Le CRIT, « Critérium médecine », est un événement biannuel organisé par et pour les étudiants en médecine de toute la France et sur lequel les facultés ferment les yeux. C’est un spring break plus violent qu’un spring break car contrairement aux Américains, les Français savent boire et s’occuper d’une personne qui s’évanouit.

 

Rassemblant la crème du nectar des universitaires carabins, le CRIT, est un regroupement non approuvé par l’Éducation Nationale se déroulant pendant une semaine dans une station de ski pas chère. Concrètement, c’est l’endroit où j’ai vu le plus de personnes s’amuser comme des gros porcs, au point où certains parient qu’ils sont capables de manger de la crotte - et le font - ou que d’autres sont prêtes à échanger un pins contre une pipe. Ce spring break d’hiver hard core sert aux étudiants à rompre avec toute la chienlit de leur vie de bibliothèque dans un entre-soi de crasse et d’absurde. Je m’y suis infiltré pendant une nuit, je vous le raconte ici, vous allez voir.

 

 

Quelque part dans la montagne. Quand j’arrive vers 19h avec mon pote Louis qui est un futur docteur, je vois d’abord que ce n’est pas de la rigolade. Une tente centrale de cérémonie gigantesque est majestueusement dressée au milieu des bâtiments de l’hôtel que les carabins ont re-décoré à la bombe et aux banderoles. Mis à part les prédisposés aux livraisons d’alcool, le lieu de villégiature semble vide. Il y a une ambiance de calme avant la tempête, et on devine au mélange de makina et de merdes qui sonnent fort aux fenêtres que toutes les équipes de critards s’isolent entre elles pour l’apéro. Personne. Je me demanderais presque si je n’ai pas fait une connerie de venir, mais les « putain, putain » d’excitation de mon pote me rassurent.

 

Nous traversons le pauvre complexe hôtelier pour rejoindre ses potes de fac qui me doivent me briefer pour ce soir. Comment je dois m’habiller, ce que je dois payer, faire et taire afin ne pas passer pour « un moldu ». Les externes ne sont pas le genre idéal ici. Quand nous arrivons à la chambre-cantine de mon pote où tout le monde vient pour grailler et boire car on ne dort pas dans ce foutoir, ils sont effectivement en train de prendre l’apéro à la musique de merde.

 


Malgré mon statut de « pote de pote » ces garçons et ces filles d’une fac francilienne me payent des bières et me parlent du CRIT sans louvoyer. Entre 600 et 1000 critards ont payé pour participer une semaine ou seulement quelques jours à cette fiesta pour laquelle il faut avoir de l’oseille. « On paye environ 450 balles pour une semaine. C’est cher mais ça comprend une caution qui pète toujours à cause de la casse même si la CRIT team a des avocats pour pas qu’on se fasse enculer avec les réparations de l’hôtel. » Un jet de pisse qui vient de la terrasse du dessus nous interrompt. Nous poursuivons notre cours sur le CRIT à l’intérieur.

 

MODES DE VIE

Nous sommes dans la chambre-cantine de mon pote. Tout l’hôtel est occupé par des universités qui aménagent les chambres de plusieurs manières : en dortoirs (des monticules de matelas au sol font l’affaire) ou en cantines (nouilles Yum Yum à tous les repas), mais surtout certains doivent fabriquer des chambres à thème (« des CAT »). Une chambre à thème est une chambre d’hôtel vidée et bâchée dans laquelle les étudiants installent un bar et une sono pour pouvoir continuer la fête après 2 heures, le moment où la grande tente – « le chapiteau » - ferme. Le chapiteau est un endroit de dépravation lubrique, mais nous y reviendrons plus tard car je m’aperçois que nous n’avons pas encore parlé du principal : les critards.

 

 

Beaucoup de ces futurs médecins ne prennent pas de douche. Certains comme mon pote n’en prennent pas du tout de leur séjour. Pour bien s’amuser dans leur crasse, ils enfilent une combinaison colorée de fringues pourries. C’est un défilé de tenues de gogolitos, de bleus de travail Castorama, de fourrures qui fouettent, de tee-shirt Kiloutou, de faluches arrosées… Louis : « on est tous dégueulasses. Porter une combi toute tâchée ça fait tomber les barrières sociales qu’il y a entre les étudiants de différentes facs ou de différents services. » Entre gens qui avons payé 450 euros, nous sommes tous égaux.

 

Mais surtout, les critards boivent. Ils boivent beaucoup plus que ton père. « Hier, c’était à Grenoble de préparer le bar général. Il y a eu 54 P.L.S en deux heures [une P.L.S est une position latérale de sécurité, en gros un évanouissement, NDA]. Ils servaient des TNT. Je crois qu’ils ont acheté pour 2000 euros de Chartreuse. » De la canette Leader Price au shoot assommoir, la carte des tortures de foie est très variée. Un copain critard : « le CRIT est le seul endroit où le matin je mange des Yum Yum et je bois de la bière. Si je bouffe plus consistant, j’ai mal au bide. »

 

Pour en finir de breaker avec leur vie d’études, les carabins changent à peu près 70% du comportement qu’ils ont d’habitude en société. Au CRIT, beaucoup de choses deviennent normales alors qu’on ne se le permettrait jamais le dimanche chez mamie. Par exemple : danser nu (garçon ou fille), vomir sur ses pompes, embrasser sur la bouche (dans cette ordre), se raser la tête, lécher les seins de sa voisine… Personne ne s’offusque ici et personne ne vous prend en photo. À ce propos, les quelques clichés que je ramène ici sont flous, ils ont été pris sous le manteau.

 

 

On vient au CRIT prendre un bain d’hormones et de microbes, entre mecs qui en ont déjà bien chié pour arriver là. Toujours à propos de l’hygiène, un Lillois qui prend l’apéro avec nous me confirme ce que je sentais : « Ne le répète pas, mais hier j’ai baisé et je ne me suis toujours pas douché. La pauvre… ». Il est 22h quand le chapiteau, la tente de la grand-messe, le sanctuaire du mal, ouvre enfin ses portes. Je me démerde pour passer le contrôle vigile et entrer dans : un zoo humain.

 

LES ACTIVITÉS QUE VOUS PROPOSE LE ZOO

À droite, au fond du chapiteau, sur la grande scène, les filles les plus bonnes de chaque fac défilent pour danser ou se foutre poil devant des centaines de bourrées et de bourrés. Sur l’alcoolémie et la nudité, la parité est instinctivement respectée. Vers minuit une escadrille de filles d’une fac sudiste arrive en quasi-nu sur l’estrade. Mouvement de foule. Les Nîmoises ont chorégraphié leur passage. Elles se touchent et s’effeuillent sur un morceau cliché de strip tease. « Elles sont boooonnes » hurlent leurs supportrices, tandis que des garçons se font une place dans les premiers rangs avec leur ballon de protoxyde d’azote.

 

Le protoxyde d’azote est un gaz hilarant légal qu’ils envoient dans des ballons de baudruche avant d’inhaler plusieurs fois. Beaucoup de futurs médecins respirent ce truc. En général, ils prennent un grand coup de poppers avant (légal aussi) et rigolent pendant 55 secondes intenses. On en voit partout faire ce truc. Une fille dans la foule veut un des pins qu’on m’a filé. « Je peux t’embrasser pour celui-là ? » Les médecins aiment le commerce.

 

 

Sur la scène, le spectacle dure bien 5 minutes, et dans 5 minutes, de nouvelles filles viendront avec un nouveau spectacle. De chaque côté de ces respectueuses gourgandines qui payent leurs fesses, de mauvais DJs se relaient sur des mix hard-tech, dub, ou autres wannabe Skrillex d’une horreur sans nom. (Quoique j’y prenne goût assez vite, un décor sans défaut n’étant pas parfait.) Si le défilé sur scène est absurdement drôle, que la musique n’arrête jamais d’être abrutissante, le bar est encore pire.

 

Je m’extirpe de la fosse de mateurs pour aller m’en jeter un. Nous parlions d’animalerie, mais ce zinc visqueux sous les néons verts tient plus de l’imaginaire zombis. 20 longs mètres de comptoirs sur lesquels les gaillards postillonnent, se poussent, tendent leur verre en hurlant « tavernier ! » et en se jetant des pintes entières d’alcool fort derrière le gosier. Une légende raconte qu’un Amiénois aurait sur ce comptoir un jour battu le record des 160 shooters.

 

Devant moi, Amélie, marseillaise, a posé sa tête sur le bord du bar. Elle vomit à ses pieds. Elle se relève. Elle reprend une bière. Je la questionne. « Non ne t’inquiète pas. De toute manière regarde, me dit-elle en montrant deux gars du staff Croix-Rouge, on a le meilleur service de santé au monde. Dès que quelqu’un tombe, ils le ramassent et savent tout de suite quoi en faire. » S’il n’est pas mal vu de vomir au CRIT, il est impératif de faire attention aux autres.

 

 

J’ai vu une douzaine de camarades s’évanouir soûls au sol, ils ont été pris en charge en moins d’une minute. Une Croix-Rouge omniprésente et des futurs docteurs responsables installent une ambiance de sécurité pour boire sans crainte jusqu’au renvoi. Je finis ma visite du Chap’ par le coin toilette ; juste une sortie de la tente inondée d’urine donnant sur le parking sous-terrain. Camille toujours : « hier une fille a sucé un mec devant tout les gens qui pissent ici. Une facial contre un pins. C’est rare mais ça arrive. Tu as déjà essayé le proto ? » Et j’essaie le proto dans un ballon. Oui, c’est marrant.

 

À 2h30, quand le bar du chapiteau ferme, nous courrons prendre les dernières rasades de piquette avant de se jeter sur les chambres à thème. C’est un des plus beaux moments de ma vie de touriste. 500 personnes éclatées se dispersant sur 4 ou 5 étages pour continuer à boire dans des pièces trop petites pour leur ivresse. Dans la CAT marseillaise, nous sommes une trentaine à danser sur de la techno – et il y a la queue dehors pour entrer.

 

Dans la CAT de Kremlin-Bicêtre, le salon-dance-floor est séparé de l’autre chambre qui sert, sur un parterre de lits et de coussins cradingues, à se reposer ou se choper. Les étudiants de Kremlin y ont rajouté une télé projetant du porno nineties. Hier un inconnu s’est branlé devant tout le monde jusqu’à finir son affaire. Le juteur a ensuite disparu.

 

 

« IL A MANGÉ SON CACA DEVANT LUI »

Tout ce qu’ils se mettent dans la gueule porte le nom de « comportement à risques ». Mais en dépit des évanouissements et les litres de vomissures versés, l’orgie du CRIT me parait moins dangereuse qu’un binge-drinking de lycéennes. Enfin ces mecs savent ce qu’ils font. Par exemple : à chaque fois qu’un jeune s’évanouit, il se met automatiquement lui-même en position latérale de sécurité. Certaines se sont rendues d’elles-mêmes à la Croix-Rouge. Les bêtises commises porteraient plus atteinte à leur dignité qu’à leur santé mais ça les regarde. Louis me relatait : « il y a un mec de Clermont qui a réussi à faire vomir un gars d’Amiens, alors qu’ils ont la réputation d’être les plus hard core à Amiens. Le Clermontois a mangé de son caca devant lui. » Voilà.

 

Quand ils passent enfin en deuxième année, la pression que les élèves docteurs libèrent dans la bière et l’excès a quelque chose de purificateur. Ils simplifient leurs rapports sociaux (tu me plais, on se lèche la tête), les commercialisent bizarrement (une pipe pour un pins). Ils effacent toutes formes hiérarchiques entre eux en foutant tout le monde dans le même sac. Leurs jeux et leurs mœurs sont obscènes et débiles, oui, c’est vrai. Et ?

 

Vers 5h, quand la communauté s’endort dans sa chambre ou ailleurs, je me promène dans ce Luna Park cathartique. Entre eux aussi les critards utilisent le terme de « zoo », bien conscients de leur nécessité de lâcher les fauves. Je vais prendre le premier bus de 6h20. Mon pote Louis me racontera quelques jours après comment il a fait un plan à trois avec une fille et un mec dont il ne connaît pas les prénoms. « Quand j’ai mis ma bite dans sa bouche pendant que l’autre la prenait en levrette, j’ai pas pu m’empêcher de penser en stressant à tous ces jours sans que je me la sois lavée. » Conscience professionnelle.

            

++ Dans la même série, lire ou relire CARABINS, épisode 1 : La Faluche.

                                                                                                                                                              

Bastien Landru.