Chapeautées par Simon Cowell, le grand manitou des télé-crochets, les Fifth Harmony arrivent en demi-finale de la version américaine de The X Factor. Peu après sa sortie de l’émission, le groupe sort Miss Movin’ On, un single des plus inoffensifs que Demi Lovato n'aurait pas renié. Quoi de plus normal pour cinq jeunes filles âgées de 16 à 20 ans ?



C’est durant l’été 2014 que la métamorphose des Américaines est dévoilée avec Bo$$, un morceau qui tranche singulièrement avec le reste de leur discographie. Elles y citent Michelle Obama et Oprah en tant que modèles de femmes sur lesquelles prendre exemple, affirmant ne pas avoir besoin d’être entretenues par quiconque puisqu’elles gagnent leur propre argent (enfin, 18% de moins que les hommes, s’agit-il toujours de le rappeler). Cependant, leur hymne à la confiance en soi se voit mal accueilli par une grande partie de leurs auditeurs qui leur reproche, en des termes peu châtiés, d'avoir grandi trop vite.


 

L'histoire se répète
Si on ne peut que lever les yeux au ciel devant un changement d'image aussi radical, c'est parce qu'il ne s’agit pas d’un cas sans précédent. Au début des années 2000, les filles du groupe Dream sont repérées par P. Diddy qui les signe sur son label. De cette collaboration naît le titre He Loves U Not, l'un des cartons surprises de l’année aux Etats-Unis. Les filles, alors à peine âgées de 15 ans, interprètent cet ersatz de Genie In a Bottle vêtues d’ensembles rose bonbon et de tee-shirts à messages parsemés de sequins.

 

 

Trois ans plus tard, le groupe est de retour avec un single produit par Scott Storch, maître incontesté des club-bangers séduisants et des boucles hypnotiques. Lorsque le clip de Crazy sort, le grand public tombe des nues : chorégraphie lascive, tenues voluptueuses… les intentions de leur maison de disques sont on ne peut plus claires. Après l’échec retentissant du single, les filles sont remerciées par Bad Boys Record et le groupe se dissout dans l’indifférence générale. Quelques années après, Holly, l'une de ses membres, déclare lors d’une interview accordée à MTV ce qui semble évident au simple visionnage de ce fameux clip : «il y avait cette insistance pour que l’on devienne plus aguicheuses et l'accent était mis sur la minceur [...] Tout d'un coup, il ne s'agissait plus d'un jeu. C'était "combien de kilos pouvez-vous perdre et à quel point pouvez-vous être sexy ?"».

 


Rien d’étonnant à ce que Dream ait essuyé un tel revers lorsqu’à la même époque, les Destiny’s Child enjoignaient la gente féminine à se couvrir dans une ode au slut-shaming intitulée Nasty Girl, et Toni Braxton décidait purement d’annuler la sortie d’un de ses singles dont elle jugeait le clip trop sulfureux. Il régnait alors un parfum de puritanisme conforme.

 

Un groupe va en profiter pour s’engouffrer dans la brèche en poussant l’idée encore plus loin. Ainsi, les TG4 tenteront de se démarquer en prônant l’abstinence sur fond d’instru rappelant les meilleurs titres de Brandy. Dans leur single Virginity, les TG4 indiquent à leur prétendant qu’elles le laisseront peut-être les toucher, peut-être même les embrasser, mais qu’il est hors de question qu’il touche à leur virginité. Le single passera inaperçu et est aujourd’hui considéré comme une curiosité de par son contraste.

 

 

La déferlante Pussycat Dolls

Le zeitgeist alors en vogue va se retrouver bouleversé à l’été 2005, date où les Pussycat Dolls débarquent sur le devant de la scène. Ce qui n’était au départ qu’une troupe de cabaret burlesque va devenir, sous l’égide de sa fondatrice Robin Antin, l’un des plus gros succès de l’année à travers le monde. Si elle se retrouve alors maintes fois décriée, c’est parce que cette ascension fulgurante en tête des charts semble réussir là où Dream avait échoué deux ans auparavant. La raison est simple : loin d’être un girls band ordinaire, les Pussycat Dolls sont une espèce de machine de guerre créée pour vendre en flattant les plus bas instincts de son coeur de cible.

 

 

Les membres des Pussycat Dolls formaient une espèce d’hydre à six culs plus une tête, celle de Nicole, la seule d’entre elles à être dotée de parole (deux autres membres ont parfois le droit de faire des vocalises à la fin des chansons, si elles sont sages). Leur plus gros tube, Don’t Cha, n’a pas été écrit avec le groupe en tête, mais par Cee-Lo Green, qui la fera d’abord enregistrer et publier par Tori Alamaze, artiste solo débutant sa carrière au même moment. Devant le manque d’intérêt accordé à Tori, celle-ci est évincée et le titre est ré-enregistré par ce sextuor autrement plus persuasif. La stratégie s’avère payante. S’ensuit un album, composé à 50% de reprises de standards blues ou du jazz, et plusieurs tournées qui accueillent Rihanna et Lady Gaga en première partie. La popularité des «poupées chattes» est telle qu’elle engendrera pléthore de groupes dérivés, tous issus du cerveau machiavélique de Robin Antin.

 

Parmi cette nouvelle salve de girls bands qui leur emboîte le pas, il convient d’émettre une distinction au sujet des Girlicious, quatuor de jeunes Canadiennes formé à l’issu d’un télé-crochet qui annonçait la couleur. Girlicious était une télé-réalité visant à former la relève des Pussycat Dolls parmi une quinzaine de prétendantes âgées entre 18 et 25 ans et sachant toutes mettre leur jambe derrière leur tête (et accessoirement, donner de la voix).

 

Le groupe nommé vainqueur pousse son sex-appeal jusque dans ses derniers retranchements. L’exemple le plus marquant demeurant Stupid Shit, dans lequel ses membres se pavanent en tenues d’écolières ultra-courtes en répétant à quel point elles ont envie de faire des bêtises parce qu’elles sont «bad» et qu’elles n’ont rien à faire de ce que les voisins vont penser. On a l’impression d’assister à une parodie, sauf qu’il n’en n’est rien.

 

 

Un phénomène exclusivement américain

Quid du reste du monde ? En se basant sur les girls bands qui sévissaient en Europe au même moment, la réponse semble positive. Les Atomic Kitten se dandinent en jogging blanc et les Suédoises de Play font le choix incongru de reprendre la chanson principale de la comédie musicale Annie. De même, lorsque les Américains reprennent Lady Marmalade, c’est à grands renforts d’imagerie érotique et de Lil Kim, là où les Anglaises des All Saints la jouent bien plus soft.

 

En 2009, les Sugababes vont succomber aux sirènes de la sexualisation à outrance. Souhaitant redonner un second souffle à leur carrière, le groupe signe chez Roc Nation (label fondé par Jay-Z), déclarant au passage vouloir «américaniser» leur son. Le résultat est un morceau bruyant et chaotique, qui se paie même le luxe de sampler le célèbre I’m Too Sexy de Right Said Fred, pas franchement un exemple en matière de subtilité. C'est le début de la fin pour le groupe, dont le changement d'image n'est pas bien accueilli et se solde par sa dissolution.

 

 

Puisque nous en venons à évoquer l’Europe, il convient d’opposer les Little Mix, équivalent britannique des Fifth Harmony, à leurs collègues américaines. Tous deux sont issus de la même émission, et le single Wings des Little Mix partage les mêmes thématiques que Bo$$ dans les paroles : il s’agit d’une déclaration d’indépendance mâtinée de girl power. A ceci près que la différence entre l’Europe et les Etats-Unis se fait encore sentir, les Little Mix préférant les tapisseries florales et les chorégraphies dans les entrepôts aux défilés de mode et bras de fers avec les garçons. A chacun son style.

 

 

Oui, à chacun son style. Car après tout, rien ne cloche chez le single des Fifth Harmony : la production est soignée, les paroles amusent (elles veulent un «Kanye», pas un «Ray-J») et surtout, ce qui les différencie du cas de Dream, le message véhiculé par la chanson est louable - même si les filles n’en n’ont pas écrit un seul mot. Le principal problème du groupe ne serait-il pas d'être confronté à cette mentalité archaïque et réductrice consistant à refuser de prendre au sérieux une jeune femme si sa jupe ne descend pas jusqu’au dessous des genoux ?

Toutefois, le problème réside ici dans la véritable intention de la démarche. Il n’y a aucun mal à revendiquer son sex-appeal. Mais puisque leur nouvelle image s’accompagne d’une soudaine incorporation d'argot américain dans les textes de leurs chansons («bae», «them girls be like», «thirsty»), tout laisse à penser que ce relooking précipité n’est autre que la décision de leur maison de disques.


Une maison de disques qui se veut à présent plus frileuse : la sortie de leur album a été repoussée pour la troisième fois, et leur second single Reflection (une déclaration d’amour enflammée à leur propre reflet dans le miroir), a été remplacé par un up-tempo plus conventionnel, peut-être pour faire passer la pilule plus facilement. En n'oubliant jamais qu'au final, c'est le public qui aura le dernier mot.
 

 

Thomas Rietzmann.