Les journalistes prennent des notes qu’ils font ensuite publier quasi-contractuellement. Naturellement, les reportages qui en ressortent sont génialement chiants, mais leur ego s’en remet bien vite car après tout, ils n’y peuvent rien - l’aventure rentre difficilement dans un parc enserré de grillages. Le nombre de festivals augmente, celui de lecteurs décroît, l’âme des uns s’évapore dans le vide des autres. Alors le millionième commentaire bien senti ou non d’un invité parvenu (comme moi), c’est comme une dernière goutte de plus de pipi dans le violon.  

 

L’idée de couvrir le Pitchfork les yeux bandés m’a été soufflée par le photographe François Fleury, qui avait visité Marseille à l’aveugle pendant une semaine. J’y ai vu une belle méthode de tentative d’épuisement d’un lieu épuisé de tous ces yeux qui allaient se poser sur lui au cours du weekend du 30 octobre au 1er novembre 2014. J’ai acheté un bandeau complètement opaque, ai obtenu sans négocier l’autorisation de venir avec ma copine pour qu’elle me guide 3 jours d’affilée. Nous sommes arrivés le premier soir (le jeudi) sur la grande place de la Villette, assez tôt pour assister à The Notwist. Il faisait nuit, déjà, mais les lampions au sol n’étaient pas encore allumés. L’esplanade se vidait dans un sens et se remplissait dans l’autre, majoritairement de jeunes tels qu'on les imagine dans ce grand raout dégénérément modeux. Tout était normal. Elle m’a mis mon masque. C’est la dernière image que j’ai de cette soirée. 

 

Mon assistante promène son assisté

Il faut nous voir avancer en équilibre entre les premières barrières pour récupérer notre pass. Les gens de l’accueil ne se foutent pas de ma gueule, pas plus que les vigiles ; d’ailleurs, ma copine me précise qu’ils me regardent sérieusement dans le masque. «Par là, s’il vous plaît. On va vous fouiller, OK ?» me dirigent-ils précautionneusement. Face à tant de prévenance, je me sens plus utile qu’un journaliste voyant. Le personnel fait-il profil bas ? Aucun espace n’a été prévu pour les handicapés. Non, je crois qu’ils veulent simplement apparaître comme des mecs agréables. Je dois bien marcher derrière l’épaule gauche de ma copine, gardant ma main sur son épaule droite, afin de suivre la trajectoire exacte qu’elle prend, sans quoi je vagabonde sans repère directionnel sur les pavés. 

 

The Notwist joue des titres de son dernier album (Close To The Glass) et des vieux classiques (Boneless, un peu après notre arrivée). The Notwist a besoin d’un son compact, et je sens peu de public pour amortir leur musique dans ce gigantesque hall. C’est diffus. La déperdition est d’autant plus flagrante qu’en montant l’escalier en direction du bar, j’ai le vertige, comme si je me reposais sur une musique qui ne peut pas me soutenir. J’ai peur de traverser le morceau (Chemicals ?) et de m’écraser au sol. Le mélange d'indie-pop et d’électronica est désespérément mal contenu, mais The Notwist est un super groupe, allemand, et leurs morceaux «d’ouverture» du Pitchfork m’apaisent : je ne vais pas traverser le nuage. 

 

 

Aveugle, je passe une excellente soirée lorsque démarre The War On Drugs. The War On Drugs est cet anachronique mélange entre les Dire Straits, Bruce Springsteen et autres ringardises FM eighties qui continue avec son troisième album (Lost in the Dream) d’attirer un amas de kids, puisque de fait, nous sommes bloqués - à vue de nez - à 40 mètres de la scène. Plus pleine, la grande halle n’en est pas pour autant plus fougueuse. Le public tranquille qui m’encercle semble se recueillir devant cette séance de diaporamas d’une époque non-vécue. Les morceaux sont galvanisants pourtant. Rassembleurs même. Si : Red Eyes les réveille un peu. Les autres «tubes» aussi. J’aime écouter The War On Drugs comme j’aime du Dire Straits dans mon baladeur lorsque la nuit, je chausse mes rollers et m’accroche derrière la voiture de mon pote XY. Mais pourquoi aiment-ils, eux ? 

 

Observations : il y a plus de filles parfumées qu’il n’y a de grandes gueules beurrées, plus de conversations du quotidien que de rodomontades provinciales, de promenades balisées que de doubles portions de frites, de langues étrangères que de gauloiseries, de pintes à 7 euros que de pétards, de queue aux toilettes que de dragues lourdes. Las, nos corps chauffent confortablement l’espace. Deuxième soir.  

 

 

Pauvre Pøp 

Vendredi, c’est Halloween. Je recouvre mes yeux de mon bandeau de voyageur Air France cul-serré sans pour autant me promener serein. Dans le métro déjà, quelque zombies, sorcières et autres monstres bourrés transportaient leur carcasse déguisée vers des soirées convergentes dans un remous de vodka. La camaraderie de parade me fout les jetons. Bien entendu, ma protectrice fait attention, mais j’aimerais autant éviter qu’on me tape dans le dos, je ne suis pas un X-Men du 31 octobre. 

 

Soirée pop, c’est le groupe Chvrches ou , je ne sais plus précisément - mais c’est sans importance après tout, la qualité de la musique de l’un étant à la hauteur du nivø orthographique de l’avtre et vice-versa, mais je crois que c’était Chvrches, oui, c’était Chvrches, qui a joué un concert insupportablement vocodé et tape-à-l’œil. Après l’ersatz de Dire Straits d’hier (bon concert), c’est tout un tralala Cindy Lauper passé à la moulinette de la brailleuse sifflante auquel on a droit (mauvais concert). Je suis entouré d’amis homos ravis, nous dansons. La deuxième bière est agréable. Le début de l’ivresse a des effets plus sensibles dans le noir total. On devient naturellement plus enjoué. Le moindre potin a de l’intérêt. Le plus banal des échanges peut se transformer en vraie réflexion. D’habitude, j’ai tendance à n’en avoir rien à foutre, à mater et réagir juste si j’ai le bon mot, ça ne va pas plus loin. L’ivresse dans le noir rend sociable. La timidité disparaît. Envolées, les angoisses ventrales. Un copain de copain vient me saluer, je le reconnais à sa voix comme ça : «tu es le pote d’Alexandre, le petit gros ?».

 

St. Vincent donne l’impression de jouer simplement une musique complexe. Elle doit bien rire de ses prédécesseurs qui massacraient les rudiments bestiaux de la pop music avec leurs artifices criards. Ils ne sont que quatre sur scène, j’aimerais voir comment. Je ne sais pas quoi vous dire de plus. Ah, si : troisième soir. 

 

 

Épilogue

Le dernier jour, j’ai eu un problème de couple, et celle qui m’avait baladé toutes ces heures ne voulait plus jouer les gardes-malades. Handicapé de mon guide, je devais recouvrer la vue. Caribou a fait salle comble. Un beau spectacle, pas si électronique que ça. C’était, je crois, la meilleure qualité de son du Pitchfork. 


Les yeux ouverts, j’ai tout vu : les stands à bijoux, les librairies, les tee-shirts ridicules, le bar VIP, l'espace partenaire, les stands à frites… Les 20 à 30 ans. Les barbes mal rasés, etc. Les crop tops, etc. Les chapeaux, etc. Tous ces gens sapés comme moi. Les mêmes jobs, venus pour les mêmes groupes. Les amis, les amis d’amis. Etc. On se ressemble tous. Ne pas vouloir faire comme tout le monde est une volupté à laquelle une âme un peu fière ne peut pas résister. Je n’ai pas grand'chose de plus à raconter les yeux ouverts. J’aurais deviné les yeux fermés. 

 

 

Bastien Landru.