Une amie ayant assisté à un procès d'assises particulièrement sordide me raconte une anecdote : un homme, accusé (entre autres) d'avoir violé une vieille dame, est à la barre. Le juge lui demande s'il a abusé de la grand-mère. Le prévenu s'étonne et baragouine une réponse : «pas possible, elle s'en souviendrait». «Comment cela, elle s'en souviendrait ?» sursaute le juge. «A cause des morceaux de brosse à dents», précise l'homme. Silence. Bordel, mais que vient faire une brosse à dents dans cette histoire ? J'apprends plus tard qu'en fait, le type s'était fait implanter sous la peau du pénis un ou plusieurs morceaux de ce qui nous sert habituellement à assurer notre hygiène bucco-dentaire. Pas les poils de la brosse, non, mais des bouts du manche. Le tuning appliqué au membre viril.

Désireux d'en savoir plus sur cette pratique, je commence à sonder l'immensité des Internets. Rapidement, je tombe sur des rapports scientifiques (mais aucun en français) consacrés à ce sujet. S'insérer des implants dans la verge est une vieille tradition, assez connue en Asie. Le Kamasutra la mentionnait, à ce qu'on dit, et des tribus asiatiques y avaient recours pour lutter contre le syndrome du koro, une angoisse subite de voir son pénis se rétrécir et se rétracter dans son corps ! Effrayant. Plus récemment, on retrouve ces implants péniens au XVIIIe siècle, au Japon, sous le nom de Tancho Balls. Pour les Yakuzas, il s'agissait d'un rite de passage, une preuve de virilité totale et d'appartenance au clan. Deux cents ans plus tard, dans les années 1980, une étude menée dans une prison nippone a révélé que 22 % des détenus possédaient un ou plusieurs de ces implants et que la plupart d’entre eux étaient, justement, des yakuzas.

La pratique ne se limite pas au crime organisé japonais. On la retrouve dans un grand nombre de pays d'Asie du Sud-Est et sous des appellations variées : Chagan Balls en Corée, Cao Gio au Vietnam, Fang Muk chez les Thaïs, Bulletus ou Bolitas aux Philippines... Avec l'immigration, elle s'est ensuite implantée en Australie et même aux Etats-Unis, où l'on parle de Penile Marbles, Love Pearls ou Dragon Beads. En Europe de l'Est, l'Ukraine, la Russie ou la Roumanie semblent également touchées. D'ailleurs, l'homme jugé aux assises était Roumain. En Amérique du sud, enfin, quelques indices laissent croire que des populations indigènes y avaient recours bien avant la création de la brosse à dents. La toute première publication scientifique de l'histoire sur le sujet est d'ailleurs un petit rapport d'un urologue argentin, Alfredo A. Grimaldi, daté de 1953. Le document relate le cas d'un homme ayant succombé aux charmes des perles viriles au contact d'une communauté d'Indiens lors d'un voyage en Bolivie.

Une question me taraude alors : le phénomène existe-il en France ? Un article de France Guyane, daté de 2012 (article payant), évoque longuement le problème des «dominos» ou «bouglous», encore de nouveaux noms pour dire la même chose. Comme en Asie ou en Europe de l'Est, c'est presque toujours en prison que les types se font glisser des corps étrangers sous la peau du pénis. Au centre pénitentiaire Remire-Montjoly de Cayenne, une étude a montré que sur les 450 détenus interrogés (sur 650), seulement 207 ne possédaient pas de «dominos» !

L'opération est réalisée en cellule, dans des conditions d'hygiène merdiques, et coûte dans les 50 €. Certains détenus en ont fait leur business. Dans le détail, la peau du sexe est incisée entre les veines à l'aide d'un rasoir, d'un couteau ou du couvercle d'une boîte de conserve désinfectée avec les moyens du bord. Le morceau de domino ou de brosse à dents, polis au préalable (mais il peut s'agir aussi de billes de mécanisme, de plexiglas fondu, de verre...), est poussé sous la peau, puis le tout est bandé quelques jours jusqu'à cicatrisation. L'implant peut mesurer jusqu'à deux centimètres de long et se place un peu partout sur la verge, même sur le gland, selon les désirs de chacun. Certains prisonniers en ont jusqu'à 15 dans le pénis et les douleurs lors de la cicatrisation sont souvent affreuses.

«Le médecin du centre pénitentiaire doit régulièrement intervenir pour traiter les infections», m'explique le Docteur Rida Nouiouat, responsable du programme prison à Sidaction. «Du coup, les détenus lui demandent pourquoi, lui, ne pourrait pas se charger de leur mettre ces implants !». Évidemment, l'administration refuse de cautionner une telle pratique.

Le risque d'infection est élevé. Dans les cas les plus extrêmes, un abcès ou une nécrose peuvent survenir, obligeant à retirer d'urgence les morceaux. Une importante étude menée en Australie, où près de 6 % des 2018 prisonniers interrogés dans 41 prisons différentes ont affirmé posséder des «perles» (73% d'entre eux, très majoritairement jeunes et asiatiques, se les étaient faites implanter en cellule), souligne l'importance du risque d'infections graves au niveau de la plaie et de la transmission de virus par le sang, VIH et Hépatite C en tête. Autre souci : les implants favorisent également la rupture du préservatif lors du rapport.

En France métropolitaine, comme en Europe de l'Ouest, les implants péniens en milieu carcéral sont rarissimes. «Des cas ont été recensés aux Beaumettes à Marseille, ou à Bordeaux, mais rien de significatif», affirme Rida Nouiouat. On est très loin d'un phénomène de masse. Dans un salon de piercings et tatouages spécialisé en implants subdermiques (entièrement glissés sous la peau) situé à Chelles, près de Paris, Dood, la cogérante du lieu, n'est pas surprise quand j'évoque le sujet : «oui, on en a vu passer quelques uns, des Métropolitains d'ailleurs. Ils venaient surtout pour se les faire retirer». Posent-ils, eux-aussi, des implants génitaux masculins ? «Ce n'est pas très fréquent, mais on en a faits, principalement à des clients originaires des DOM-TOM. Après, ils arrivent avec les yeux plus gros que le ventre et il faut souvent les tempérer. Nous, on implante des billes en silicone et les règles d'hygiène sont drastiques»

Mais au fait, qu'est-ce qui pousse des mecs à se faire glisser des morceaux de plastique, de bois ou de pierre sous la peau du pénis ? En prison, les aspects clanique et identitaire mis à part, il paraît évident que la pratique se nourrit d'une approche caricaturale de la virilité. A ce sujet, c'est toujours au sein de milieux durs et hyper-masculins qu'elle se développe. Hors des prisons, on la retrouve dans des groupes de marins ou de militaires. En 1993, des médecins israéliens ont noté la présence d'implants dans la verge de six anciens soldats soviétiques fraîchement immigrés dans le pays.

Un signe extérieur de puissance? «Les détenus qui en ont disent que cela leur sert à donner du plaisir», rappelle François Bès, coordinateur de l'Observatoire international des prisons (OIP) en Ile-de-France et en Outre-Mer. Tous les chercheurs ayant interrogé des prévenus concernés le confirment : selon ces derniers, leur verge customisée est censée démultiplier le plaisir des partenaires sexuelles, notamment des prostituées, très souvent évoquées. A Bali, expliquent les chercheurs australiens, certains croient que la présence d'implants dans la verge augmente les chances d'obtenir d'une prostituée une fellation ou une sodomie. Le sésame, quoi.

Pourtant, la réalité ne fait pas franchement rêver. Le plaisir, bien souvent, n'est qu'un fantasme cantonné dans la tête de ces mecs en quête de virilité. Lors du coït, les implants péniens s'avèrent encombrants et parfois douloureux, voire dangereux pour la partenaire. Des saignements et des blessures du vagin peuvent survenir. Plus troublant encore, dans certains cas, les implants péniens sont utilisés à but sadique, «par esprit de revanche», lit-on dans l'étude australienne. «En causant délibérément un préjudice lors d'une relation sexuelle ou d'un viol sur des prostituées ou des femmes à multiples partenaires, ou encore avec celles qui refusent les avances sexuelles». L'arme à double tranchant, le plaisir et la douleur réunis dans le rêve de la toute-puissance. 

Allez hop, une dernière partie de dominos, trois minutes de brossage de dents et au lit.