Les années 90 ont commencé sous le signe de la fin. 1989 : la chute du mur de Berlin met un terme à la guerre froide et dans la foulée certains historiens n'hésitent pas à nous annoncer carrément la fin de l'histoire. Après un demi-siècle d'affrontement Est/Ouest et d'équilibre de la terreur, nous allons enfin vivre dans un monde réconcilié, loin des menaces de guerres nucléaires. Pourtant, la décennie s'achève en 2001 avec l'attaque des tours jumelles et le retour à la guerre. Dans l'entre-deux, on aura assisté passivement à des conflits incompréhensibles dont on ne saisissait ni les tenants ni les aboutissants, des conflits où les frontières entre gentils et méchants s'abolissaient. Le Rwanda et la découverte des charniers, la Yougoslavie et les Casques bleus servant de boucliers humains sur un pont lointain, les sacs de riz pour la Somalie, la Tchétchénie, le Libéria, la Sierra Leone. Autant d'événements à ce point incompréhensibles qu'ils se réduisaient à de pures images de bains de sang accompagnant poétiquement les raviolis du dimanche.
A vrai dire, même la chute du mur de Berlin ne nous avait pas évoqué grand-chose. Bien sûr, à l'agitation des parents, on avait bien senti que c'était un moment historique de voir tous ces Berlinois danser sur un gros tas de pierres avec des larmes d'euphorie. On avait été touchés par le concert de Rostropovitch célébrant cette réconciliation, mais sans être réellement concernés. Notre monde, c'était déjà celui de l'après. Un nouvel ordre mondial tout neuf où on allait assez vite découvrir qu'il nous était impossible d'y trouver une place. En France, comme un écho, Mitterrand avait réussi à guérir nos parents des illusions politiques. Pas encore en âge de voter, on savait déjà ce que recouvrait le terme assez vague des « affaires » (cf. l'affaire des diamants, l'affaire Urba, l'affaire Pechiney, l'affaire des écoutes de l'Elysée, l'affaire du sang contaminé, etc.). On grandissait au moment de la fin des idées et des idéologies, nationales et internationales.

Alors on faisait quoi ? Ben franchement, pas grand-chose. Voire même rien. On traînait et on s'emmerdait pas mal. On ne renvoyait pas exactement l'image d'une jeunesse folle, débridée, conquérante. Pour nous qualifier, deux adjectifs : mous et sympas. Mais alors très mous et très sympas. D'ailleurs, les médias se désespéraient de notre attitude et épinglaient régulièrement notre démarche, «une génération sans colonne vertébrale » - vous savez, les pieds traînants, le talon des Converse/Kickers/Docs raboté contre le sol à chaque pas un peu lourd. Et puis la manie de s'affaler partout. Chaises, bancs, trottoirs, meubles en tout genre. Attitude certes représentative de notre état d'esprit. Disons qu'on n'était pas franchement animés par l'esprit d'entreprise (de toute façon, l'entreprise c'était de la merde). Mais à notre décharge, ce n'était pas les idées qui nous manquaient. Des idées de génie, des concepts révolutionnaires, on en produisait tous les quarts d'heure. Non, en fait, on butait toujours sur le même problème : la concrétisation. On n'avait pas les moyens techniques de nos ambitions. D'où cette espèce de regret doux amer : « Ah ça... On aurait eu 20 ans aujourd'hui, on aurait pu en faire des choses… ». Mais combien de projets qui auraient dû changer la face du monde sont ainsi passés à la trappe ?
Et puis, avec les adultes, on était sympas. On leur crachait pas trop de venin à la gueule. Ils avaient déjà l'air de tellement galérer dans la vie les pauvres, c'était vraiment pas la peine de les enfoncer un peu plus. Sans révolte et sans excès, il nous restait une activité essentielle : la télé. Et là, on ne faisait pas les choses à moitié. Songez donc à tous les programmes (plus ou moins chiatiques) qui ont cartonné grâce à nous. MTV, c'est nous mais AB Productions, c'est nous aussi (de rien).
Sympas et mous donc. Mais je ne peux pas nous réduire à ces deux adjectifs. On était également gentils et sales. Les adultes nous taquinaient sur notre hygiène douteuse : « Grunge, ça veut bien dire saleté entre les doigts de pieds ? ». Tout ça parce qu'on ne se coiffait pas et qu'on ne lavait pas nos jeans toutes les semaines. Il faut dire que notre look vestimentaire était en parfaite adéquation avec notre mollesse. Parce que pour pouvoir s'affaler à tout moment, faut pas être en slim et talons hauts. Alors certes, avec nos caleçons à fleurs, nos T-shirts trop grands et nos bombers on était habillés comme des sacs, mais on était terriblement cool. Voir coolos. De toute façon, des mots comme « élégance » ou « glamour », qui quelques années plus tard allaient connaître un immense succès, n'avaient aucun sens pour nous. L'heure était plutôt à la discrétion et donc au gris. Et encore mieux, le gris chiné. Un gilet informe gris chiné troué à l'extrémité des manches pour y passer le pouce. La classe.
Du point de vue des moeurs, on était assez sages. On prenait un peu de drogue mais pas trop - en privilégiant surtout le côté naturel de l'herbe. Et niveau sexe, on niquait gentiment parce qu'on s'était quand même tapé toutes les campagnes du Sidaction depuis nos douze ans, et Les Nuits Fauves. Pour nous l'essentiel, ce n'était ni le sexe, ni la drogue, ni la révolution, ni la famille et certainement pas le travail. On avait une valeur suprême, qui passait avant tout le reste : les amis (première diffusion de Friends en 1996 pour la France et 1994 aux Etats-Unis). Les amis, le mythe de la bande de potes « à la vie à la mort », c'était l'idéal absolu vers lequel on tendait. La seule chose qui allait pouvoir nous sauver du nihilisme et de l'ennui planétaire. Evidemment, face aux grappes humaines étendues par terre, les adultes ne comprenaient pas qu'on était en plein processus de construction d'un noyau d'amis qui nous suivraient jusqu'en enfer.
Culturellement, de même que le retour des années 80 a été couplé avec une nostalgie pour les années 60, les années 90 étaient irriguées par le culte des 70'. Les hippies quoi. Des gens à peu près aussi improductifs que nous, mais qui, eux, avaient un solide alibi idéologique. Alors qu'ils rêvaient du grand soir et devisaient sur Althusser, nous on manifestait pour garder le même nombre de chaises et de tables à la rentrée prochaine. Soyons réalistes, ne demandons pas grand-chose. Des années 70', on avait juste les pattes d'éph, les cheveux longs (pour certains les poils), les chemises à carreaux, les vestes en velours, les foulards indiens et un certain sens de l'éthique.
Niveau communication, la période se divise en deux parties : Part one, le stade moyenâgeux du bout de papier. Pendant les cours, avachi sur la table, on chuchotait « hey Bob, tu peux passer ça à Mélanie ? ». Part two, découverte des ordinateurs et du web préhistorique. Attention : révolution. Sauf qu'on allait mettre des années à comprendre ce qu'on pouvait en faire. Par contre, on allait intégrer beaucoup plus rapidement le téléphone portable. Même si au début on se foutait de la gueule de ceux qui en avaient un, assez rapidement il est apparu comme une excellente alternative au sempiternel et balbutiant : « Heu... oui... bonjour madame... je vous dérange pas... est-ce que je pourrais parler à Mélanie s'il vous plaît ? »


Prochainement, nous découvrirons qu'il existait également des pratiques artistiques dans les années 90.


Par Titiou Lecoq // Illustration : The Horror.