Ligne éditoriale

Trax

Chez Trax, il y avait eu une volonté d'ouverture vers le rock il y a 7 ou 8 ans qui était intéressante à l'époque, parce que ça ne se faisait pas, il n'y avait pas de mélange. Eux ont été les premiers, c'était intelligent, mais maintenant le mélange, le gloubi boulga, c'est le truc le plus commun possible. L'idée, c'était de recentrer le magazine sur la club culture, la dance et l'électro - c'est d'ailleurs très large, parce que tout est fait avec des ordinateurs, donc on a l'embarras du choix. On fait aussi beaucoup d'articles historiques, parce que je trouve ça important, et on s'intéresse à la façon dont la dance musique est liée à la société.

Tsugi
Nous, notre volonté ce n'était pas de faire un nouveau Trax. On a voulu faire un journal qui parle de nouvelles tendances musicales, au sens large : hip hop, rock, électro. Trax, c'est un magazine essentiellement consacré à la musique électronique : ce sont deux magazines différents. On ne cherche pas à parler des trucs qui plaisent au plus grand nombre, on cherche à présenter des groupes auxquels on croit, par opposition à une presse musicale qui est très cirage de pompes et qui fait en fonction des budgets pub. Nous on se positionne simplement : si ça nous plaît on en parle, si ça nous plait pas on n'en parle pas.


La Une préférée

Trax

C'est celle avec Simian Mobile Disco, parce qu'on a travaillé avec LaBoca, un graphiste qui fait les pochettes de DC recordings, un label que j'aime beaucoup. C'était un pari de faire une couverture graphique, et je trouve que c'est super beau. Et j'aime aussi beaucoup la couv' avec Pedro Winter, avec le chewing gum.

Tsugi
La une du numéro 3 avec Burial, un artiste émergent que personne ne connaissait, qu'on a fait découvrir. La une avec MGMT aussi, alors qu'ils étaient quasiment inconnus en France. Elles symbolisent un peu la politique éditoriale du journal qui est de faire découvrir des groupes sur lesquels on parie de manière totalement subjective.


Modèle économique

Trax

On fonctionne avec la publicité. C'est serré, parce que la musique n'a plus d'argent, on le ressent. Et le problème c'est que la musique a été très mal élevée, c'est une peu donnant-donnant : je te prends une pub, tu parles de moi. Je te prends une très grosse pub, tu parles beaucoup de moi. On le fait un peu, on est obligé, mais pas pour des trucs qu'on n'aime pas. Le but c'est de chercher d'autres annonceurs que les maisons de disques, qui se rétractent un peu trop facilement derrière le coté « Internet nous a tué, c'est l'enfer, c'est la crise» qui est une manière pour eux de sortir le moins d'argent. Ça fait des années que j'entends ça, c'est la bonne excuse. On gagne aussi un peu avec les soirées, mais quand on reçoit la guest list avec 400 personnes inscrites, déjà ça limite les bénefs...

Tsugi
Tsugi appartient à Detroit Media, une société composée de douze actionnaires qui ont mis de l'argent dans ce projet par amitié - difficile à croire dans le monde dans lequel on vit, mais c'est vrai. Parmi ces actionnaires figurent bien sûr les quatre permanents de la rédaction. A ma connaissance, il n'y a pas d'exemple de magazine où l'ensemble des journalistes permanents sont propriétaires de leur outil de travail. Nous développons Tsugi comme une marque, à travers un magazine bien sûr, mais aussi des soirées, des prestations pour des sociétés. Nous avons aussi lancé avec succès en juillet dernier un magazine bimestriel de reggae nommé Reggae Vibes dirigé par Gilbert Pytel, l'ancien rédacteur en chef de Ragga magazine.


La presse musicale face à Internet

Trax

Internet, c'est quand même du copier coller de tout, sans aucune déontologie. Moi j'adorerais qu'on puisse trouver des interviews longues sur Internet, mais à part quelques sites comme Brain, où y a de l'interview, du contenu, des idées, c'est des journalistes extrêmement feignants, qui recopient tout, quand c'est pas le dossier presse recopié et signé de leur nom. En presse si tu fais ça tu passes pour un looser. Quant à la réactivité, ça me fatigue. On a l'impression qu'une nouvelle doit absolument être mise en ligne dans les 5 minutes, alors qu'en fait les gens n'en peuvent plus de la nouveauté, d'ailleurs ils se remettent à écouter des trucs vieux d'il y a 10 ans. Il y a une nostalgie qui arrive. Je suis surpris de voir que les sites les plus intéressants ne sont pas ceux qui parlent de nouveautés - où y a rien à lire - mais ceux qui parlent d'histoire. On va lancer un site Trax, qui apportera ce qu'on ne peut pas mettre dans le magazine papier, c'est-à-dire de la vidéo et du son.

Tsugi
Pour moi Internet c'est l'outil du présent, de la brève, de l'actualité, de l'info brute. Tout ce qui est papier de fond, t'as pas envie de lire sur Internet, je n'y crois pas. Absolument pas du tout. Je pense que la presse musicale doit être une presse d'opinion, avec des choix forts dans lesquels les gens puissent avoir confiance. On ne va pas leur survendre des artistes qui seront oubliés demain. Je crois qu'on doit faire une presse en dehors de l'actualité. Pour ce numéro on a un article sur CeeLo Green, il n'y a pas d'actu, mais on trouve ça intéressant. Par rapport à la concurrence du net, il faut qu'on offre autre chose, des papiers de fond notamment, ça doit être complémentaire.


Les ventes

Trax

On vend 14/15000 par mois.

Tsugi
Si on était comme tout le monde on dirait 50 000 exemplaires ! Donc je ne donnerai pas de chiffres. Mais c'est suffisant pour en vivre.


Trax vs Tsugi

Trax

On évite d'avoir la même ligne, oui. Des fois, on a des fuites. Après, j'ai vraiment l'impression qu'on ne fait pas le même magazine. J'ai l'impression de faire un truc plus classique. Trax, à la base, avait un fort lectorat masculin, provincial. J'ai essayé de le rendre plus féminin : dans l'équipe et dans le contenu. Et moins hardu, moins « les spécialistes qui se parlent ensemble ». Il y a des gens qui sont curieux, et qui ne s'y connaissent pas forcement, je n'ai pas envie de les rebuter. Mon but n'était pas d'en faire un truc de branchitude à la Régine.

Tsugi
Jusqu'à présent, on s'est retrouvés sur la une du numéro 2 où Trax a dù rajouter en catastrophe Sebatien Tellier sur leur couv Daft Punk parce que nous on avait Justice et Daft Punk. Mais sinon non, non. Franchement, on vit notre vie, je ne surveille pas ce qui se fait chez Trax, on a une approche différente de la manière dont on construit notre métier, voilà.


Références

Trax

J'aime beaucoup Mixmag, et Jockey Slut, un magazine des 90's. Et puis des magazines anglais de pop, genre Uncut. Mais au delà du magazine strictement musical, ma référence c'est Actuel, parce que ça mélangeait d'autres choses, ça parlait de la société de l'époque. Et pour moi la musique doit parler de l'époque.

Tsugi
D'une manière générale, je dirais que mes références appartiennent à une presse qui déontologiquement ne calculait pas la taille de ses articles par rapport aux budgets publicitaires investis. Ceci étant dit, mes références sont comme beaucoup l'Actuel des années 80, le Rock'n'Folk des années 70, le Creem des années 60... et pour ce qui est de la presse récente mais hélas disparue : Sleaze Nation, Jockey Slut et The Face...


Prochain numéro

Trax
Un dossier sur ce que l'Internet est en train de changer dans l'électro. Et je ne veux pas le discours habituel qui consiste à crier qu'Internet est en train de détruire la musique, parce que je crois que c'est pas vrai. Donc c'est vraiment sur : Internet est-il le futur de l'électro ?

Tsugi
Nous consacrons Kitsuné "entreprise de l'année" en décembre...un modèle économique indépendant et diversifié proche du nôtre


Découvertes du moment

Trax

Batant, chez Kill the DJ, très bon groupe, assez rock 80's, nouveau romantique. Après c'est pas vraiment une découverte, mais Grace Jones, je trouve que son album est vraiment fantastique, exactement ce qu'il fallait faire pour un come back.

Tsugi
Sinden, Riva Starr, Sissi Lewis...Soit de la fameuse "fidget house" anglaise dont on nous parle tant, de la minimale qui tabasse, et un jeune groupe parisien qui ira loin entre Boards of Canada et Air...

 

Propos recueillis par Valentine Faure.