Alternatif : une autre consommation du porno est possible.

Un festival porno alternatif, ça ne veut pas dire que tous les gens ressemblent à des José Bové ou à des bibliothécaires écolos de Montreuil en Quechua. Le festival a lieu dans un cinéma d’Art et d’essai, le Moviemiento, au cœur d’un quartier populaire de Berlin. A côté du cinéma, une boucherie hallal ; en face, une boutique de vêtements de mariages musulmans.

 

Dans le bar où tout le monde se retrouve avant et après les séances, le public est jeune (moyenne d’âge 30 ans), il est impossible de dire qui est réalisateur, réalisatrice, acteur, actrice, journaliste ou simple visiteur. Beaucoup sont tatoués et on observe une «tendance» capillaire majoritaire chez les femmes : cheveux colorés, très courts sur les côtés mais longs sur le dessus. On boit des cafés, de la bière, on mange une soupe. Deux enfants de deux ans jouent sur les canapés. On pourrait être à un festival de pop-rock ou un festival du livre indépendant. Seule différence : aux murs, deux expos de photos, une mettant en scène les personnalités du festival dans des postures explicites (jambes écartées, seins nus, etc), une autre représentant en gros plan des sexes d’hommes et de femmes, mais dans un cadrage qui crée une confusion visuelle. On ne sait pas si contre ce sexe féminin, c’est un autre sexe féminin, ou le menton d’un homme. Chacun interprète l’image comme il le souhaite.

 

 

Première étape du festival : la participation à un workshop, «Lost in Pornoland». Avec mon amoureux, nous nous retrouvons dans une galerie près du cinéma, dans une pièce reconstituant une chambre, avec une dizaine de femmes et hommes de 20 à 50 ans. Lors de l’inscription, il nous était précisé qu’il fallait apporter un porno qu’on aimait bien, et un drap. Apporter un porno que j’aime, pas de problème : j’ai choisi sans hésiter une scène de Cabaret Desire d’Erika Lust, dans laquelle la protagoniste, bisexuelle, vit deux histoires simultanées avec un homme et une femme - et on la voit baiser alternativement et joyeusement avec les deux. Le montage est génial et les scènes excitantes. En revanche, le drap, ça m’interroge…

 

L’animateur du workshop arrive soudainement dans la salle, avec un nez de clown. Mon mec a une phobie totale et non-simulée des clowns. Il devient blême. Et j’ai l’impression de l’avoir emmené de force au festival d’arts de la rue de Chalon-sur-Saône. Le clown flippant a un sourire crispé, et fait semblant de se masturber devant un film gay, en noir et blanc. Enfin, il enlève son nez, puis nous propose de faire des exercices de respiration. Help… Je n’ai rien contre a priori, je fais du yoga toutes les semaines, mais il a une voix lente, ne finit pas ses phrases et a un propos confus. Et moi, je me sens confuse d’avoir embarqué mon mec dans un atelier new age

 

Heureusement, le reste de l’atelier se passe bien, lorsqu’il nous propose de former des couples puis de «tourner». Pour discuter, bien sûr. A chaque fois, on a quatre minutes pour parler - ou écouter l’autre - sans intervenir. On doit se raconter : ce qui nous plaît dans le porno en général, ce qui nous excite particulièrement dans ces images, puis enfin ce que l’on ressent dans son corps quand on en regarde. Je tombe sur deux hommes : un de 50 ans, cheveux gris et longs, un autre de 19 ans, androgyne et tout timide, puis sur une fille de 30 ans aux cheveux courts et aux yeux incroyablement verts. Je réalise que c’est la première fois que je parle d’un sujet aussi intime - ma relation personnelle au porn - avec des étrangers, et que j’écoute de telles confessions. C’est très différent que d’écrire sur le sujet. Il y a une mise à nu intimidante, mais, comme le cadre est rassurant, doux et que tout le monde a l’air cool, il y a également quelque chose de libérateur. Je réalise aussi que j’ai des points communs avec mes interlocuteurs : je partage avec le jeune homme ce sentiment de gêne ou de honte juste après avoir regardé un mauvais porno, et la jeune femme me parle du fait d’être féministe et d’aimer le porno, et en quoi cela fait partie d’une forme d’«empowerment». Copine !

 

 

L’animateur propose ensuite de «passer à la pratique», c’est à dire de regarder les films qu’on a emmenés, de dire ce que l’on ressent, voire si on le souhaite de se caresser. Mais il est trop tard. Et tout le monde a envie de continuer ces échanges, pas de se désaper ! Les draps étaient donc de trop dans cet atelier, mais c’est tant mieux.

 

Plus tard, au bar, on retrouve l'un des participants - le mec de 50 ans aux cheveux longs. On «débriefe» sur l’atelier. On parle du porno féministe, et moi, emballée, je lui raconte en quoi ce porno, qui intègre souvent la sexualité queer, permet d’élargir sa fantasmatique et d’apporter un regard différent sur les plaisirs sexuels. Il me répond, en matant mon mec, que lui aussi est bisexuel. Oui alors non… On rectifie le tir. Dire dans un festival comme celui-là - et à Berlin -qu’on n'est pas «hétéro-normé», c’est un peu comme dire à un vendeur du salon de l’automobile à Paris qu’on adore les bagnoles. Ça ne sert pas à grand chose et ça peut prêter à confusion.

 

On quitte le bar pour aller voir notre premier film. Le quinqua nous suit jusqu’à l’entrée de la salle de projection et nous demande avec insistance ce que l’on fait après, comme soirée. On n’est pas biphobes, mais il est collant. On fait shifumi pour voir qui s’assied à côté de lui. Je perds à shifumi (une histoire malheureuse de ciseaux et de puits).

 

Mais tout se passe bien - dans la salle, évidemment. C’est le principe du festival, d’ailleurs : regarder des films pornos ou explicites (et souvent excitants) au milieu de cent personnes dans une salle obscure, en se sentant non seulement en sécurité mais en plus en ne se posant aucune question sur les intentions du public. En cela, le festival a réussi un véritable pari. Manuella, l'une des organisatrices, me dira qu’au départ c’était innovant, et qu’il y a toujours eu une volonté politique à travers cette démarche. «On promeut de nouvelles formes de libération sexuelle. On dit que le féminisme et la pornographie peuvent complètement aller ensemble. On éduque les gens aussi, notamment à travers les docus, et pour certains, cela les libère. On rassemble des gens qui parlent de la sexualité : gays, lesbiennes, trans, hétéros. Il y a peu d’espace public où l’on peut faire ça, non ? Enfin, on propose un espace sûr pour les femmes, pour regarder du sexe à côté d’hommes et sans se sentir en quelconque danger. Les femmes n’avaient pas l’habitude de regarder du porno dans une salle, on a dû créer un environnement safe. Tout le monde est bienvenu et personne ne domine personne, ici. Ça n’empêche pas la séduction, au contraire. Ça ne se drague pas dans les salles, mais dans le bar et dans les soirées : des rencontres amicales, amoureuses, sexuelles ou professionnelles.»

 

X-Confessions

 

Ce premier film, Diet of Sex de Borja Brun, ne me fait ni chaud ni froid. Le réalisateur a voulu mélanger narration et scènes explicites, mais les passages de comédie sont ratés et ceux de sexe aussi, gâchés par de la musique festive qui arrive qui comme un cheveu sur la soupe. Et je réalise aussi que le format long-métrage m’ennuie. Le format court sied selon moi beaucoup mieux au X. Est-ce que parce que mon cerveau de youporneuse a été habitué aux films de 15 minutes ? Mais qui dans la génération actuelle regarde entièrement et sans interruption un film X d’1h30 ? C’est un peu comme voir un clip musical d’1h30. Ce n’est pas dans le format des films proposés que le festival propose des choses différentes, mais bien dans leur contenu.

 

To be or not to be queer

Quand à la sortie, un peu déçue, je regarde le programme du festival, j’ai le tournis. Il y a tellement de films à voir que je ne sais lesquels choisir. Je connais déjà les récents films d’Erika Lust, ses formidables X-Confessions, et j’ai déjà vu le dernier film d’Ovidie, Pulsions. Pour le reste, il faut faire plouf-plouf. Et en écoutant Manuella, je me dis que je suis contente de ne pas faire partie de l’équipe de programmation. «Nous recherchons toute l’année du porno qui nous intéresse, mais comme le festival a grandi, on nous en envoie aussi beaucoup. Et il faut savoir que pendant le festival, des gens se rencontrent et font des films ensuite ensemble. On ne montre qu’une sélection de 25% de ce que l’on a vu.» Leurs critères ? «Une nouvelle approche, des films qui ne reproduisent pas les stéréotypes de genre... et on essaie de montrer des films faits par des femmes, des films drôles, sexys et nouveaux dans leur approche : il s’agit de présenter de nouvelles perspectives sur la sexualité.»

 

Chaque film sur le programme entre dans une ou plusieurs catégories : hétero, gay, lesbien, transgenre, intersex, scènes explicites / pas de scènes explicites, fetish, sexwork, films faits par des femmes, documentaire. «Ça permet aux gens de se repérer. Ce ne sont pas des labels, c’est plus comme des points sur une carte. Vous n’aimez pas voir deux hommes qui baisent ? N’allez pas voir un film labellisé 'gay' ! Vous avez un problème avec l’appareil génital féminin ? N’allez pas voir 'lesbien' ou 'films fait par des femmes' !», me dit Manuella en riant.

 

Masculinity/Feminity

 

Le festival se définit-il comme un «queer festival» ? «J’ai changé d’opinion par rapport à ce mot», me confie-telle. «Dans les années 90, ça définissait une position politique de l’homosexualité. Mais en 2014, en Allemagne, c’est mal utilisé. On dit queer pour ne pas utiliser gay ou lesbienne. Pour moi, ça crée la confusion - et c’est comme si l'on se cachait. Bien sûr que queer, ça donne envie, car ça fait 'on sort de la normalité', or qui veut être normal aujourd’hui ? Ça veut dire aussi 'pas complètement hétéro', mais qui est complètement hétéro aujourd’hui ? On devrait inventer un autre nom. Avant, je me disais queer - aujourd’hui, je redis que je suis lesbienne. Les mots lesbiennes et gays ont un sens.»

 

Masculinity/Femininity est un documentaire qui interroge des personnalités hétéros, gays, et lesbiennes (je n’ose plus dire queer désormais…) sur les concepts de virilité et de féminité. Dans la salle, je croise le jeune homme androgyne et timide rencontré lors de l’atelier. «Aujourd’hui, j’ai fait l’atelier Feminist tentacle porn, c’est une réflexion sur l’image du monstre tentaculaire dans le porno, et tout à l’heure, je fais l’atelier Space and porn», m’annonce-t-il avec un grand sourire. Avec en tête l’image du poulpe dans les films pornos japonais, je lui demande si ce deuxième atelier, c’est un truc sur le porno et l’espace genre «Star Trek  XXX». «Non, c'est space comme le territoire, le corps dans l’espace, pas comme l’espace galactique», me répond-il, gêné. Ah, OK. Je plonge mon visage tout rouge dans le seau de pop-corn.

 

Réalisé par le jeune réalisateur canadien Russel Sheaffer, Masculinity/Femininity est au départ une idée de James Franco. Interviewé par un magazine masculin sur comment il définissait sa virilité et quelle était l’image de la virilité qui l’a inspiré plus jeune, il a été agacé par les questions, car il voyait qu’on attendait de lui des réponses un peu toutes faites sur ce qu’était un «homme viril». Il a proposé à Russell Sheaffer de faire un docu sur le sujet, en essayant de voir quelle était la fluidité possible entre ces deux catégories. Toute une partie du film a été tournée en Super 8, ce qui donne à l'ensemble une patte esthétique assez riche. Et les personnes interviewées - des auteurs, des réalisateurs/trices, des universitaires, des activistes - se sont toutes interrogées dans leur carrière sur la question du genre.

 

 

Ruby Rich, une critique cinéma, se confie face à la caméra : «petite, je n’étais pas une fille ou un garçon. J’appartenais à un troisième genre : the book gender. Je passais ma vie avec des livres et il n’y avait qu’eux qui m’intéressaient. Lorsque j’ai eu une bourse pour intégrer un lycée d’excellence, on m’a appris qu’être intelligente allait être mon salut. Ce qui est positif. Mais on me disait aussi de ne pas faire de sexe, que ça allait gâcher ma vie». Une autre femme, lesbienne, raconte ses errances de looks quand elle a 20 ans : «j’ai passé des heures à me prendre la tête dans les magasins de vêtements. Ça c’était trop butch, ça c’était trop fem'. Je ne voulais pas faire de choix !». Une douzaine d’autres personnalités relatent avec drôlerie ou émotion leur adolescence et leur construction identitaire.

 

Plus tard nous rejoignons un ami pour dîner. Et là, faille spatio-temporelle. Comme dans le «space porn» que j’avais imaginé. On était à 22h dans un resto vietnamien - à 5h on est dans un club gay, pour une soirée en partenariat avec le festival où l'on danse avec à notre droite des écrans diffusant des films X, à notre gauche un garçon qui suce un autre garçon, et au fond un backroom. On s’amuse mais il se fait tard. Avant de partir, je jette un œil sur les écrans. «Ce qui me choque», dis-je à mon pote, «c’est que le mec, là, tu vois, il baise avec ses chaussettes de sport. C’est pas possible…» Je ne suis pas très open-minded de la chaussette comme meuf.

 

L’empowerment et le porno féministe

Le lendemain, à la fin de la projection de ses derniers courts (S)he comes, la productrice et réalisatrice Petra Joy, qui fête ses dix années de production, fait un discours : «je remercie les pionnières du porno féministe Annie Sprinkle et Candida Royalle. Ici, plus de 50% des films sont réalisés par des femmes, c’est formidable ! Des films faits d’un point de vue d’une femme, pas pour les femmes.» Ses courts métrages mettent en valeur le plaisir féminin, apportent une autre vision des pratiques sexuelles (on sort du quatuor «fellation - pénétration vaginale - pénétration anale - éjac' faciale») pour explorer d’autres plaisirs. Les plaisirs solitaires, même en couple, sont très présents ; ses actrices ont un corps, des looks et des morphologies diverses, et enfin, les hommes sont beaux mais ne sont pas montés comme des ânes.

 

(S)he Comes by Petra Joy 

 

Un film, Training sexe, me plait particulièrement. C’est sûrement le plus «basique» à priori : un couple hétéro qui baise dans un lit. «Ce film aurait pu être techniquement meilleur», dit Petra Joy, «mais je ne voulais pas les interrompre avec des questions techniques !». Les «failles» techniques ne se voient pas, l’image est belle, le cadrage et le montage sont parfaits, et elle a réussi à faire quelque chose de rare dans le X : un truc très cul et très amoureux à la fois, un film dans lequel les images de sexe sont aussi excitantes que les regards échangés entre les deux partenaires. Je rencontre Sasha Rouge et Marco, les deux acteurs, après la séance. Souriants et joyeux, ils sont Québécois, sont en couple dans la vie et c’est leur premier film. «J’ai déménagé en Angleterre», raconte Sasha, «et je m’ennuyais. J’ai réalisé que j’habitais non loin de Petra Joy, à Brighton. Or sa démarche féministe m’a toujours plu. On s’est rencontrées, on a décidé de tourner un film, mon copain est venu, et hop ! on l’a fait. Rien n’était scénarisé, Petra nous a dit de faire comme on faisait d’habitude». Quelles ont été les réactions dans leur entourage quand ils ont dit qu’ils allaient faire ce film ? «Mes amis n’étaient pas surpris. Ça fait partie de ma démarche féministe et de ma démarche d’empowerment. On a besoin de montrer ces images de la sexualité. Et ça fait du bien de les voir. Le porno mainstream modèle les comportements, donc il faut qu’il y ait d’autres pornos qui montre d’autres façons de pratiquer le sexe !» Lui ne se définit pas comme féministe, mais comme un «allié» à la cause. «C’est important aussi de donner une image de la masculinité qui soit différente de ce qui est montré dans les médias.» Est ce qu’il a eu les chocottes de ne pas bander ? «Non ! Il y a peu de scènes de pénétration, et pour celles-ci, je n’ai pas eu de problème d’érection car Petra ne me mettait aucune pression. C’est ça aussi le porno féministe, ça décentralise l’érection !»

 

Le soir, c’est la soirée de clôture du festival, dans un club berlinois accueillant plus de 700 personnes. Comme dans le bar du festival, tout le monde se mélange. Les looks sont classiques ou extravagants, la musique va de Boney M aux Smiths. Le reste de la programmation nous donne l’impression d’être au Pulp il y a dix ans, et c’est une impression plutôt chouette. Je fume sur le dancefloor, je croise des filles seins nus et je souris quand je rencontre un acteur ou une actrice que j’ai vu(e) à l’écran dans la journée. Si les failles spatio-temporelles existent vraiment, j’aimerais être transportée en octobre 2015 à Berlin, pour la 10ème édition de ce festival. Téléportation XXX.

 

++ Recommandations de films, avec les catégories :

- X-Confessions d’Erika Lust (hétéro, lesbien, scènes explicites, film réalisé par une femme)

- (S)he Comes de Petra Joy (hétéro, scènes explicites, film réalisé par une femme)

- Shutter de Goodyn Green (lesbien, scènes explicites, film réalisé par une femme)

- Pulsion d’Ovidie (hétéro, scènes explicites, film réalisé par une femme)

- Alice Inside de Lucie Blush (hétéro, scènes explicites, film réalisé par une femme)

- Fuckbuddies de Juanma Carillo (gay, scènes non explicites, film réalisé par une femme)

- Instructed de Ms. Naughty et Pandora Blake (fetish, film réalisé par une femme)

- Masculinity/Feminity de Russel Sheaffer (documentaire, trailer à voir ici)

 

 

Camille Emmanuelle // Visuel de Une : détail tiré de la série EverAfter Purgatory par Claudia Rogge.