Le film noir passe traditionnellement pour un genre typiquement américain mais on utilise également cette appellation pour parler des films français. François Guérif, cinéphile et directeur de collection chez Rivages, expliquait dans L'Express: «Le film policier est raconté du point de vue de la police, le thriller de celui de la victime, le film noir de celui du malfrat». Inventé par le critique de cinéma français Nino Franck au sortir de la seconde guerre mondiale, l'expression « film noir » dérive de la fameuse collection de romans policiers « Série Noire ». L'appellation s'appliquait alors aux films américains des années 40 dans la lignée du Faucon Maltais avec Humphrey Bogart. Mais en fait, le style du film noir fut le fruit d'un ping-pong d'influences de part et d'autre de l'Atlantique tout au long des années trente. Ainsi, Pépé le Moko (1937) de Julien Duvivier avec Jean Gabin fut-il rigoureusement refait aux Etats-Unis l'année suivante sous le titre Algiers. Difficile donc d'établir les véritables débuts d'un genre où la transposition et le remake sont omniprésents. En effet, les scénarios sont souvent des adaptations de polars US dans un contexte bien français en particulier parisien. On pourrait donc dire que le film noir est un film français imitant le style américain plagiant le style européen…

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Le film noir est avant tout un exercice de style pour l'acteur, presque un passage obligé. Pour le comédien, il s'agit de séduire le public en mettant en avant les faiblesses, les lâchetés, les défauts du personnage. La mécanique du jeu est ici très éloignée du manichéisme opposant habituellement le « bon flic » au « méchant voyou ». Le film noir est au minimum pessimiste. Il ne met pas en scène un héros mais un perdant (un looser) qui va subir les événements plus qu'il ne va les provoquer. Ce peut être Coluche dans Tchao Pantin, Gabin dans Le Jour se Lève. Pour résumer: c'est l'histoire d'un mec qui n'a pas de chance. Un type « borderline » à la limite de la marginalité qui bascule dans le meurtre. La destinée de Lambert (Coluche dans Tchao Pantin) ou de Poupart (Patrick Dewaere dans Série Noire) n'est pas à proprement parler tragique : elle est minable. Le dosage de la noirceur des situations établit les sous-genres. Ainsi, la solitude du malfrat n'est pas toujours totale. Dans ce cas, le personnage peut être qualifié de gangster : il fait partie d'un groupe, constitué la plupart du temps en vue d'un casse. Et bien sûr, cette famille improvisée sera ébranlée par la trahison et la vengeance. A cause (dans 99% des cas) d'une femme. Hérité de la tradition américaine, le personnage féminin est la plupart du temps dans le polar une « femme fatale ». Sûre de sa séduction, ce peut être une femme adultère comme Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l'Echafaud ou une femme-enfant comme Marie Trintignant dans Série Noire. Objet de désir et d'incompréhension, la femme est souvent à la fois complice et agent de la chute du personnage masculin. Quand elle n'est pas reléguée au rang d'accessoire décoratif, elle mène au suicide, au meurtre, à l'échafaud. Le polar est une histoire d'homme perturbé par une femme…
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Très lointain héritier des feuilletons cinématographiques du début du siècle, le polar entre véritablement en scène avec l'invention du parlant dans les années trente. Centré sur les personnages, le genre permet à une série d'acteurs de forger, films après films, leurs légendes. Après une traversée du désert de dix ans au sortir de la guerre, Gabin retrouve le public en 1954 avec Touchez pas au Grisbi. L'interprète de Pépé le Moko compose alors une nouvelle figure mythique : le gangster vieillissant tentant de raccrocher sur un dernier coup. Autour de ce personnage de patriarche, une famille (parodiée en 1963 dans Les Tontons Flingueurs) se constitue au fil des films. Mélodie en Sous-sol représente de ce point de vue un véritable passage de témoin : le « vieux » (surnom de Gabin) initiant dans le film et dans la vie un presque débutant dans le métier : Alain Delon.
Au contact de la personnalité de Delon, le polar français s'enrichit d'un nouveau personnage : le tueur solitaire soumis au code de l'honneur. En 1967, Le Samouraï de Jean-Pierre Melville renouvelle le genre de fond en comble. Le film influencera plus tard John Woo ou Quentin Tarantino. Dans les années soixante-dix, le polar se radicalise encore dans le sens de la critique sociale : les films se font plus sombres, plus désabusés. Succédant à Melville, Alain Corneau donne à Patrick Dewaere un de ses plus beaux rôles avec Série Noire. Quelque peu nostalgiques d'un « âge d'or » à la fois de la pègre et du cinéma, Borsalino en 1970, suivi de Borsalino & Co en 1974, permettent à Delon et Belmondo de se replonger dans les années vingt pour jouer les gangsters.
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Après Tchao Pantin en 1983, le polar français connaît un passage à vide de plus de dix ans. Lors de cette période, encadrée par le diptyque du Grand Pardon (1982) et du Grand Pardon II (1992), le genre se dilue dans la comédie (Les Ripoux, Pinot Simple Flic) ou dans l'esthétique branchée comme dans Subway. En fait, le cinéma français est alors en manque d'acteurs. Certains, comme Daniel Auteuil, sont encore trop jeunes. D'autres, comme Michel Serrault, ne sont pas encore assez vieux. Patrick Dewaere s'est suicidé en 1983 et Coluche s'est tué en 1986. Bref, le polar aura sauté une génération puisqu'il a retrouvé avec Jacques Audiard (fils d'un des plus grands dialoguistes du genre) un véritable nouveau souffle avec Regarde les Hommes Tomber (1994), Sur mes Lèvres (2001) et De Battre mon Coeur s'est Arrêté en 2005.
Remake comme il se doit d'un polar américain de 1978 (Fingers avec Harvey Keitel), De Battre mon Coeur s'est Arrêté poursuit le jeu de miroir entre France et Amérique. Le ton humoristique de certaines séquences rappelle le ton décontracté de Quentin Tarantino. Quant au jeu de Romain Duris, il s'inscrit dans la lignée, vingt-cinq ans plus tard, de celui de Patrick Dewaere. Fait nouveau : le polar version 2000 se fait plus optimiste, s'autorisant presque un « happy end ». Pour autant, le genre demeure fidèle à sa tradition : décrire de l'intérieur un milieu d'hommes, avec ses règles et ses codes. Hier comme aujourd'hui, le film de gangsters se présente comme le miroir dans lequel la société française se fantasme par rapport à elle-même, par rapport aux Etats-Unis aussi.


HUMOUR NOIR / REPLIQUES CULTES :
Le polar français est le terrain de prédilection des dialoguistes pour ciseler des répliques cinglantes. Anthologie :
• Pépé (Gabin) à sa maîtresse Inès (Line Noro) :
« Ben, mets-toi à ma place. Inès le matin, Inès le midi, Inès le soir ! T'es pas une femme t'es un régime ! »
Pépé le Moko (dialogues de Henri Jeanson)
• Gabin à Delon :
« Dans les situations critiques, quand on parle avec un calibre bien en pogne, personne ne conteste plus. Y'a des statistiques là-dessus. »
Mélodie en Sous-sol (dialogues de Michel Audiard)
• Raoul Volfoni (Bernard Blier) à son frère Paul (Jean Lefèbvre) :
« Moi les dingues j'les soigne, j'm'en vais lui faire une ordonnance, et une sévère, j'vais lui montrer qui c'est Raoul. Aux quatre coins d'Paris qu'on va l'retrouver éparpillé par petits bouts façon puzzle... Moi quand on m'en fait trop j'correctionne plus, j'dynamite... j'disperse... et j'ventile... »
Les Tontons flingueurs (dialogues de Michel Audiard)
• Staplin (Bertrand Blier) à Poupart (Patrick Dewaere), après avoir reçu une première gifle:
« Tapez si ça vous fait plaisir ; chacun ses goûts ! »
Série Noire (dialogues de Georges Perec)
• Poupart (Patrick Dewaere) à sa femme (Myriam Boyer) :
« - T'aurais vu comment ma mère elle se débrouillait !
- Mais je suis pas ta mère moi !
- Et tu t'en vantes ! »
Série Noire (dialogues de Georges Perec)


10 FILMS ESSENTIELS :
• Pépé Le Moko, 1937, de Julien Duvivier. Premier rôle : Jean Gabin
• Le Jour se Lève, 1939, de Marcel Carné. Premier rôle : Jean Gabin
• Touchez pas Au Grisbi, 1954, de Jacques Becker. Premier rôle : Jean Gabin
• Ascenseur pour l'Echafaud, 1958, de Louis Malle. Premier rôle : Jeanne Moreau
• Mélodie en Sous-sol, 1963, de Henri Verneuil. Premiers rôles : Jean Gabin et Alain Delon
• Les Tontons Flingueurs, 1963, de Georges Lautner. Premier rôle : Lino Ventura
• Le Samouraï,1967, de Jean-Pierre Melville. Premier rôle : Alain Delon
• Série Noire, 1979, d'Alain Corneau. Premier rôle : Patrick Dewaere
• Tchao Pantin, 1983, de Claude Berry. Premier rôle : Coluche
• De Battre mon Coeur s'est Arrêté, 2005, de Jacques Audiard. Premier rôle : Romain Duris




Par Thomas Schmitt // Photos: DR