Né aux Etats-Unis, le hip-hop, à l’instar du jazz ou du blues, a très vite mis les pieds dans la religion, le christianisme pour être plus précis (la religion musulmane étant moins répandue sur les terres de Jay-Z que sur celles de Booba, mais nous y reviendrons). Pourtant, rien n’était gagné au départ, ni pour les rappeurs chrétiens, ni pour leurs discours moralisateurs.

 

Effectivement, les médias sont longtemps restés frileux, voire dédaigneux, face à l’éveil des consciences prôné par les christian rappers, préférant à cela célébrer la gloire (méritée) de Run DMC et celle (beaucoup plus formatée) du Sugarhill Gang. Toujours est-il que l’acte fondateur sera bel et bien posé en 1985 par Stephen Wiley, dont le tube Bible Break (14ème dans le chart spécial des radios chrétiennes à sa sortie) fait incontestablement référence aux titres du Digital Underground, l’arrogance et la demi-mesure en moins, la parole foncièrement humaniste en plus !

 

 

La messe est toute autre depuis les années 1990 : faire référence à Dieu est devenu un outil marketing, et c’est Lui, à présent, qui crédibilise le propos. On assiste alors au développement d’une tendance : 2Pac, DMX, NaS... on ne compte plus les rappeurs débarquant avec leur croix et leur Bible (entre deux morceaux un tantinet gangsta, tout de même) pour prêcher la bonne parole - même Kurtis Blow, premier rappeur millionnaire de l’Histoire, s’est peu à peu tourné vers la spiritualité divine, jusqu’à publier en 2007 une compilation de rap chrétien (Kurtis Blow Presents : Hip Hop Ministry). A la fois croyants et pratiquants, ces rappeurs dressent dans leurs lyrics des louanges au Seigneur pour mieux questionner leur propre foi, quitte à se prendre parfois pour la réincarnation du Christ. Parmi les exemples les plus célèbres, il y a certes Hate Me Now de NaS, mais il y a surtout Ol’ Dirty Bastard (le «Big Baby Jesus» du Wu-Tang Clan) et 2pac qui, en 1996, publia sous le nom de Makaveli The Don Killuminati : The 7 Day Theory. Notez que sur la pochette, Makaveli - 2Pac, donc - s’affiche crucifié sur une croix. Comme dit-on obsession en latin ?

 

 

HIP-HOP ET ÉVANGILE : MÊME COMBAT

Suffirait-il donc d’être chrétien ou de faire référence à l’Evangile pour être un christian rapper ? Que nenni ! Exit donc DMX, Kanye West, 2Pac ou tout autre rappeur du genre. Place aux vrais, aux saints des saints pour qui composer un morceau, c’est avant tout un message envoyé au Créateur et pas à une quelconque groupie en quête d’autographe… si ce n’est plus. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus intéressant et de troublant chez ces artistes (lesquels sont visiblement parfois très jeunes) dont l’ambition est simple : mettre sur un pied d’égalité leur hip-hop et celui des autres, tout en faisant entrer le plus célèbre des superhéros (Jesus Christ Superstar, remember !) dans la modernité - ou du moins dans l’idée qu’ils s’en font.

 

Car qu’on ne s’y trompe pas : si tous ces rappeurs souhaitent bel et bien rompre avec les idéologies dominantes ou changer de vie pour trouver de nouveaux repères, on constate également en voguant de blog en blog et d’artiste en artiste (T-Bone, Trip Lee, KJ-52, Hostyle Gospel, pour ne citer qu’eux), que derrière leur image de prêtre à la cool, certains sont aussi de profonds conservateurs à casquette à l’envers. Interrogé sur cette tendance par le site NotreEglise.com, Shai Linne, l’un des poids lourds du rap chrétien aux côtés de Lecrae, prouve qu’il a bien révisé les cinq commandements du bon christian rapper : «Mon premier conseil serait : Assure-toi d’être chrétien ! Assure-toi que tu t’es repenti de tes péchés et que tu as placé ta foi dans le Seigneur Jésus-Christ pour ton Salut. Deuxièmement, assure-toi d’être attaché à une église locale, que tu es entouré d’une communauté de croyants qui adorent le Seigneur ensemble. Troisièmement, assure-toi d’être redevable, que tu puisses rendre des comptes sur ta vie autant que sur ce que tu dis au micro. Une autre chose que je conseillerais est : travaille ton Art, tout ce que tu fais, fais-le avec excellence pour la gloire de Dieu. Et dernièrement, assure-toi de vivre une vie de disciple. Sur scène comme hors-scène.»

 

 

Pour la petite histoire, il faut souligner que derrière cette profession de foi, qui n’a rien de particulièrement révolutionnaire mais qui témoigne du respect et de la sincérité que semble véhiculer ce mouvement, les christian rappers forment une véritable communauté souterraine. En témoigne le nombre impressionnant de labels créés (Rezurrected Musique, Cross Movement Records, Syntax Records…) pour distribuer et promouvoir tous ces artistes, comme si le rap était l’unique refuge - après Dieu, bien entendu - qu’ils aient trouvé, dans un monde où le lien commun manque, et où la culture populaire se résume à l’accouchement de Kim Kardashian et aux derniers gossips mondains.

 

BIZZLE, LE NOUVEAU MESSIE

Des christian rappers américains, on aurait pu en citer des dizaines et des dizaines. Concentrons-nous sur le plus intrigant : Bizzle, dont le dernier album The Good Fight sorti il y a peu, témoigne d’un rapport essentiel et total au hip-hop. Mais au-delà du simple aspect musical, ce qui fascine chez le bonhomme, c’est son attitude, totalement en phase avec notre époque. Le Californien a en effet eu l’audace il y a trois ans d’aiguiser l’intérêt des médias en clashant ouvertement Jay-Z qui, selon lui, «manquait de respect envers Dieu». Un joli coup de pub ? Oui, mais pas que. D’autant que musicalement, son cocktail passe plutôt bien, sorte de condensé d’arrogance et de fragilité rentrée.

 

 

Alors bien sûr, on entend déjà les puristes crier à l’hérésie. Mais il est aussi fort possible que, une fois n’est pas coutume dans le hip-hop, ces derniers aient tort. Dans son fond même, The Good Fight mérite l’estime. Car voici l’un des très rares albums qui soit porté par l’amour même de son mouvement - d’habitude, à ce niveau, on rencontre surtout des projets voulus par des prêtres frustrés. Allez demander à MC Hammer si c’est faux.

 

 

QUID DE LA FRANCE ?

En France, cette histoire varie légèrement. Il y a certes quelques rappeurs prônant la charité chrétienne (le site Top Chrétien, spécialisé dans la vente de musique évangélique, dénombrait une petite quarantaine de groupes en France en 2010), mais c’est incontestablement la religion musulmane qui paraît la mieux représentée. Déjà à l’époque, Lunatic, et plus particulièrement Ali, ne se gênait pas pour dire tout le bien qu’il pensait de l’Islam, honorant ses vertus et promulguant les versets du Coran.

 

(Street culture + bombes de peinture) x la Foi = Lovepusher

 

Depuis, les artistes ayant plus confiance en le Dîn qu’envers un quelconque patron de maison de disques se sont multipliés : Rohff, La Boussole ou encore Kery James (non, pas d’Abd Al-Malik dans cette liste, on a dit qu’on ne parlait que de rap). Même son de cloche aux Etats-Unis : Ice Cube, Mobb Deep, Public Enemy... tous ont rejoint la voie du Prophète. Reste que contrairement aux christian rappers et aux idées reçues, les rappeurs dits «musulmans» ne militent pas pour une ré-islamisation du hip-hop ou, plus largement, des quartiers défavorisés. Non, eux revendiquent leur appartenance, point barre. Toute la différence est là, et elle pèse son poids. Citons pour exemple les textes d’Anty’Dot, Meshak ou Manou Bolomik qui, dans Fantastik, est on ne peut plus clair : «Je reconnais Sa Majesté / Sa Loyauté / Sa Sainteté / Mon Dieu est fantastique ! / Jésus est fantastique !» Un dévouement qu’Elimelek, grand espoir du hip-hop chrétien made in France, n’a visiblement pas oublié d’appliquer sur son dernier album, où il revisite des chants de louange en rap.

 

 

RAP CHRÉTIEN VS RAP CRÉTIN ?

Résumons : il aura donc fallu attendre presque quatre décennies pour commencer à mesurer l’importance du rap chrétien dans le paysage hip-hop, celui du bling et de Kanye West. Précisons d'ailleurs le cas de ce dernier : habitué aux déclarations un peu crétines depuis 2004, à la sortie du titre Jesus Walk, il avait déclaré (de mémoire) : «mon texte devrait être aussi important que la Bible». Mouais. Le pire, c’est que ça continue sur son dernier album, Yeezus (rien que le nom...), où l’un des titres se nomme I Am God (on aimerait y croire autant que lui). Tout cela est bien beau, bien produit, hyper-marketé et toussa-toussa, mais ça ne fait certainement pas de lui un vrai christian rapper.

 

 

Reste une question : tandis que l’attitude d’un mec comme Kanye West choque et attire les foules, pourquoi est-ce que si peu de personnes, médias ou autres, s’intéressent aux christian rappers ? La réponse est finalement simple : qu’on le veuille ou non, un morceau de hip-hop réussi, c’est d’abord une bonne instru' et des punchlines au kilo - moralisantes ou agressives, peu importe. Or, pendant longtemps aux Etats-Unis - et c’est d’ailleurs toujours le cas en France -, les christian rappers ont vu dans le hip-hop un moyen de mettre en relation les jeunes avec Dieu. Certes, on peut leur reprocher. Difficile en revanche de mettre en doute leur profonde connaissance du mouvement hip-hop et de ses valeurs fondatrices. Leur rap est peut-être petit, mais leur coeur est grand. Et c’est bien là le principal.

 

 

Maxime Delcourt.