LA CLIQUA, ceux qui étaient conçus pour durer

 

 

«Les années 90 ont été importantes parce qu’il n’y avait pas d’argent et aucune ambition de faire carrière. On voulait juste être les meilleurs dans notre discipline, que notre nom résonne dans toutes les cités de France. Le buzz venait directement du bitume, pas besoin des radios et encore moins des maisons de disques. On était très innocents par rapport à l’industrie musicale. On devait tout faire, en vérité. Il n’y avait personne pour mixer un album, il fallait donc avoir plusieurs cordes à son arc. C’était vrai et hardcore.» Rocca sait de quoi il parle. Son parcours avec et depuis La Cliqua est un exemple de ce qui caractérise le rap français des années 90. Après tout, combien de rappeurs peuvent se vanter d’avoir représenté la France lors de l’anniversaire de la Zulu Nation à New-York en 1995, d’avoir donné une leçon de performance live à Mobb Deep lors d’un concert la même année au cœur de la Grosse Pomme, d’avoir permis à Booba de poser ses premières phrases ou d’avoir composé au moins deux albums essentiels ? Le premier, Conçu Pour Durer, avec les membres de La Cliqua dans une ambiance où «tout le monde opinait, critiquait et apportait son grain de sel pour que le meilleur de chacun ressorte». Le second, Entre Deux Mondes, en solo et après un merveilleux concours de circonstances : «Daddy Lord C aurait dû sortir son album en premier, mais il venait de passer professionnel en boxe et n’avait plus vraiment le temps. Ensuite, ç'aurait dû être au tour de Coup d’Etat Phonique, l'un des collectifs au sein de La Cliqua, mais Egosyst venait de quitter le groupe et Kohndo et Raphaël étaient encore trop jeunes pour réaliser un album à deux. Du coup, les gars m’ont dit "c’est ton tour à toi"».

 

 

Comme souvent, à mesure que les ventes augmentent, les melons gonflent et les premières tensions commencent à apparaître. Trop jeunes, trop rapidement confrontés au succès, les membres de La Cliqua n’échappent pas à ce terrible cliché : «en plus des radios, on s’est rapidement retrouvés propulsés sur les plateaux télé et les festivals. On n’était pas prêts pour ça et des malentendus sont apparus. Après l’album éponyme sorti en 1999, on a donc décidé d’arrêter le groupe, et chacun a lancé sa propre carrière solo. On avait pris conscience qu’on pouvait en faire une vraie profession.» Là où Kohndo et Daddy Lord C continuent d’affûter leurs mots, Rocca a quant à lui opté pour une nouvelle carrière. Et un nouveau pays : installé durant quelques années aux Etats-Unis, où il a fondé le label Parcero Production - rapidement entré sous licence avec Machete Music, le plus gros label de musique latine urbaine du début des années 2000 - et obtenu une nomination au Latin Grammy Awards en tant que producteur pour la «Meilleure chanson urbaine de l’année» avec Mi Tumbao, il vit aujourd’hui en Colombie et vient de lancer sa marque de casquettes, Criollo. «Ces casquettes représentent l’identité de mon continent, un mélange des cultures indigène, hispanique et africaine.» Des influences que l’on retrouvera également sur son prochain album, Bogota Paris, à paraître en septembre et rappé aussi bien en français qu’en espagnol.

 

 

ATK, ceux dont les rêves sont partis en fumée

 

 

C’est un présupposé simple, logique et partagé par tous ceux qui affectionnent ATK (Avoue Que Tu Kiffes) et sa discographie : le crew s’est réinventé quand il a publié Heptagone en 1998. Avant cette date charnière, le collectif n’est pas grand'chose. Une entité dont la carrière dans le hip-hop se réduit à un premier skeud (Micro Test) et à quelques concerts uniquement mémorables pour leur spontanéité. «Nos premiers concerts datent de 1995, effectués majoritairement dans des conditions plutôt difficiles. A l’époque, les ingénieurs du son n’avaient pas l’oreille hip-hop et il fallait partager le micro avec les autres groupes programmés. Ce n’étaient pas des concerts classiques, mais des plateaux où chaque rappeur ou chaque groupe venait présenter deux ou trois morceaux. C’était super parce que ça permettait de se rencontrer, de s’enrichir les uns les autres. La Brigade, par exemple, a été le premier groupe à adopter une mise en scène, à travailler les lumières et à apparaître sur scène avec le même T-shirt pour tous ses membres.» Ces différentes scènes, proposées généralement à moindre coût - ATK a par exemple effectué un concert dans un gymnase aux côtés du Saïan Supa Crew et du 113 pour cinq francs -, se terminent généralement au café du coin ou en studio. En 1995, ATK regroupe ainsi plus de 20 personnalités. Parmi lesquelles Antilop SA, Freko, Fredy K, Pit Baccardi et Tacteel. «Les collectifs, c’était l’état d’esprit de l’époque. Ce n’est qu’à partir des années 2000 qu’un grand nombre d’artistes solo ont commencé à apparaître. Nous, ce qu’on voulait, c’était réunir un maximum de rappeurs autour de nous, ce que faisaient également Beat 2 Boul, La Cliqua ou Ménage à Trois.» Au mitan des 90’s, ATK n’est pourtant rien en comparaison à ces institutions.

 

 

Vient alors le temps des changements : le collectif se réduit, passe d’une vingtaine à sept rappeurs, les ambitions se resserrent et Heptagone met tout le monde d’accord : «cet album a été enregistré de façon très artisanale, sans volonté commerciale. On n’avait même pas conscience de réaliser un album. Sa publication a d’ailleurs été très compliquée - notre contrat se baladait de label en label et les ventes ne décollaient pas malgré l’appui de la Fnac et celui, involontaire, de Virgin, qui nous confondait avec AKH ! Au bout de trois mois, on devait être à un peu plus de 12 000 ventes, ce qui est très peu pour l’époque. Le reste s’est fait sur le long terme, par le bouche à oreille. En 1998, avec mon modem 56K et mon forfait 20 heures, j’allais sur les forums et je constatais qu’énormément de gens parlaient de notre son.» La suite est plus compliquée. Alors que Sony propose au groupe de signer un contrat de dix albums sur cinq ans (un album par artiste, deux albums en binôme et un album du collectif), les divergences au sein d’ATK commencent à pointer le bout de leur nez. Encore très jeunes (si Cyanure est alors âgé de 21 ans, Freddy K, lui, n’a que 16 ans) et plutôt mal entourés, les différents rappeurs partent vers de nouvelles aventures. Pas vraiment leur meilleure inspiration selon Cyanure : «les carrières en solo dans le rap sont rarement aussi brillantes que celles au sein des groupes. En solo, par exemple, j’ai uniquement sorti Prestige Record en téléchargement, Section Est et participé à plusieurs compilations (Neochrome, notamment) avant de revenir à des collectifs, genre L’Atelier et Le Klub Des 7.» Le décès de Fredy K suite à un accident de moto marque lui aussi un tournant pour les autres membres d’ATK, qui changent alors d’horizon (Tacteel, co-fondateur d’Institubes, s’est essayé à la chanson et a produit différents artistes de variété française), se font plus discrets (Axys, Test et Antilop SA multiplient les productions dans un surprenant anonymat) ou décident de lever le pied. C’est le cas de Cyanure qui, après avoir longtemps travaillé chez Sony BMG, est aujourd’hui sans emploi. Le trentenaire refuse malgré tout de parler au passé et avoue préparer actuellement son retour. Avec un album solo, tout d’abord : «j’ai déjà six morceaux de bouclés et j’aimerais bien le sortir en 2015. Je n’ai jamais fait d’album solo, je souhaite donc qu’il ressemble à ma carrière pour que tout le monde s’y retrouve, et moi avec.» Avec ATK, ensuite : «le premier concert du groupe date de 1995. Pour fêter ça, j’essaie actuellement de réunir tous les membres originels afin d’effectuer un concert commémoratif à Paris». Les absents le regretteront.

 

 

FONKY FAMILY, la section qui a tout niqué

 

 

Lorsqu’on rencontre une partie de la Fonky Family, une question vient immédiatement à l’esprit : «comment vont les membres de la FF aujourd’hui ?». Dans la même optique, vient cette autre question : «une reformation est-elle envisageable ?». D’emblée, Sat rompt le silence : «c’est inutile de se voiler la face, le groupe a splitté. Il n’y a plus d’illusions à avoir.» Ce sur quoi Pone enchérit : «on s’est revus il y a deux ou trois ans pour boire un coup ensemble. Si ça avait dû se refaire, ça se serait fait à ce moment-là. Je pense qu’on n’a tout simplement plus envie de bosser ensemble. On s’est connus très jeunes, les réalités ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Avec les enfants et les femmes, les chemins ont fini par se séparer.» Comment expliquer ces discordances ? Comment l’un des groupes majeurs du rap en France a-t-il pu choisir de battre en brèche ?

 

 

Pour comprendre ce scénario, il faut remonter au tout début. On est alors en 1994 et les membres de la Section Nique Tout ne font du rap que par pur plaisir. Sat abonde : «notre tout premier morceau, On Pète Les Plombs, était très spontané. On passait nos journées et nos nuits à écouter du hip-hop et à rapper. Un peu comme dans 8 Mile, qui rapporte parfaitement le destin de milliers de jeunes rappeurs. De notre côté, on se cotisait même pour acheter des disques.» Pour se faire un nom et se démarquer de la concurrence, il s’agit de structurer davantage les morceaux. Ce qu’Akhenaton, qui les repère lors d’un concert au Café Julien organisé en hommage à Ibrahim Ali, leur permet en les invitant sur son premier album solo : le fameux Métèque Et Mat. «Certes, le succès de Bad Boys de Marseille nous a dépassés, mais on continuait comme si de rien n'était. Dès qu’on savait qu’un concert était prévu, on écrivait un maximum de titres pour tenir le plus longtemps possible sur scène. Chaque prestation était enregistrée et nous servait de maquette pour améliorer les morceaux.» Et des excellents morceaux, les deux premiers albums de la Fonky Family (Si Dieu Veut et Art De Rue) en contiennent un sacré nombre : Sans Rémission, La Furie Et La Foi, Art De Rue, Mystère Et Suspense... tous sont inscrits au sommet du rap français. Avec le recul, Pone considère malgré tout Art De Rue comme un album «moins abouti, ressemblant davantage à une compilation de singles». Au point d’être un véritable tournant dans la carrière du groupe ? En quelque sorte : «on n’était plus les protégés d’IAM ou de Côté Obscur. On venait de signer chez Sony, et ça nous a fait autant de mal que de bien. On a commencé à intégrer une terrible notion : "il faut composer ce que les gens veulent entendre".» Sans confirmer cette impression, Sat se souvient lui aussi d’une période moins unifiée : «entre Si Dieu Veut et Art De Rue, Le Rat avait sorti son album solo et, sur l’enregistrement d’Art De Rue, tout n’a pas été fait de manière collective. Mystère Et Suspense, par exemple, j’en ai eu l’idée lors d’une nuit en studio où j’étais seul et où j’avais beaucoup fumé et beaucoup bu. Les mecs sont arrivés le lendemain, ont écouté le truc et s’en sont emparés. On s’est à peine consultés.» Les premières tensions commencent à naître et s’accentuent lors de la tournée. A tel point que les MC’s décident de faire un break : Don Choa sort son album solo, Sat également. Il est temps de se donner de l’air. Le problème, c’est que cette pause ne fait que les éloigner encore davantage. «Lorsqu’on s’est réunis pour enregistrer Marginale Musique, un album finalement sans magie et sans interaction, on avait tout pour être heureux, mais le courant ne passait plus», regrette Sat. «On faisait salle comble dans tous les Zénith de France, mais l’envers du décor était assez triste à voir. On a failli tout plaquer plus d’une fois.»

 

 

Depuis, la vie des différents membres de la Fonky Family a bien changé : si Le Rat Luciano continue de poser ses rimes à droite ou à gauche (il figure au tracklisting du dernier album d’Ali), Menzo est, selon Pone, «retourné au turbin» et Don Choa, absent des bacs depuis 2007 et la sortie de Jungle De Béton, est retourné vivre à Toulouse, participant de temps à autre à quelques concerts aux côtés de Dj Djel. Quant à DJ Pone et Sat, le premier avoue n’avoir plus aucune ambition de beatmaker et anime désormais un centre de formation, tandis que le second officie aujourd’hui en tant que journaliste sportif au sein d’OM TV. Un métier qui le passionne et qui ne l’empêche pas de participer à quelques projets hip-hop ça et là (il est présent sur le prochain album de Faf Larage). Même si la magie n’est plus la même : «mon dernier album solo date de 2010. Enfin, c’était plutôt une mixtape réalisée en collaboration avec des artistes de Marseille. Il y avait tout le monde sauf les membres de la FF. Je pensais qu’ils n’accepteraient pas, alors qu’ils ont fini par me faire comprendre l’inverse. C’est un terrible regret : je pense que c’était la dernière chance pour qu’on puisse se retrouver et redémarrer tous ensemble».

 

MYSTIK, ce solitaire-solidaire

 

 

Quand il parle de ses débuts dans le rap, Mystik n’affiche aucun remords ni regrets. Pas même un soupçon de nostalgie. A 37 ans, celui qui mène aujourd’hui une nouvelle vie au sein de l’association Sunshine en viendrait presque à comparer ses premières années de gloire comme une «simple passade». Il avait à peine 18 ans et a vécu sa soudaine popularité avec suffisamment de recul pour ne pas finir comme la plupart des héros déchus, abimés par les excès et la rancune : «ayant grandi à Meaux dans un quartier populaire, à l'adolescence, je me suis logiquement identifié à quelques figures essentielles du hip-hop, que je découvrais grâce à RapLine et avec lesquelles je me sentais une réelle proximité. Qu’ils viennent de France ou d’Amérique, ces acteurs de la culture hip-hop avaient connu les mêmes problèmes, la même situation économique et familiale. Comme moi, ils avaient trouvé dans le rap ou le graffiti une place pour s’exprimer, s’épanouir.» NTM et Ministère A.M.E.R. sont passés par là, il est temps de se mettre au rap. Mystik est né, c’est la révélation ! Pour lui comme pour les autres. A commencer par Rockin’ Squat, qui lui permet de poser son premier couplet officiel (L'Undaground S'exprime Chapitre 2), de distribuer fièrement ses premiers CD's dans le quartier et «d’échapper au quotidien de la rue». A l’image également d’Arco, un ami de longue date dont le cousin cherche des rappeurs pour composer la bande-son de son nouveau film. Ce cousin, c’est Jean-François Richet. Le projet, Ma 6-T Va Crack-er. «A ce moment là, je rentre dans la cour des grands, je rencontre Passi, IAM, je retrouve Assassin et Rockin’ Squat. Ce qui me permet de me faire connaître dans la France entière et d’enchaîner les projets.»

 

 

Dès lors, Mystik signe sur Cercle Rouge, participe aux différentes compilations du label, rejoint le Ministère A.M.E.R., Fabe, IAM et Assassin sur le maxi 11'30 Contre Les Lois Racistes et entre dans la mythologie du rap avec le premier couplet d'On Fait Les Choses sur la compilation Première Classe Vol.1. Discret, poli, s’exprimant avec un langage réfléchi, le rappeur s’anime soudain quand il évoque la genèse de ce morceau : «la prod' était de Jimmy Finger. Avec Rohff, Pit Baccardi et les Nèg' Marrons, on sentait qu’il se passait quelque chose avec cette instru sans réellement réussir à définir un thème commun. Au bout de quelques minutes, je leur dis : "les mecs, je sens un délire autour de ce morceau, est-ce que je peux ouvrir le bal ?". Je dis à Jimmy Finger de balancer l’instru et là je pose mon texte d’une traite. L’ambiance devient folle. Ni une, ni deux, Rohff et les autres embrayent, et une heure et demie après, tout était plié.» Dans la foulée, Mystik, qui vient de remporter deux disques d’or avec la BO de Ma 6-T Va Crack-er et le premier album de Bisso Na Bisso, signe chez Sony, publie son premier album (Le Chant De L’Exilé) et découvre le monde perturbant de la promotion et des interviews. C’en est trop : Mystik quitte sa maison de disques, monte sa propre structure (Meldek Music) et publie dans la foulée un deuxième album (Naturel Mystik), tout aussi exigeant mais à l’impact plus confidentiel. «Le fait d’être en indépendant et d’être moins exposé explique sans doute pourquoi mes autres albums solo ont moins fonctionné que Le Chant De L’Exilé. Le titre Le Fruit Défendu avec K-Reen est bien entendu essentiel dans ce succès, mais je pense que Des Hauts Et Des Bas avec Diam’s aurait dû avoir une plus forte résonance.» Depuis cet opus publié en 2002, le rappeur du 77 n’a pas chômé : s’il finit par quitter le crew Bisso Na Bosso, il publie notamment un street CD en 2005 (Gonflé à Bloc), une compilation consacrée à Marseille et à sa nouvelle scène (Dans Les Rues De Marseille, où figurent notamment Soprano et Keny Arkana) et un dernier album en 2012 (Fukushima 8.9) sur lequel on retrouve Zazie, Despo Rutti, Seth Gueko ou encore Rockin’ Squat, comme pour boucler la boucle. Titulaire depuis 2011 d’un diplôme de formateur en atelier d'écriture créative et improvisations théâtrales, Mystik décide d’arrêter le rap en 2014, redevient Ghislain Loussingui et se consacre à plein temps à son association avec laquelle il travaille depuis 2002 sur la valorisation de soi et sur le développement personnel à travers l’écriture, l’oralité et la corporalité. Des moments marquants ? Il y en a déjà plein, comme cette fois où il s’est rendu dans l’appartement d’enfance d’Albert Camus à Alger («alors même que les médias y sont interdits») pour clipper le titre Solitaire-Solidaire, inspiré du roman Le Premier Homme de l’auteur français, comme ces nombreux voyages en Afrique ou en Pologne dans le cadre de l’atelier Un Stylo, Une Feuille, Un Sourire, ou encore comme le travail effectué avec l’Association des Paralysés de France. «Je me sens plus utile dans cette position-là», dit-il aujourd’hui. Avant de conclure : «j’ai commencé le rap en 96 et arrêté en 2014. Ça fait 18 ans, tout rond. Ma pratique de l’écriture se devait donc de passer à l’âge adulte».

 

2 BAL 2 NEG’, ceux qui étaient trois fois plus efficaces

 

 

Mystik n’est pas le seul à avoir donné ses lettres de noblesse au rap du 77. Comme lui, les 2 Bal reconnaissent l’importance de Radio Nova et de l'émission RapLine. Comme lui, ils doivent leur réputation à Cercle Rouge et à leur présence sur Ma 6-T Va Crack-er. Comme lui, ils ont surtout commencé très jeunes. «A 11 ans, dans le cadre d’une fête de quartier, on faisait la première partie avec mon frère des Forbans», rembobine G-Kill«En 6ème, on écrivait déjà des textes pour des 4ème ou des 3ème. Et tout s’est enchaîné naturellement par la suite : notre nom tournait de plus en plus et on faisait sans cesse des concerts. Toujours avec les mêmes artistes : les Roots Neg et les 2 Neg'.» Assez logiquement, l’idée d’enregistrer un maximum de morceaux ensemble commence à naître et se concrétise au mitan des 90’s. Sorti en 1996, 3x Fois Plus Efficace des 2 Bal 2 Neg' fait ainsi partie de ces albums qui ont amené le hip-hop hexagonal au sommet : non seulement pour la qualité de ses titres (La Magie Du Tiroir, Labyrinthe, Accepte Mon Concept), mais aussi parce qu’il est le premier album de rap publié par Les Disques du Crépuscule (Cabaret Voltaire, John Cale, Anna Domino…). Rétrospectivement, qu’en pense l’un des quatre protagonistes, G-Kill ? Du bon, forcément : «C’est devenu un classique intemporel. Non seulement il était bien mixé et bien masterisé, mais il était surtout le premier album réunissant deux producteurs et deux groupes différents. Tout cela nous a permis par la suite d’entamer une tournée indépendante en France, avec notamment une date folle au Bataclan.» Des dates folles, G-Kill et Doc T.M.C. vont en faire un certain nombre au Québec, mais aussi en Afrique, où Bisso Na Bisso, dont ils font partie, suscite un véritable engouement : «avant Bisso Na Bisso, personne n’avait encore mélangé le rap à la world music. C’était un grand réseau d’excellents artistes. On aurait pu faire la tournée des Zénith en France, mais ce n’était pas notre but. Ce qu’on voulait, c’était retourner en Afrique, aller à la rencontre de nos origines et des différentes populations».

 

 

Sans une once de retenue, G-Kill reconnaît que son mode de vie actuel ne serait pas le même sans le succès de Bisso Na Bisso : «chaque album du Bisso a placé des singles au sommet des charts et nous a permis de tourner pendant un an ou deux. Sans forcément refaire un album, il faudrait faire un single chaque été pour assurer un train de vie décent.» S’il préfère le masquer sous une note d’humour, le propos de G-Kill est pourtant d’une cruelle réalité : qu’il développe la carrière d’artistes de son quartier ou qu’il entame une tournée française aux côtés d’Ärsenik, seule la SACEM permet aujourd’hui à G-Kill et Doc T.M.C. de vivre de leur art, largement négligé par les médias depuis quelques années. G-Kill, lui, dit se moquer complétement de la presse, qui n’a de toutes façons plus le même impact aujourd'hui qu’au cours des années 90 : «à l’époque, les directeurs artistiques devaient appeler Planète Rap sur Skyrock pour savoir s’il y avait un créneau pour passer dans l’émission. A l’époque, elle faisait vendre et certains labels n’hésitaient pas à repousser la sortie d’un album afin de coller avec le passage dans l’émission. Aujourd’hui, si tu veux deux semaines d’émission, c’est presque sans souci». Nostalgique, le rappeur ? S’il refuse cette posture, il en adopte en tout cas le discours, avouant fièrement que de son époque, «les gens de la rue étaient au contrôle du rap, décidant du nombre de morceaux sur un album et du jour de la sortie», regrettant que le rap «soit devenu vendable et que ses acteurs se soient laissé emporter par le succès», revendiquant un propos sans doute «plus profond et moins vulgaire qu’à l’heure actuelle» et s’offusquant du manque d’exigence dans le rap d’aujourd’hui : «notre époque était méchante. Si tu rappais mal, tu te faisais balayer. Sans aucune prétention, je peux te dire qu’Orelsan n’aurait pas eu sa place dans les années 90».

 

SAÏAN SUPA CREW, ce «Wu-Tang français»

 

 

Dans le rap, il y aura eu un avant et un après KLR, le premier album du Saïan Supa Crew paru en 1999. Si le collectif emmené par Leeroy et Féfé s’inscrit d’emblée dans la tendance du rap 90’s, il s’en démarque tout autant avec une esthétique sonore au carrefour de toutes les cultures (reggae, hip-hop, ragga, zouk…). A l’image du célébrissime single Angela : «chacun de nos singles, que ce soit Angela ou A Demi Nue, aura été un véritable pari», se remémore Sir Samuel. «Bien sûr, Source, notre maison de disques, n’appréciait pas que l’on change autant d’univers, mais ça nous importait peu. Angela a d’ailleurs été le premier morceau de zouk à passer sur les radios nationales.» Et qui dit passages en radio dit souvent succès et tournée triomphale. Celle du Saïan leur permet d’effectuer des dates dans le monde entier (au Chili et aux Etats-Unis, notamment), de mettre en place des collaborations inédites (avec RZA, qui les qualifia de «Wu-Tang français», mais aussi Patrice, Camille et Will.I.Am). Bref, le Saïan vit une époque bénie, dont les trois albums (KLR, X Raisons et Hold-Up) portent les stigmates. Fort de ce succès retentissant - le premier effort s’écoule à plus de 300 000 exemplaires, tandis que le second remporte une Victoire de la Musique -, le collectif impose ses conditions : «on a toujours refusé de faire le hit-machine tant qu’on était au sommet du hit-parade. Lorsque ce n’était plus le cas, on a accepté, mais on a dupé tout le monde en interprétant La Preuve Par Trois. De même aux Victoires de la Musique, où l’on a court-circuité Angela avec Polices».

 

 

Reste que si le Saïan saute d’une obsession à l’autre et refuse qu’on le catalogue, qu’on le range dans une case, il n’échappe pas au schéma ultime d’un groupe de musique : le split. Officiellement annoncé en 2007 après la tournée de Hold Up, la séparation trouve sa source quelques mois avant la publication de ce troisième et dernier effort. Sir Samuel vient de publier son premier album (Vizé pli ô), Sly The Mic Buddah et Leeroy également, et la conception de Hold Up en pâtit. «Ce n’était plus la même façon de travailler. L’espace d’expression était devenu très réduit pour la plupart d’entre nous. Entre les séances, on ne s’appelait même plus, les relations s’effilochaient et des guerres d’égo rythmaient de plus en plus le quotidien. Le fait d’être toujours en tournée et en studio a créé une lassitude. Je pense malgré tout qu’une pause aurait pu convenir, on n’était pas obligés de splitter...» Judicieuse ou non, la décision d’arrêter l’aventure n’a pas enterré pour autant la carrière des différents membres du crew. Alors que Féfé serait actuellement en préparation de son quatrième opus, que Sly The Mic Buddah (désormais renommé Sly Johnson) a réussi à collecter l’année dernière les 8 000 euros nécessaires à la réalisation de son deuxième album sur Kiss Kiss Bank Bank, que Leeroy joue les beatboxers aux côtés d’Isabelle Nanty dans le spectacle Le Soldat Rose 2, Sir Samuel, lui, n’a plus sorti grand'chose depuis la mixtape Adekwatt Vol. 1 en 2012, mais reste encore et toujours actif : «il y a plusieurs corps de métiers dans la musique, on n’est pas obligé d’être toujours sur le devant de la scène. Aujourd’hui, bien que je tourne encore avec Nuttea et Dragon Davy, je m’attelle surtout à la réalisation. Beaucoup d’artistes ont énormément de talent, mais ne savent pas forcément comment le mettre en avant. De mon côté, ça me permet de me projeter vers l’avenir plutôt que de regretter une certaine époque dorée».

 

 

++ Lire la deuxième partie ici.

++ Sur un sujet similaire, (re)lire aussi : Contre-histoire du rap français ou Sur les traces des stars féminines du R'n'B français des années 2000.

 

 

Maxime Delcourt // Illustration : Sat & Leeroy par Scae.