Au lever du jour, il y avait deux producteurs anglais, Mark Taylor et Brian Rawling, un groupe de 4 musiciens, et Rob Dickins, patron de Warner Music UK. Le groupe et Mark Taylor étaient habitués à des commandes assez anonymes de label et venaient de finir des chansons pour les albums de Gina D et Danni Minogue … signés chez Warner. Satisfait de leur travail, Rob Dickins proposa au groupe de composer un titre à mettre éventuellement dans le futur album de Cher. Alors le groupe écrit une chanson, Rob l'accepte, l'envoie à Junior Vasquez, qui était au club ce que Mohammed Ali était à la boxe. Vasquez la renvoie à Rob, production effectuée qui sera finalement rejetée par Rob. Le groupe et Rob pensent ainsi à Mark Taylor et tous les trois se retrouvent sur cette chanson de Cher, initialement appelée Dov'é L'amore, mondialement reconnue Believe.

Le passage sur la création du beat et de la mélodie est le même pour à peu près toutes les chansons dance de l'époque: des heures d'expérimentations sonores, pour trouver le son parfait du kick, et de découpages de samples jamais utilisés. Le sens de toute cette histoire, c'est la voix de Cher qui provoqua un tollé général vers la 38ème seconde du morceau et ouvrit une brèche dans l'univers de la pop électronique. Nos oreilles n'avaient jamais entendu pareil son, clair, technologique et mélodique à la fois. C'était aussi important que le jour où l'Homme inventa les bonbons.
Et cette révolution, on la doit à Mark Taylor. Comme dans toutes ces success- story de producteurs, tout part d'un très vieux et très rare clavier Korg, vocoder analogue, construit de la même manière qu'un talkbox, c'est à dire un micro relié au clavier, permettant la modulation du signal vocal par le jeu au piano (Stevie Wonder reprenant Papa Was A Rolling Stone). Les possibilités de déformer la voix avec les notes du Korg étaient malgré tout assez limitées et ne correspondaient pas au son dance moderne qu'il recherchait pour Cher. Mark Taylor isolé dans son studio tombe alors sur le Talker de Digitech, une pédale d'effet vocoder qui venait d'être commercialisée, mélangeant à sa sortie la voix naturelle et celle vocodée, subtilement plus claire qu'avec les vocoders de l'époque. Quelques réglages, que Mark se gardera bien de partager, et le son autotune était né. 20 millions de disques vendus et deux Grammy Awards couvriront le bébé d'or.


Six ans plus tard. 2004, la revanche des machines. L'autotune est devenu purement virtuel. Antares Audio Technologie s'est imposé comme le fabricant numéro 1 du produit, utilisé pour estomper les prises brutes. Inspiré par le nouveau dancehall de Bennie Man qui s'était rapidement approprié LE son extravagant de Taylor, Akon, a konvict, pour son passé de délinquant, après une brève apparition dans The Score des Fugees, signe sur Universal comme le nouveau « too many r'n'b hit wonder », grâce évidemment à l'utilisation apparente de l'autotune. Son personnage et ses textes s'appuient sur son séjour en prison; le bichon a volé une Nissan et il a pris cher derrière les barreaux. Akon fait pleurer les mères des détenus, les détenus et les gens qui trouvent que la prison c'est mal, que ça tue les dents et le moral. Chanteur r'n'b polygame, il remet à la mode l'invention de Taylor, devenue depuis un outil confidentiel de studio en Occident et une nouvelle way of life pour la musique orientale.
L'autotune devient un des phénomènes phares de l'industrie du disque aux États Unis. T-Pain signe sur Konvict Muzic, le label d'Akon, et sort son premier disque Rappa Trent Sanga dans une certaine indifférence en 2005. Pas encore déguisé en pantin sympathique, I'm In Luv with a Stripper le révèle au grand public comme le nouveau Akon, qui lui commence à diversifier ses activités, notamment la production. Le gadget autotune est de plus en plus demandé. Tous les habitués du top 10 veulent apparaître à leurs côtés, faire un hit de plus, Snoop Dogg, Eminem, Gwen Stefani, Lil Wayne, Ludacris, Kanye West, 50 Cent... Akon s'approprie la réputation de grands disparus dans des projets inconsistants: 2Pac et Notorious rassemblés sur son titre Ghetto et Michael Jackson avec une reprise écoeurante de Wanna Be Startin Somethin. Et le pire c'est que ça marche.

Naîtra de cet engouement national une collection de singles géniaux pour T-Pain ou complètement nuls pour Akon, mais toujours entêtants et en rotation lourde un peu partout. Autotune = pognon. Ca signe dans tous les sens, souvent n'importe comment; par des accords tacites passés entre les partis, créant des dizaines de versions des singles avant leur sortie, par des négociations commerciales pour obtenir le plus gros vendeur de disques du moment, dépossédant amèrement les artistes de leur musique.

Au dessus du lot depuis toujours, Kanye West et Lil Wayne ont débarqué de leurs vaisseaux diamantés cette année en présentant vocalizer ET superproductions soignées. Quand Kanye écrit et enregistre l'album de l'année, Lil Wayne, qui profite encore de la sortie de son Carter III, annonce la fusion DBZ avec T-Pain dans un projet qui sonne déjà comme le titre d'un film de super héros à l'américaine: T-Wayne.

Se présentant surtout comme une jolie blague rétro (Sexual Eruption), l'autotune est devenu une plaisanterie de mauvais goût pour certains. En référence à Roger Troutmann, la voix de California Love, deux MC sous les pseudos de "Roger Riley & Teddy Troutman" sortent une compilation hilarante intitulée Death Of Autotune où les classiques Put Your Hands Where My Eyes Can See de Busta, Nothin But A G Thang de Snoop, You Got Me des Roots etc. sont détruits par une interprétation autotunée volontairement calamiteuse. On laissera aux curieux savourer la prise de position sur la pochette.
Sur sa dernière mixtape, Ludacris taquine toute la clique dans l'interlude The Vocalizer, mettant en sons les essais stupides de Young Jezzy et de Jim Jones à l'autotune. Mais la particularité de ce mouvement, c'est que l'objet autotune en lui même est mis en avant dans les textes, influence les productions et s'adapte à tous les styles. L'autotune n'est pas un style comme pouvait l'être le crunk ou le dirty south, c'est un outil, une nouvelle manière de chanter, utilisable sur du ragga, du r'n'b, du gangsta rap etc. Got Money et Lollipop en sont l'exemple. L'autotune divise, et ceux qui refusent de se soumettre à la loi du plus fort ironisent la gorge serrée ou alors disparaissent des médias. La force complémentaire du phénomène réside dans l'autodérision et l'attitude pacifique avec laquelle T-Pain gère ses ennemis commerciaux. Habillé en clown, il joue la carte sympathie à fond, parle de sexe, de drogue et d'argent sans jamais dire qu'il a un glock attaché à sa ceinture. Dans un sketch, chez Saturday Night Live, Ludacris vire T-Pain de son disque alors qu'ils viennent poser ensemble pour la promo de leurs disques. Pendant ce temps sur Internet, le vocoder de T-Pain prend vie et asservit le chanteur. Le r'n'b moderne est né.


A l'heure où T-Pain et Kanye West viennent de sortir les deux disques références de cette tendance à l'hybride, Thr33 Ringz et 808's And Heartbreak, MTV continue de nous gaver comme des oies avec les nouveaux et les déjà anciens et lourds tubes autotunés de l'année. Alors on se fait des remarques, entre potes souvent. Premièrement, on se rappelle que TTC et So Fresh Squad n'étaient pas si cons que ça de dire qu'ils étaient en avance sur tout le monde en 2002. Deuxièmement, on appréhende l'arrivée de l'autotune en France, malgré l'ambitieux et copieur 0.9 de Booba. On suppose inévitable l'arrivée des bouzes r'n'b autotunées à la française, soutenues par les grosses poches qui dirigent tout. Et troisièmement, on sait ,au fond, que le phénomène va s'éteindre rapidement .Alors, autant que les choses finissent bien et qu'on profite des bulles de Soupline que soufflent ces modulations sonores, apaisantes. On espère peu des maisons de disques sur ce problème du "toujours plus", ce serait comme dire à Total d'arrêter de pomper du pétrole parce que ça détruit le gisement.
Encore quelques cartouches de bonnes idées devraient arriver ces prochains mois. Mais des garçons comme Ron Brownz risquent de pousser à bout l'ingrédient magique, jusqu'à tout foutre en l'air dans un a cappella à la gloire de l'autotune et mourir dans un silence discret.

 

Par Arthur Weiland // Joli Visuel : A.C.