Femen : nudité, liberté

De juillet 2012 à février 2014, j’ai milité au sein de Femen, une organisation internationale née en Ukraine en 2008 qui lutte pour les droits des femmes. Son mode d’action, seins nus, a déclenché de violentes critiques.

 

Quand je découvre Femen dans les médias en 2011, elles représentent à mes yeux des sortes de Lady Godivas de la génération Y, biberonnées au buzz, à l’outrance et à l’impertinence esthétique, qui déconstruisent tout, en jouant cependant avec des codes rebattus. Dans leurs performances provocantes, modernes et caustiques, sans tee-shirts et sans ambages, je perçois un cri politique, un sursaut agonistique, un holà du corps, centre de toutes les agressions subies par les femmes, à son exploitation : marchandisation, commentaires, culpabilisation, jugements, contrôle de la sexualité, injonctions à la minceur et à la féminité avec tout le package de clichés qui en découle (douceur, sourire, silence). Femen prend le marketing patriarcal à son propre piège, détourne ses clichés et utilise les mêmes armes que lui pour promulguer un message inverse, où la femme décide de se dévêtir pour refuser qu’on le lui inflige sans lui demander son avis. Ni dégradante, ni fragile, c’est une nudité choisie, un rugissement émanant de la poitrine de ces femmes, qui rappelle que personne d’autre qu’elles n’a le droit d’en disposer. 

 

 

Avec Femen, je mène une action individuelle à l’église de la Madeleine à Paris en décembre 2013 pour dénoncer l’intrusion de l’église catholique dans le débat sur l’avortement en Espagne. Depuis plusieurs mois, le gouvernement de Mariano Rajoy défend un projet de loi autorisant l’IVG uniquement après un viol, quand la vie de la mère est en danger ou dans le cas où le fœtus présente des malformations physiques ou psychiques, ce qui constitue une régression de trente ans par rapport à la législation espagnole de 1985.

 

Suite à ce mono protest, le curé de la Madeleine porte plainte contre moi pour exhibition sexuelle, passible en France d’une peine de 15 000 euros et d’un an d’emprisonnement. Hier, le tribunal m’a condamnée à un mois de prison avec sursis, 1 500 euros d’amende et 2 000 euros à verser à l’église pour préjudice moral, décision dont je vais faire appel.

 

Pour résumer, le fait de commettre un acte de désobéissance civile pour réveiller les mentalités est réduit à une pathologie. Classique pirouette de traiter une femme de folle pour annihiler le sens de son acte. En invalidant et en dépolitisant son engagement, on ne met pas en cause le contenu de son message mais le simple fait que ce propos existe.

 

 

Alors que le commun des mortels ne s’émeut pas des images omniprésentes de femmes à poil qu’on lui soumet pour l’inciter à consommer ou pour le divertir (au sens de faire diversion), le topfree à message politique, initié et contrôlé par des femmes, le déstabilise et l’irrite. Elles tombent le haut ? Ce sont des putes, des hystériques (terme issu du grec utérus et inventé par Hippocrate), des malades mentales. L’usage de la nudité comme outil militant serait contre-productif et anti-féministe.

 

Enfin, les condamnations les plus récentes en termes d’exhibition sexuelle remontent aux années 1960. Parmi elles, le cas d’une jeune femme reconnue coupable d’outrage public à la pudeur pour avoir joué au ping-pong seins nus sur la Croisette à Cannes. C’était en décembre 1965, il y a quarante neuf ans. Par ailleurs, le fait de se servir de son corps pour réclamer ses droits ne date pas d’hier, et quand il n’est pas perpétué dans une église, on semble parfaitement comprendre sa portée, voire le légitimer.

 

De la Gambie au Danemark

Dans son livre Les Africains, histoire des femmes d’Afrique subsaharienne du XIXème au 20ème siècle (La Découverte, 2013), l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch évoque les femmes Igbo, originaires du sud-ouest du Nigeria, qui dès 1929, se dévêtissent pour réclamer un véritable rôle politique dans les instances du pouvoir et auprès de l’administration coloniale britannique : «dans la majorité des cas, elles l'emportèrent, au moins momentanément. Les autorités coloniales, désarmées, ne pouvaient plus recourir à la manière forte». Des manifestations similaires se déroulent dans plusieurs pays d’Afrique dans les années 2000-2010.

 

En Gambie, une trentaine de femmes parcourent les rues de la ville de Brikama le 24 septembre 2001, utilisant leurs corps entièrement dénudés pour attirer la malédiction divine sur l’opposition, qu’elles accusent du sacrifice rituel d’un chien, découvert enterré dans un drap.

 

Le 3 mars 2011, 15 000 femmes, menées par l’activiste ivoirienne Aya Virginie Touré, manifestent pacifiquement à Abidjan contre Laurent Gbagbo, qui refuse de renoncer à la présidence du pays après avoir perdu l’élection face à son rival Alassane Ouattara. Certaines sont accoutrées de noir, d’autres totalement nues.

 

 

En avril 2012, quinze activistes ougandaises manifestent en soutiens-gorge pour dénoncer l'arrestation musclée d’Ingrid Turinawe, présidente de la Ligue des Femmes du Forum pour la changement démocratique (Forum for Democratic Change – FDC).

 

 

Encore au Nigeria, des femmes âgées défilent sans hauts en décembre 2012 pour dénoncer les violences d’un gang qui sévit à Sonde-Apon, communauté rurale de l’Etat d’Ogun au sud-ouest du pays.

 

 

En Egypte, la jeune Aliaa Magda Elmahdy poste le 23 octobre 2011, sur Twitter et sur son blog A Rebel’s Diaryune photo d’elle dévêtue, chaussées de bas et de souliers vernis rouge, un ruban écarlate dans les cheveux, pour protester «contre une société de violence, de racisme, de sexisme, de harcèlement sexuel et d'hypocrisie». Le cliché fait le tour de la planète, lui valant des menaces de mort qui la poussent à quitter son pays.

 

Si dans les années 1970,  les féministes américaines ne défilent pas topless, elles baptisent déjà les soutiens-gorge «instruments de la torture des femmes». En marge de l’élection de Miss America à Atlantic City le 7 septembre 1968, environ 400 femmes venues de tout le pays jettent symboliquement dans une grande poubelle métallique des balais, des poêles, des magazines Playboy, des faux cils, des chaussures à talon, du maquillage et des soutiens-gorge (contrairement à la légende, elles ne les ont pas brûlés).

 

 

Trente ans plus tard, le collectif pacifiste et égalitariste Breasts, Not Bombs (des seins, pas des bombes) estime que l’indécence de la guerre outrepasse l’outrage de femmes dépoitraillées en public. Le 8 novembre 2005, sa fondatrice Sherry Glaser et l’activiste Renee Love sont arrêtées et poursuivies pour exhibition sexuelle et trouble à l’ordre public après une manifestation seins nus sur les marches du Capitole de l’Etat de Californie contre la politique du gouverneur Arnold Schwarzenegger. En novembre 2008, le tribunal leur reverse une indemnité de 150 000 $ (environ 120 000 €) et exige que le personnel de sécurité du Capitole soit formé à respecter les droits des manifestants, en adéquation avec le premier amendement de la Constitution américaine.

 

Holly Van Voast

 

A New-York, la mobilisation de l’association canadienne TERA (Topfree Equal Rights Association ou Association du Droit Égal aux Seins Nus) et de femmes telles que Holly Van Voast, qui par ailleurs rejette le terme et la notion de «féminisme» et se définit comme une artiste, ont réussi à imposer un traitement égalitaire entre les torses féminins et masculins. Depuis 2012, une femme peut se promener sans tee-shirt dans les rues de la Grosse Pomme.

 

 

Les activistes antimilitaristes de Baring Witness, créé par Donna Sheehan, utilisent leurs corps dénudés pour former des mots et des messages de paix destinés à écrire le mot paix (peace) pour marquer leur opposition à la guerre en Irak, inspirant des mouvements similaires au Royaume-Uni.

 

 

D’autre part, certains mouvements sont réputés pour user de la nudité comme arme politique, à l’instar de la célèbre association PETA (People for the Ethical Treatment of Animals) qui dévêt des mannequins pour attirer l’attention sur sa cause. Afin de dénoncer les maltraitances faites aux animaux, elle organise tous les ans une course humaine nue à Pampelune, parodie de la tradition espagnole du lâcher de taureaux.

 

 

«Mon corps si je veux, quand je veux, tel qu'il est»

Du World Naked Bike Ride, manifestation internationale cyclo-nudiste qui lutte contre la dépendance au pétrole, aux «lactivistes», qui défendent le droit aux femmes d’allaiter en public, le corps devient un lieu de résistance à l’impact socio-politique indéniable. En Amérique du Nord et en Europe, des mouvements égalitaristes ont fait évoluer la législation dans plusieurs pays, arguant que les textes de loi relatifs à l’exhibition sexuelle étaient discriminatoires envers les femmes. En Suède, les membres du collectif Bara Bröst (jeu de mots entre «seins nus» en anglais et «juste des seins» en suédois) font irruption topless dans des piscines publiques à partir de septembre 2007, réclamant le droit pour les femmes de se baigner seins nus au même titre que les hommes et obtenant parfois gain de cause. Des mouvements similaires lui emboîtent le pas, tels que Topless Front Front des seins nus»), mouvement mixte de protestation danois. 

 

 

La France connaît également ce mode d’action. En novembre 2012, des militants écologistes se dévêtissent pour protester contre la construction de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, et en juin 2014, la ministre de la Culture et de la Communication Aurélie Filippetti, en déplacement au Familistère de Guise dans l’Aisne, est accueillie par un groupe d’intermittents défeuillés, qui l’interpellent sur la réforme de leur statut. Dans ce cas, personne ne met en doute la teneur politique de leur action. Mais quand on touche aux droits des femmes, on fait mine de s’insurger.

 

Bara Bröst

 

Les Tumultueuses, actives depuis 2007 avec pour leitmotiv «Mon corps si je veux, quand je veux, tel qu'il est» et «Seins nus à la piscine parce que nous ne voulons plus nous faire contrôler», sont régulièrement interpellées pour exhibition sexuelle suite à des actions dans des piscines publiques. Une femme qui dévoile son poitrail pour inciter à la consommation, divertir ou émoustiller, est respectable. Une femme seins nus pour défendre les femmes est indigne. On la fait passer pour une perverse ou une détraquée.

 

«Un commentaire du réel»

Dans son dernier ouvrage Les excès du genre (Editions Lignes, août 2014), Geneviève Fraisse, philosophe et chercheuse directrice du CNRS, consacre un chapitre à la nudité politique. Selon elle, la dimension militante du topless est évidente ne doit pas être remise en cause : «Ecrire sur son corps nu est un commentaire du réel, sous forme d’un ‘no comment’ ou d’un cri de colère. L’image produite par l’activisme est une image qui parle. (…) Le corps n’est plus qu’une simple finalité sexuelle dans la relation nécessaire à autrui, mais un support autonome, une propriété où peuvent s’énoncer, notamment, des positions politiques».

 

La philosophe cite l’exemple des femmes espagnoles qui arborent le slogan «Curés et juges hors de mon corps» en 2013, pour protester contre le projet de loi restreignant le droit à l’avortement, ou de l’universitaire et activiste chinoise Ai Xiaoming qui, à 60 ans, écrit sur sa poitrine nue «Prenez une chambre avec moi» à l’attention d’un directeur d’école violeur de petites filles.

 

 

La campagne virale Free the Nipple (libérez le mamelon), qui a sévi cette année sur la toile, promue entre autres par Miley Cyrus, Liv Tyler et Lena Dunham, réclame un traitement égalitaire des torses nus des femmes et des hommes. Aux Etats-Unis, le topless pour les femmes (dont l’allaitement dans l’espace public) sont interdits dans 35 Etats, et en Louisiane, l’irruption d’un téton peut être sanctionné par trois ans d’emprisonnement et 2 500 $ (environ 2 000 €) d’amende. Le film Free the Nipple, sorti le 12 décembre aux Etats-Unis et réalisé par Lina Esco, retrace la réalité d’un groupe de jeunes filles qui se battent pour cette cause.  

 

Face à toutes ces manifestations et ces mises en lumière d’inégalités persistantes, les lois semblent sourdes et inaltérables. La société change, de même que ses enjeux. Il serait temps d’évoluer, d’avancer et de mettre fin à des incohérences philosophiques, obsolètes, inappropriées et discriminatoires, en contradiction avec des valeurs démocratiques.

 

 

Éloïse Bouton.