AU ROYAUME-UNI
Logiquement, c’est en Angleterre, le pays où est né le phénomène, qu’apparaissent les premiers longs-métrages mettant en scène des skinheads. Précurseur du genre, Bronco Bullfrog de Barney Platts-Mills (1969) raconte l’histoire d’une bande de jeunes de Stratford, quartier de l’Est londonien fortement touché par le chômage, partagés entre délinquance et révolte : interprétés par des acteurs amateurs jouant leur propre rôle, les personnages ne sont pas des skinheads à proprement parler (ils sont même plutôt chevelus), mais en annoncent la violence et certains codes vestimentaires. Surtout, le film en noir et blanc plutôt pessimiste choisit de traiter la question des jeunes marginaux sous l’angle de la critique sociale. Deux ans plus tard, en adaptant le roman de l’auteur britannique Anthony Burgess, Stanley Kubrick explore avec Orange Mécanique (1971) les mêmes thématiques, mais sous l’angle de la satire sociale d’anticipation : l’esthétique du film influencera autant sinon plus le mouvement skin qu’il ne s’en inspire.
 
 
À la télévision, les skinheads font leur apparition en tant que tels dans des œuvres de fiction au début des années 1980, plusieurs documentaires ayant déjà été consacrés auparavant à la et la subculture skin. Made in Britain (1982) d’Alan Clarke va pour la première fois donner le premier rôle à un skin, Trevor, interprété par l’impressionnant Tim Roth. Ce jeune marginal violent, raciste et rebelle, est une énigme pour les adultes du film qui tentent de le socialiser : en refusant toute réinsertion, Trevor pose aussi au spectateur la question de l’exclusion sociale d’une façon à la fois dérangeante et cruciale.
 
Deux ans plus tard, le réalisateur Mike Leigh choisit un point de vue moins nihiliste dans son téléfilm tragi-comique Meantime (1984), qui met en scène Colin (encore Tim Roth !) un jeune chômeur handicapé qui peine à trouver sa place dans la société, et qui va sympathiser avec Coxy, un skinhead violent interprété par Gary Oldman, qui signe là l'un de ses tout premiers rôles.
 
Un an après, dans My Beautiful Laundrette (1985), Stephen Frears fait bouger les lignes en racontant comment Johnny (Daniel Day-Lewis) va laisser tomber sa bande de boneheads par amour pour Omar, un immigré pakistanais. L’homoérotisme de l’esthétique skin sera d’ailleurs largement exploité quelques années plus tard par le réalisateur gay Bruce LaBruce dans plusieurs films, dont son premier long-métrage, No Skin Off My Ass (1991), dans lequel il incarne un coiffeur amoureux d’un jeune skinhead (presque dix ans plus tard, il remet ça avec Skin Flick, qui met en scène des skins gays).
 
 
En 2003, le réalisateur écossais Richard Jobson, par ailleurs chanteur du groupe punk The Skids, tourne 16 Years of Alcohol, un drame qui a la particularité d’être semi-autobiographique, et qui retrace le parcours de Frankie : enfance difficile, adolescence skinhead, tentative de normalisation sociale, alcoolisme et finalement rédemption par le théâtre. Pour finir avec la Grande-Bretagne, en 2006, Shane Meadows offre aux spectateurs un revival de cette époque avec son film This is England, qui raconte l’histoire de Shaun (Thomas Turgoose), un gosse de douze ans qui va rejoindre un groupe de skinheads et partager leur vie. This is England et les mini-séries qu’il a engendrées dresse un panorama complet et réaliste du mouvement skinhead, Angleterre oblige, en mettant en avant les différentes facettes du mouvement et ses dérives.
 
AUX ÉTATS-UNIS
De l’autre côté de l’Atlantique, loin de la chronique sociale, c’est d’abord par le biais du film de genre que les skins crèvent l’écran à la fin des années 1980. Greyson Clark, connu pour ses films de blaxploitation (The Bad Bunch ou encore Black Shampoo) s’empare en effet du phénomène pour le réduire à sa plus simple expression et en faire une nouvelle figure du méchant de slasher : dans Skinheads: The Second Coming of Hate (1989), Clark met ainsi en scène trois héros qui tentent d’échapper à un groupe de naziskins de San Francisco qui vont les pourchasser jusque dans les bois… L’angle choisi dans les années 1990 reste dans un premier temps toujours celui du sensationnalisme, mais avec la volonté de coller au réel, grâce à l’artifice de l’infiltration. Ça commence avec le téléfilm tout simplement intitulé The Infiltrator (1995) de John Mackenzie, «basé sur une histoire vraie», qui raconte ainsi l’histoire d’un journaliste israélien se rendant en Allemagne pour infiltrer des groupes néonazis.
 
 
Quelques années plus tard, avec son film Pariah (1998), Randolph Kret cherche lui aussi à rendre avec réalisme la vie quotidienne d’un groupe de skins néonazis, mais peine à trouver le ton juste, en raison d’un scénario improbable (une jeune Afro-Américaine est violée par un gang néonazi, son petit ami décide de l’infiltrer pour se venger) et d’un point de vue un peu trop moralisant sur ses personnages. Mais si les skins sont le plus souvent traités dans le cinéma américain comme un gang, signalons qu’à la même période, dans Dog Years (1997), le réalisateur américain Robert Loomis met également en scène un skinhead trojan et solitaire cette fois, qui va quand même se retrouver impliqué dans une bagarre et finir en prison.
 
Il faut attendre American History X (1999) de Tony Kaye pour qu’un film ayant comme personnage principal un skinhead rencontre un véritable succès public. Parce qu’il dépasse le folklore du milieu néonazi pour aborder plus largement la question du racisme et de l’intolérance aux États-Unis, et aussi pour l’interprétation convaincante d’Edward Norton, le film sort du lot en humanisant le skinhead pour en faire le protagoniste d’un drame intime entre deux frères. Au début des années 2000, on reste dans le drame psychologique avec Danny Balint (The Believer en VO) de Henri Bean, qui lui aussi s’inspire d’une histoire vraie, et dans lequel Ryan Gosling interprète un jeune Juif new-yorkais perturbé qui va devenir le chef d’un groupe de skins néonazis avant de rejoindre le Ku-Klux-Klan.
 
 
Mais les skins restent souvent des alibis, réduits à des archétypes de la violence urbaine ou de l’intolérance. Dans Skin Gang (2004) de Wings Hauser, on voit ainsi un gang de skins nazis de Los Angeles tabasser un jeune homosexuel, à la suite de quoi la mère de la victime (incarnée par Linda Blair, la petite fille dans l’Exorciste de 1973) part à la recherche de son père alcoolique pour tenter de recoller les morceaux au sein de leur famille…
 
Pour finir avec la partie anglophone, signalons que l’Australie a donné naissance à l’un des fleurons du genre, Romper Stomper (1992) de Geoffrey Wright, avec Russel Crowe, une histoire de guerre de gangs impliquant une bande néonazie. La bande originale du film, souvent citée à une époque par bon nombre de groupe skins plus ou moins fafs (au point que certains pensaient que de vrais skins étaient derrière), a été écrite par des musiciens totalement étrangers à ce milieu.
 
EN ALLEMAGNE
En Europe, à partir des années 1990, le skinhead est présent surtout dans le cinéma allemand. Dans le téléfilm Hass im Kopf (1996) de Uwe Frießner, on retrouve sans surprise la misère sociale, l’histoire d’amour, la violence qui va crescendo jusqu’à ce qu’il y ait mort d’homme, et l’alcool. À la fois par son côté didactique mais aussi par son aspect pédagogique, ce téléfilm donne l’impression qu’on va être gavé de poncifs et que l’apport du film se résume à une mise en image sans surprise d’une réalité navrante, ce que le titre promet déjà (La Haine dans la Tête, traduit littéralement en français). Trois ans plus tard, avec Oi-Warning (1999) des frères Reding, les choses sont bien différentes. Ce film a été un choc dans le monde du cinéma allemand, car il montre un véritable effort de recherche documentaire tout autant qu’esthétique (le film est en noir et blanc). On pourrait lui reprocher d’esthétiser, justement, de faire d’une réalité proche de celle décrite dans Hass im Kopf une espèce de tragédie skinhead, mais le parcours des deux réalisateurs (pris pour cibles par le NSU en 1996) montre que leur engagement d’artistes est réel. On note en particulier une véritable honnêteté de l’équipe de tournage : certains acteurs ont ainsi été recrutés dans la scène alternative (pour les punks), et on a une impression très nette d’authenticité, sans que le film ne fasse la morale, autre écueil fréquent de ce genre de films.
 
 
Changement complet de registre avec Leroy (2006) d’Armin Völckers : il s’agit en effet une comédie romantique satirique, qui entreprend d’évoquer sur un mode léger et agréable ce que l’extrême-droite représente en Allemagne : une réalité quotidienne, face à quoi il faut savoir réagir, même quand on a 16 ans et qu’on est amoureux. Or avec ce film, Völckers prend le parti pris d’en rire, et le résultat est carrément… réussi ! Avec un tas de références (la blaxploitation et Bruce Lee), il raconte le choc de la rencontre de Leroy, métis, et d’Eva qui grandit dans une famille de néonazis (le père est élu Republikaner à Berlin, la mère se prend pour Eva Braun ou Leni Riefenstahl, les frères sont cinq Jackass version bonehead) ; Eva pose pour un photographe juif homo qui est son meilleur ami, et elle tombe amoureuse de Leroy. Au-delà de l’invraisemblance du scénario, on apprécie cette gentille satire des fafs : après tout, pourquoi ne pas les ridiculiser ?
 
Dernier en date, et sorti au moment où la cellule terroriste du NSU a fait les gros titres en Allemagne, Kriegerin (Guerrière en VF, 2011) de David Wnendt se focalise sur une fille de la scène naziskin allemande, Marisa. On y retrouve donc les clichés sur les repentis fafs, mais avec un peu plus de subtilité et de tendresse pour le jeune réfugié afghan Rasul (avec ses bons alimentaires dans le supermarché où Marisa est caissière). Chez David Wnendt et son équipe, il y a un vrai souci d’exactitude et une volonté éthique de ne pas populariser le white noise allemand (ce qui est souvent un gros problème dans les écoles allemandes). De ce fait, la BO est entièrement originale, car aucun groupe faf n’a été utilisé ou repris. Quant à Marisa, seule personnage féminin de notre sélection, c’est le sexisme de la bande qui la fait disjoncter, de même que la présence d’une petite bourge, Svenja, venue se faire des sensations avec la bande de bones bien brutaux. Ce personnage secondaire, ni faire-valoir ni en contraste, permet de remettre aussi les pendules à l’heure : les néonazis en Saxe ne sont pas que des «Modernisierungsverlierer» (des «grands perdants de la modernité», aka des losers), mais on trouve aussi chez eux des gens qui n’ont aucune «excuse» sociale.
 
 
AILLEURS EN EUROPE… ET DANS LE MONDE
La même année que Leroy, associer crâne rasé et comédie a été également tenté au Danemark avec la comédie Adam’s apples (2006) d’Anders Thomas Jensen : un bonehead, Adam (Ulrich Thomsen), va se faire recueillir par un pasteur qui, par humanisme, accueille des criminels de toutes sortes. Le film utilise comme on l’a déjà vu le bonhead comme figure du mal, mais avec un humour caustique (cf. le gag du portrait d’Aldolf Hitler qui tombe à répétition) qui faisait défaut à la plupart des productions précédentes. Pour le reste, pas grand-chose à signaler dans la partie occidentale de l’Europe, hormis Teste rasate (1993), un film italien réalisé par Claudio Fragasso, qui raconte le quotidien violent d’un groupe de skins d’extrême droite du Sud de Rome, et deux téléfilms : l’un espagnol, Diario de un skin (2005) de Jacobo Rispa, et l’autre hollandais, Skin (2008), de Hanro Smitsman.
 
À l’Est en revanche, le genre connait un regain d’intérêt depuis quelques années. Ainsi, en 2010, sort Skinning (Šišanje en VO) du réalisateur serbe Stevan Filipovic, qui raconte l’histoire de Novica, un jeune étudiant un peu geek et sans amis se liant d’amitié avec un skinhead qui va l’initier petit à petit aux activités de son petit groupe de néonazis, jusqu’à le pousser au meurtre d’un Rom. Le film fait par ailleurs allusion à la corruption de la police ou à l’approbation tacite de la violence raciste des naziskins de la part de politiciens. En 2013, c’est de Slovaquie cette fois que nous vient My Dog Killer (Moj Pes Killer en VO) de Mira Fornay, l’histoire d’un skinhead désœuvré : le film tente d’appréhender la psychologie du personnage de l’intérieur, sans convaincre jamais vraiment.
 
 
En Russie, les skinheads peuvent être confondus dans un premier temps avec des phénomènes typiquement russes, comme dans le film Luna Park (1992) de Pavel Lungin qui met en scène un groupe de jeunes violents, racistes et antisémites, les «nettoyeurs», dont le leader va apprendre qu’il est d’origine juive. En revanche, Russia 88, docu-fiction type found footage de Pavel Bardin (2009) présente bien la vie quotidienne d’un groupe de boneheads moscovites, en s’appuyant sur un minutieux travail documentaire qui rend le résultat saisissant de réalisme : nous nous en étions d’ailleurs servi comme support pour une campagne de solidarité avec les antifas russes menée entre 2008 et 2011. Pour clore notre petit tour du monde, signalons qu’en Malaisie aussi on trouve des skinheads sur pellicule, puisqu’un long-métrage disponible en téléchargement qui raconte l’histoire de trois skinheads malaisiens, Ophilia, a été réalisé l’an dernier par Raja Mukhriz Bin R. Ahmed Kamaruddin.
 
ET EN FRANCE ?
Eh bien pas grand-chose. On se souvient d’une mémorable baston dans le film de Gérard Oury Lévy et Goliath (1987), dans laquelle Michel Boujenah désarme un skinhead armé d’un couteau, ou encore du caméo de Mathieu Kassovitz dans son film La Haine (1995), dans lequel il joue le rôle du skin parisien qui se fait défoncer par Vincent Cassel, et puis c’est à peu près tout, mis à part une séquence là aussi très courte dans le film Didier (1996), où Alain Chabat croise une bande de skins. Quelques années plus tard, on retrouve Vincent Cassel qui à nouveau dérouille un groupe de skins néonazis dans Les Rivières Pourpres (2000) de Mathieu Kassovitz (encore), une séquence presque gratuite qui n’a pas grand-chose à voir au final avec l’histoire, mis à part peut-être pour se donner bonne conscience.
 
 
À notre connaissance, la dernière apparition de skinheads dans un film français date de 2009, dans le débile Banlieue 13 Ultimatum de Patrick Alessandrin (de l’écurie Besson), où Karl, interprété par le rappeur belge James Deano, est le chef d’un gang de skins nazis qui tient l’un des cinq quartiers de la banlieue emmurée du titre. Il ne sera pas difficile à Un Français de relever le niveau : le réalisateur a la volonté en tout cas de rester au plus près de la réalité, et semble avoir cumulé toute une série de faits divers réels impliquant des skinheads d’extrême droite des années 1980 et 1990, dont la bande du Havre ou la bande du Luxembourg, qui dans les deux cas étaient liées à Serge «Batskin» Ayoub. N’ayant pas vu le film, nous resterons prudents car le terrain est miné, et ce petit panorama, que nous vous invitons à compléter, permettra de voir si le réalisateur saura trouver une nouvelle façon d’aborder le thème.
 

++ Un Français est sorti le 10 juin dernier au cinéma.

 

 

Un article en partenariat avec La Horde.