre pour que Polygram, leur label de l’époque, ose le publier - et a produit de nombreux morceaux pour Ärsenik, Assassin, Sté Strausz', Wallen ou encore NTM. Pour ces derniers, il compose même l’un de leurs plus célèbres tubes : Laisse pas traîner ton fils. «Bruno avait entendu une de mes prods pour Sté Strausz' et m’avait demandé de créer quelque chose dans le même esprit. C’est comme ça qu’est né ce morceau devenu culte. Au départ, j’avais conseillé Wallen pour le refrain, mais, après plusieurs essais, cette version ne plaisait pas à Bruno et Didier. On a donc fait appel à Angie Cazaux-Berthias». 

 

 

S’il est revenu brièvement au rap à la fin des années 2000 en composant Une Prise pour 113, Sulee B Wax, qui a également produit des titres pour Sheryfa Luna et Ophélie Winter, semble bel et bien explorer de nouvelles esthétiques aujourd’hui. «Pendant trois ans, je n’ai quasiment rien fait : je me suis reposé, j’ai réfléchi et j’ai passé quelques castings. J’étais à la recherche d’une artiste à produire, en quête d’une voix qui me permettrait d’explorer des sonorités plus pop et rock.» Cette artiste, Sulee B Wax a fini par la trouver. Pia Studié, c’est son blaze, est même signée sur son label (WLM), créé il y a un an. «En attendant l’album à la rentrée, on vient de sortir son premier EP, et je dois dire que j’ai beaucoup d’espoir la concernant. Sans prétention, je la compare un peu à Lorde ou à Banks. On retrouve le même genre de sonorités, la même approche de la mélodie.» Avant de se quitter, Sulee B Wax promet toutefois de revenir un jour dans le hip-hop, même s’il n’en ressent pas le besoin actuellement. La faute à une nouvelle orientation musicale, mais aussi à un rap qu’il juge moins audacieux ces dernières années. «Hormis le dernier A$AP Rocky, il y a peu d’albums qui me procurent la même sensation que les albums de Dr. Dre, par exemple. Je ne suis plus étonné par le rap actuel. Et ce n’est pas par nostalgie que je dis ça : on peut bien entendu dire que les rappeurs et les producteurs avaient tous leur propre style à l’époque, mais le business était nettement plus pauvre et il n’y avait pas autant de gros vendeurs.»

 

++ Que sont devenus les rappeurs français des 90's ? (Partie 1).

++ Sur un sujet similaire, (re)lire aussi : Contre-histoire du rap français ou Sur les traces des stars féminines du R'n'B français des années 2000.

 

 

Maxime Delcourt.