Toutefois, je me méfie des articles qui présentent des paraphilies comme de vrais phénomènes sexuels. Les articles sur les pratiques des Japonais sont souvent édifiants : il suffit que dix ados sur Instagram postent une photo dans laquelle ils se lèchent les doigts de pieds pour que cela devienne : «Nouvelle mode sexuelle des ados japonais : le léchage de doigts de pieds». Et je suis aussi un peu chochotte. Donc j’ai préféré enquêter sur ce qu’était devenue la révolution sexuelle danoise. Ne fermez pas cette fenêtre ! Je ne parle pas des amours de Kiki et de Jørgen, mais de porno, de BDSM et d’amour libre.

 

Car la révolution sexuelle européenne a en partie démarré à Copenhague. Tout est parti d’un malentendu. Nous sommes en 1969. Le gouvernement danois prend une décision radicale : la fin de la censure pour les films pour adultes. A la fois au nom de la liberté d’expression, mais aussi en pensant que c’est l’interdit qui crée la prolifération de ces films pornos. Erreur. Avec cette loi, l’industrie du porno se développe, et pas seulement dans les pays nordiques. Via l’Allemagne et les Pays-Bas, c’est toute l’Europe qui se retrouve abreuvée de films érotiques et pornographiques made in Danemark. Des films un peu hippie, souvent joyeux et jouisseurs, expression de la libération sexuelle qui vibre à cette époque. Chef-d’œuvre parmi cette production prolixe : Les belles dames du temps jadis (1976) de Werner Headman, qui intègre notamment une des plus belles scène de cunnilingus jamais réalisée dans le porn. Minute de silence nostalgique.

 

 

Quarante ans plus tard, où en est-on chez nos voisins du Nord ? Quand on parle dans les médias d’éducation, de santé ou de politiques publiques, le modèle danois, à l'instar du modèle suédois, est souvent cité en exemple. Et la sexualité ? Le porno ? L’industrie du sexe ? L’érotisme ? Le couple ? Doit-on aller au Nord pour trouver quelque chose de nouveau ? Si, en quelques jours, je n’ai fait qu’effleurer quelques particularités sexuelles de cette société, elle m’a semblée plutôt libérée, moderne, et ouverte d’esprit. A moi la petite Danoise...

 

Du porno de papa à Lars Von Trier

Première info : il n’y a plus de production pornographique au Danemark. A part quelques auto-proclamées «pornstars» qui font des shows sur le web, que dalle, nada, quetchi. «Je pense qu’à partir du moment où le porno est devenu de l’abattage, ça ne les intéressait plus», analyse Ovidie. La réalisatrice et journaliste connaît bien le pays et ses mœurs. Elle a tourné dans All about Anna, un film sorti en 2005, co-production entre Innocent Pictures et Zentropa, compagnie de Lars Von Trier. Le producteur-réalisateur a également produit Constance et Pink Prison, selon les critères du Puzzy Power Manifesto, une sorte de Dogma du film explicite, établi en 1997 par un collectif de femmes. Parmi les règles : un scénario crédible, le respect des désirs de la femme, pas de violence, pas de fellations forcées et l’introduction de séquences d’humour. Les films ont eu un grand succès public et médiatique : il s’est vendu 30 000 DVD de All about Anna rien qu’en Scandinavie ! Mais, aujourd’hui Zentropa a disparu. Pourquoi ? «C’était la danseuse de Von Trier, et il a eu envie de faire un plus gros projet : Nymphomaniac. Arrêter de bricoler pour faire du porno différent, mais intégrer des images explicites dans des films distribués dans des salles classiques» analyse Ovidie. Autre problème : si aujourd’hui le porno «féminin» ou féministe a la côte en Europe, en 1997, c’était une démarche pionnière. Les Français, notamment, ne voulaient pas les distribuer : pas assez pornos pour les distributeurs de X, trop pornos pour les distributeurs de films indépendants. Or c’était des films qui coûtaient très cher.

 

 

Doit-on verser une petite larme ? «Non, ils restent pionniers, dans de nouvelles formes artistiques et dans l’érotisme féminin» affirme Ovidie. «Par exemple avec le Masturbathon, ce marathon de la masturbation créé par Tia Struck au profit d’une association de lutte contre le sida, ou encore avec le Kussomathon, un photomaton de vulves qui, pour montrer la diversité des sexes féminins, est installé dans un musée étatique ! C’est aussi là qu’est né le premier love-shop féminin, Lust, et ils ont un magazine féminin qui parle ouvertement de sexe. Ils ont un rapport ouvert à la sexualité et au corps».

 

La curiosité pour les sexualités alternatives

A l’aise avec sa sexualité, Steen Schapiro l’est. Figure majeure parmi les «intellos du sexe» à Copenhague, il est monteur dans l’audiovisuel le jour, et auteur, conférencier et organisateur d’événements autour des sexualités alternatives modernes («modern sexual subcultures») la nuit. Je le rencontre dans une cave, mais pas dans le genre que vous imaginez. On boit un latte au sous-sol d’un café branché. 

 

Parmi ces multiples activités, il organise des festivals de film dans un vieux cinéma qui date de la période hippie : Sexworkers Film festival, Fetish Film FestivalTransgender Film Festival. La question des sexworkers lui est chère. «On diffuse notamment un documentaire autour de la question des migrantes, réalisé par des anthropologues. On prend conscience avec ce film qu’on perçoit celles-ci toujours comme des victimes, alors que certaines se voient comme des entrepreneuses qui peuvent envoyer de l’argent dans leurs familles.» Steen lutte quotidiennement contre la criminalisation de la prostitution, et il s’oppose au modèle suédois. «Si vous voyez les prostituées comme des victimes, c’est vous qui en faites des victimes. Il faut travailler sur la question de la protection, des droits, des soins, et de la sécurité des prostituées, avec la police, qui, je le pense, n’est pas notre ennemie mais notre alliée.» Le Danemark loucherait-il sur la Suède et sa loi de pénalisation des clients ? «Non : le gouvernement socialiste avait effectivement prévu cette loi dans son programme, mais ils ont vu qu’en Suède, cela ne marchait pas et faisait du tort aux prostituées, donc ils ont abandonné le projet. Le Danemark est entre la Suède et la Norvège d’un côté, avec un féminisme radical et conservateur, et l’Allemagne et la Hollande de l’autre, avec un féminisme plus pro-sexe. Pour l’instant, on ne sait pas de quel côté de la frontière on va basculer. Mais dans mon réseau, on observe plutôt ce qui se passe en Nouvelle-Zélande (le pays a dépénalisé la prostitution en 2003, et un rapport étatique a constaté en 2006 une amélioration de la sécurité et des droits des travailleurs/euses du sexe, ndlr).»

 

 

L’autre sujet de Steen, ce sont les sexualités alternatives. Il a produit et réalisé un film expérimental, Loops. Ces petits films mettent en scène des pratiques hardcore, mais pendant les actes, les protagonistes parlent : de leur boulot, de politique, de philosophie. On y voit notamment une scène troublante dans laquelle une femme toute en latex pénètre avec un gode-ceinture une autre femme, elle aussi en latex, et parle de grossesse, de sa relation à la maternité. Le projet a quand même reçu le soutien de l’Etat danois... «Je crois que c’est le film le plus kinky qu’ils aient jamais soutenu !» dit Steen en riant.

 

Organisateur de soirées BDSM et fetish, il fait attention à ne pas faire la promotion de cette sexualité. «Je développe juste l’idée qu’on ne devrait pas avoir honte de la vivre, quand on la vit». Et passionné par la spiritualité, il créé des ponts entre le bondage et le chamanisme. On ne voit pas trop le rapport... «Si, on est dans le laisser-aller total, et on voyage, on se concentre sur ses émotions, sur ce qui se passe dans notre corps et notre esprit.» Pendant mon séjour danois, j’entendrai parler d’ateliers «Tantra et BDSM» qui ont un grand succès à Copenhague. «Explorer ses énergies sexuelles dans la ritualisation, c’est fabuleux non ?», conclue Steen. Je suis d’accord. Je pourrais parler avec lui des heures, mais j’ai rendez-vous avec une sexologue-star.

 

Une sexologue de renom qui prône l’amour libre

Sara Skaarup est sexologue, auteur et journaliste pour le magazine Tidens Kvinder, celui dont me parlait Ovidie. Belle blonde quadragénaire, elle m’explique tout de suite qu’elle a une spécialisation et qu’elle reçoit des couples sur un sujet précis : «comment ouvrir son mariage». Son livre qui traite de ce sujet, Love Contract, a eu un grand succès dans les médias et dans les librairies. Elle y pose la question suivante : «est-ce qu’on adopte les recettes des générations précédentes, celles basées sur une monogamie stricte et qui ne semblent pas fonctionner, ou est-ce qu’on se pose la question d’essayer autre chose ?». Prône-t-elle donc pour autant le polyamour ? «Non, cela voudrait dire qu’on mettrait plusieurs relations sur le même niveau amoureux. Je parle d’être en couple, d’être installé, d’avoir des enfants si on veut, mais de s’autoriser, l’un et l’autre, des aventures sexuelles.» Les couples qui viennent la voir sont souvent en crise, après une ou plusieurs infidélités. «La personne trompée le vit avec beaucoup d’émotion négative en se disant 'je ne suis pas assez bien pour lui, pour elle, etc.'. Dans ces cas-là, la plupart des couples divorcent. Ce que je leur propose, c'est de faire des choix avec les yeux grands ouverts : 'qu’est ce qui fait que l’autre est unique, et que l’on veut vivre le plus longtemps possible avec lui ?', 'et s’il y avait une autre façon de vivre le couple ?'. Je leur parle d’honnêteté, et des opportunités possibles.»

 

 

Elle même a adopté ce choix. Elle dit d’ailleurs avoir écrit ce livre pour se sentir moins freak ! Mariée depuis 12 ans et mère de deux enfants, elle s’est mise d’accord avec son mari sur le fait qu’ils pouvaient l’un et l’autre vivre d’autres choses. «On ne passe pas notre temps à baiser ailleurs ! C’est d’ailleurs parce qu’on sait qu’on peut le faire qu’on ne le fait pas tant que ça. Ce n’est pas toujours facile, il faut du temps et beaucoup d’amour. Mais on gagne énormément en sérénité. Je ne me dis pas : 'mon Dieu, mon mari va aller seul à cette soirée et rencontrer une femme magnifique'. Je me dis 'bien sûr qu’il va le faire, je l’espère pour lui !'.» Un peu surprise, je lui demande si les médias danois la suivent. «Oui. Ce n’est pas une coïncidence que je fasse cela et que je sois Danoise, j’ai hérité de la révolution sexuelle. Mais mon livre n’est pas bien accueilli partout, c’est un sujet de controverse. Il a dérangé, notamment dans le milieu chrétien.» Elle a également suscité la méfiance de son entourage : «des femmes pensaient que j’allais vouloir coucher avec leurs maris !».

 

Le magazine Tidens Kvinder dans lequel elle écrit chaque mois parle de sexe, de relations amoureuses, mais aussi de porno. Et ce depuis 20 ans. Innovant dans son contenu, il a la forme d’un magazine féminin classique. «Et on ne peut pas écrire cock ou pussy sur la couverture car c’est vendu partout, même dans les 7-11 (l'équivalent des épiceries de quartier en France, ndlr), les enfants peuvent le voir» explique Sara. Elle me parle ensuite d’une émission télé sur la thérapie de couple, où la caméra ne va pas plus loin que la porte de la chambre à coucher mais où l’on parle ouvertement de sexe, de reportages en prime-time sur le libertinage, de Joan Ørting, une sexologue assez cash qui est une personnalité influente à la télévision, ou encore d’ateliers de tantra pleins à craquer. J’ai la tête qui tourne. Sommes-nous au Paradis du discours libéré sur la sexualité ? Je ne veux pas me marier avec un Danois, je dois me faire adopter par des Danois ! Je n’ai pas le choix (désolée Maman et Papa).

 

 

Mais Sara Skaarup apporte des nuances à mon enthousiasme. «Ce que je vais dire n’est pas politiquement correct. Même si les avancées féministes ont fait beaucoup de bien à la société, elles n’ont pas forcément bénéficié aux couples. Les hommes et les femmes, par exemple, partagent toutes les tâches ménagères. Tant mieux, mais il faut faire attention - c’est un modèle parfois aussi rigide que le modèle des années 50 ! Les couples dépensent beaucoup d’énergie à faire en sorte que ce soit totalement égalitaire, or ils pourraient mettre cette énergie ailleurs. Un autre problème, c’est qu’on dit aux femmes qu’elles ne doivent jamais dépendre d’un homme ou se reposer sur un homme. Et c’est ce qu’elles font : il y a beaucoup de Danoises qui ont du pouvoir, de l’argent. Le problème, c’est que sexuellement, elles veulent aussi tout contrôler. Or dans le plaisir, il faut parfois lâcher prise...»

 

D’où les ateliers bondage et chamanisme ! Tout se recoupe. Je quitte Sara pour aller avec mon ami dans le quartier hippie, là où la marijuana est en vente libre et où l'on peut consommer pépère son joint, assis au bord d’un lac à côté de jeunes hipsters, de vieux babas et de mecs en costume trois-pièces. Avant de dire absolument n’importe quoi (et d’appeler un canard du lac «Jean Reno»), je note sur mon carnet dans ma to-do list : «aller à Copenhague tous les ans, la révolution érotique y est en marche».

 

 

Camille Emmanuelle.