Le rythme diabolique de la première année brise les étudiants les plus fragiles jusqu’aux ECN (Épreuves Classantes Nationales), eux qui dès l’année suivante devront se remettre dans le bain d’une compétition de longue haleine tortueuse et tacitement remplie de coups bas. Entre les exams, les bancs de la fac et les stages, comment le bleu-bite de base peut-il évoluer dans cette jungle ? Mes potes Vincent et Nicolas compilent ici rumeurs et appréciations hâtives, c’est-à-dire la vérité vraie.

 

Les premiers jours 

Nicolas : C’est toujours le bordel. Et c’est là que tu vas découvrir avec qui tu rentres en compétition, dont les (re)doublants sérieux qui risquent bien de passer cette année. Une fois, j’ai vu un doublant coller un prof. Hé bien le premier jour, ces mecs dessinent des cibles aux tableaux, avec écrit «primant» au milieu. Ils dessinent même des affiches «il est temps de se réorienter». Leur but : décourager direct les nouveaux.

Vincent : Les premiers jours, les doublants foutent le zoo pour handicaper les autres. Tu peux essayer de t’isoler, de rester avec tes potes du lycée, mais vous allez vite comprendre que vous êtes dans une compétition où il faut scorer dès le départ. Ça tord un peu l’amitié. Je connais quelqu’un qui pour déclasser un ancien de son lycée a sorti des vieux dossiers glauques sur lui. Dépression. Il loupe son année. Et libère une place dans la file…  

 

L'Université Paris Descartes (ou Paris V)

 

Éviter les fils de pute

N. : Il y a des mecs qui auraient fait circuler des faux polycopiés de cours truffés de conneries. À Paris Ouest, où c’est le Stade de France car tout le monde gueule en amphi', une pote à moi a laissé son ordi en classe le temps de fumer une clope. En revenant, des mecs avaient supprimé tous ses cours. Ils ne lui ont rien volé - ils lui ont juste effacé des mois de travail.

 

«Ils ne lui ont rien volé, ils lui ont juste effacé des mois de travail.»

 

Avoir de l’argent et profiter de son statut social supérieur

N. : À Paris V, ce sont des connards, ils viennent tous de lycées de secteur (lycées aux alentours, ndlr) et ces mecs sont tous des fils de médecin. Ils ont déjà un stéthoscope dans leur mallette en cuir. Ils savent que leur concours est plus sélectif, donc ils se la pètent à mort.

V. : Les bouquins à 70 balles, plus les éditions collèges, plus les bouquins références… il y en a pour des centaines d’euros - voire un millier - rien qu’en livres.

 

Avoir de l’argent et profiter de la répartition topographique

V. : On dit que «les gens qui sont intelligents peuvent y arriver». Ce n’est pas tout à fait vrai. Enfin, l’idéal, c’est d’être intelligent et d’être dans l'une des facultés de Paris V et Paris VI, où sont produits les sujets. C’est con - il y a des Limougeauds très intelligents, mais qui n’ont pas eu les cours qui servent au concours national… Le mapping est déterminant aussi parce que quand tu vas chercher un stage pour exercer ta spécialité, à Paris, tu vas trouver directement. Alors que si tu es en province et qu’on t’envoie à Nice pour pratiquer, ça fait une différence de handicap.

 

 

Avoir de l’argent et profiter des privilèges qu’on offre aux gens fortunés

V. : Une fois, dans la Revue du Praticien, un prof d’une fac de Paris signe un long article d’endocrino. Il prévient ses élèves qu’il a écrit un long article. Et c’était exactement le sujet de l’examen national. Cadeau.

 

«Le long article du prof dans la revue était exactement le sujet de l’examen national. Cadeau.»

 

Parrainage

N. : Dans ma fac, quand tu rentres en deuxième année, on te file un cahier de vacances à remplir avec des conneries, des blagues et une photo. Les 3ème année récupèrent les cahiers et «corrigent» chacun un élève qui deviendra son fillot ou sa fillotte. En général, c’est pour niquer. Mais à la rentrée, ils te bizutent pendant une semaine, et vous finissez par danser ensemble au bal. Après, vous pouvez vous poser des questions, échanger les anciens cours, les annales... ça a quand même une utilité.

V. : On ne brise personne pendant les périodes de trashage. C’est simplement que les baptêmes sont «difficiles» afin que le groupe soit soudé derrière.

 

Tricher

N. : Ça triche comme partout ailleurs. La première semaine des parrainages, on t’apprend à tricher en salle d’examens.

 

 

Les boîtes à riches

N. : Des boîtes comme Medisup, Epsilon, Concours +, ça coûte du blé pour un bon service. Ce sont des organismes pour t’entraîner avant la rentrée et te faire faire des concours blancs. Le jeune qui débarque va prendre Medisup parce que les professeurs y sont disponibles pour t’expliquer ce que tu ne comprends pas, alors qu’en amphi', tu ne peux pas poser de questions à un prof. Ça coûte 4 000 euros l’année et ça augmente à chaque fois. Après, quand tu rentres en deuxième année, tu peux devenir enseignant à Medisup et te faire un peu d’oseille.

 

«Ce sont des organismes à 4 000 euros l'année pour t’entraîner et te faire faire des concours blancs.»

 

Les organismes publics

N. : Les tutorats sont des concours blancs organisés par des élèves, soi-disant vérifiés par des professeurs qui en réalité s’en battent les couilles.

 

Comment ne pas aller en cours ?

N. : Il y a un système collaboratif qui s’appelle Roneo, c’est une organisation qui fonctionne partout en France et qui te permet de ne quasiment pas aller en cours. Tu choisis un binôme et quelques cours où tu irais prendre des notes. On t’attribue deux cours dans le semestre où tu devras prendre les notes de manière parfaite, tous les autres cours seront pris par d’autres mecs. La qualité est bien car on s’oblige à prendre le dictaphone, la présentation du prof et des notes propres. Si tu prends mal les cours pour la «communauté», on te pète ton chèque de caution.

V. : Si une connerie est notée, elle est prise pour tout le monde. Ça permet de valider tes partiels mais pas d’avoir des connaissances durables, bien sûr.

 

«On t’attribue deux cours dans le semestre, tous les autres cours seront pris par d’autres mecs. Plus besoin d’aller en cours.»

 

Faut-il aller en cours ?

N. :  Paradoxalement, pas toujours. Avec Roneo, pas besoin.

V. : C’est bien de bosser en groupe : à 4 ou 5, vous avez une vision assez globale d’un sujet et des pièges à éviter.

 

 

Business entre étudiants

N. : Quand tu rentres en première année, tu peux payer 700 balles les cours d’un ancien élève qui a réussi le concours. Il y a des annonces sur e-carabins. Il y a aussi beaucoup d’arnaques : mon pote J.-P. a vendu 100 balles sa pauvre clé USB de merde. Je l’ai vue, sa clé : dedans il n’y avait que des cours pourris, mal pris. Si à la rentrée, tu as un mec qui écrit au tableau «clé USB, tous les cours, 150 euros», tu es sûr de voir 10 bolosses se pointer pour te filer du blé. Pas de conseils - là, faut regarder avant d’acheter.

 

Autres business entre étudiants

N. : On a des groupes Facebook pour les commandes communes de poppers et de protoxyde d’azote. 5€ la fiole de poppy.

 

Les stages

V. : Le premier stage d’infirmier, tu laves du caca, tout ça. Le deuxième, tu fais des photocopies. Le troisième, un ECM si t’as de la chance. Puis vient l’internat. Là, c’est la mort. Il faut faire des calculs en fonction de ce que tu préfères réviser ou pratiquer à l’hôpital. Et tu en prends plein la gueule.

 

Sexisme hospitalier

V. : J’ai une pote de Paris Ouest, à sa première nuit en chirurgie orthopédique, elle se tape 24 heures de garde. Son collègue part baiser en chambre de repos, du coup elle se retrouve à assurer la relève au petit matin. Là-dessus arrive le chef de service, un homme lui aussi. Il la force à faire la visite avec lui alors que ma pote tombe de fatigue, et du coup lui explique que la médecine, c’est pas fait pour les femmes. C’est selon les universités, mais parfois, de vieilles valeurs sexistes perdurent.

 

 

Associations de zigotos

V. : L’ANEMF et les associations d’étudiants en médecine sont des bandes de zigotos censées représenter les carabins. Dans la réalité, ils se servent surtout des cotisations pour alimenter leurs soûlographies chaque week-end. Je ne sais pas si en cas d’audit, ils ne se feraient pas fermer. Ce sont surtout des planques et un moyen de rencontrer les ministres pour les étudiants en santé publique. C’est donc du réseau, et par extension du réseau : un baisodrome.

 

Se rebeller

V. : Ceux qui se rebellent ont toujours raison. Désormais, la semaine de travail ne doit plus dépasser 48 heures pour les internes car des mecs ont gueulé et que la Cour Européenne a rendu un verdict contre la France. 300 euros la semaine de garde d’une cinquantaine d’heures, c’est peu, même à 24 ans.  

 

++ Dans la même série, lire ou relire CARABINS, épisode 1 : La Faluche.
++ Dans la même série, suivre Brain dans le winter break des étudiants en médecine avec CARABINS, épisode 2 : Ma Nuit au Crit.

 

 

Bastien Landru.