Après quinze ans de démarches et de batailles, c'est l’année dernière, en février 2013, qu'a été inaugurée la Maison des Babayagas. Située à Montreuil, il s'agit d'une maison gérée avec l’office HLM qui accueille, à leur initiative, des retraitées aux faibles revenus. Derrière ce projet innovant et qualifié au départ d’«utopiste», une forte personnalité : Thérèse Clerc, 86 ans. Ce n’est pas chez les Babayagas, mais chez elle, au premier étage d’un vieil immeuble de Montreuil, qu’elle m’accueille autour d’un café. «Bienvenue dans mon taudis» dit-elle avec un clin d’oeil. Petit et modeste, l’appartement est coquet, avec ses tomettes au sol, ses poutres apparentes, ses vases avec des fleurs séchées, et ostensiblement accrochée, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges.

 

Thérèse Clerc vit dans cet appartement depuis plus de quarante ans, depuis les années soixante-dix, période charnière de sa vie et de son combat. Mais elle nous en parlera longuement plus tard. Il est question du projet des Babayagas et de son bilan, un an plus tard. Le nom fait référence à une vieille ogresse des contes russes, et l’épopée agitée de l’ouverture de cette maison ne semble pas apaisée. «Il y a des situations conflictuelles», avoue Thérèse. «Beaucoup plus que ce que je n’avais imaginé. Il y a notamment un conflit entre les femmes de soixante ans et les femmes de quatre vingt ans : elles n’ont pas les mêmes attentes, et elles ne vivent pas leur vieillesse de la même façon.»

 

 

Elle ne voudra pas s’étendre plus longuement sur les problèmes, et poursuit sur son combat, plus large : le vieillissement. «Un quart de la population de la France et des pays industriels a plus de soixante ans, et il y a de plus en plus de centenaires.» Si elle a créé ce projet, c’est parce qu’elle ne veut pas «d’une vieillesse dépendante et assistée» et lui préfère «une vieillesse innovante». «Vieillir, ce n’est pas une pathologie, c’est l’âge de la pleine liberté», lance-t-elle, assise sur un rocking chair, mais avec la force d’un tribun. La Maison des Babayagas se définit comme «autogérée, citoyenne, écologique, féministe, laïque et solidaire». «Oui, ça fait beaucoup n’est ce pas ?» dit-elle avec un grand sourire. «Féministe» d’abord car plusieurs pensionnaires sont, assure-t-elle, de «vraies féministes». Y’en aurait-il de fausses ? «Non, mais celles-ci ont fait partie des mouvements post-68.» Elle insiste sur le «post-». «En 1969, on a toutes été choquées par l’attitude des hommes de mai 1968. Ils avaient parlé de révolution, mais ils ne voyaient pas où était le problème dans le fait que c’étaient les femmes qui avaient continué à torcher les gosses et fait tourner les ronéos pour sortir les tracts. Nous aussi on avait fait la révolution ! Seulement on était contre le capitalisme, mais pas uniquement. On était aussi contre le patriarcat, puissant système d’exploitation.» 1968, c’est aussi l’année du divorce avec son mari. «Il ne me donnait que 100 francs, pour les quatre enfants, donc j’ai dû travailler, beaucoup !» VRP, vendeuse, elle accumule les petits boulots. Parallèlement, ou plutôt au cœur de sa vie, elle crée avec d’autres femmes le «Mouvement des Femmes» pour lutter pour l’avortement médicalisé.

 

Thérèse se lève pour me resservir un café. «Vous voyez cette table, là ?» Elle me montre une grande table de ferme, massive. «A partir de 1969, on a pratiqué beaucoup d’avortements sur cette table.» Je ne peux réprimer un air de surprise. «Oui», poursuit-elle. «Des médecins nous avaient appris à le faire. Je n’avais pas d’argent mais des amis se sont cotisés et sont allés aux puces m’acheter un moteur de frigidaire, qu’on a transformé en matériel d’aspiration pour pratiquer l’avortement. On s’est fournies en matériel médical dans une boutique Boulevard Morlan. On ne devait pas être les seules car le gérant de la boutique nous a dit qu’il vendait beaucoup de matériel gynécologique. On a donc été formées par des médecins, et de plus en plus de femmes sont venues nous voir, car c’était beaucoup plus "professionnel" que dans d’autres endroits clandestins». N’a-t-elle pas eu peur à cette époque ? «Il y avait des risques médicaux. En cas d’avortement difficile, les jeunes femmes peuvent être victimes de collapsus cardio-vasculaire (chute de la pression sanguine, ndlr). Mais ça, on l’a su après ! On risquait aussi les flics. Mais en 69, les Renseignements Généraux fermaient de plus en plus les yeux, ils sentaient la loi arriver». En 1974, la Loi Weil dépénalisant l’avortement puis, par la suite, l’ouverture de centres IVF, les a soulagées : «on a pu enfin ranger nos outils. On était très contentes». Leur combat ne s’est pas arrêté là.

 

 

La loi a été votée le 17 janvier 1975, mais à titre provisoire, pour une période de cinq ans. Elle n’a été entérinée qu’en 1979. «Donc il a fallu continuer à manifester. On entendait des intégristes qui disaient que la France allait se dépeupler. Je me souviens d’une grande et belle manifestation, en 1974, pendant laquelle une très vieille dame, sur le trottoir, nous encourageait : "Allez-y les filles ! Moi j’ai avorté. Battez-vous !"». Aujourd’hui, ce serait peut-être Thérèse Clerc cette vieille dame, sauf qu’elle serait probablement au milieu de la foule. «Les jeunes femmes d’aujourd’hui pensent que ce droit est inscrit dans le marbre. Mais elles doivent être plus attentives. Deux cent centres IVG ont fermé en France depuis trois-quatre ans, ce qui fait qu’il faut attendre longtemps pour un rendez-vous, que parfois il y a un dépassement du temps légal, et qu'il faut donc aller dans les pays voisins, dans des conditions parfois précaires.»

 

1969 ne paraît plus si lointain. On imagine les femmes logées à la Maison des Babayagas se remémorer ces temps de manifs et de militantisme. Entre elles exclusivement, car la maison n’accepte pas les retraités hommes. Thérèse assume totalement ce choix. «Notre priorité, c’est les femmes. Elles touchent une retraite 40% moins élevée que celle des hommes. Les femmes gagnent 27% de moins que les hommes, et beaucoup d’entre elles, pendant leur carrière, se mettent au 4/5ème pour avoir le mercredi dédié aux enfants. Du coup, leurs retraites sont plus faibles. Chez les Babayagas, nous avons sept femmes en dessous du seuil de pauvreté ! Depuis quinze ans que l’on parle d’habitat collectif, il n’y a pas eu une seule initiative qui ait été menée par des hommes. Donc oui, nous avons vingt et une femmes dans la maison. Certaines sont veuves, d’autres lesbiennes. Il y en a bien une ou deux qui reçoivent de temps en temps la visite de leurs amoureux, mais ce n’est pas la majorité.»

 

 

L’aspect non-mixte du projet n’empêche pas Thérèse Clerc de participer activement à la question de la sexualité des personnes âgées, lors de conférences. «Il faudrait, dans les maisons de retraite, des lits un peu plus larges, et faire un système pour permettre des petites visites dans les chambres. Ou encore s’inspirer des "chambres d’amour" au Québec». La question de la sexualité de nos aînés n’est pas qu’une question logistique. «Il faut surtout changer le regard de la société sur les vieux. On est sortis de la reproduction, des contraintes liées au travail ou à l’éducation des enfants, c’est donc l’âge de toutes les libertés, on peut enfin commencer à s’esbaudir !» Je l’interroge du regard. «Haha, vous ne la connaissiez pas, hein, cette expression !», lance-telle avec malice. «Et puis, c’est excellent pour la santé de nos vieux et de nos vieilles. Le plaisir et le bien-être, cela se conserve !».

 

Si les hommes âgés ont la possibilité de prendre du Viagra, il n’existe pas encore tout-à-fait de Viagra féminin sur le marché. Thérèse la militante voit-elle cela comme une nouvelle inégalité ? «Ah non, là c’est l’inverse. D’une part, le Viagra, ça coûte cher. Et puis, nous les femmes, on a un organe qui n’est fait que pour le plaisir, et qui fonctionne jusqu’à la mort.» Elle cite Wilhelm Reich et ses textes sur la fonction politique de l’orgasme. «Est-ce qu’il sont lus encore aujourd’hui ?» me demande-t-elle. Je lui réponds que j’en doute. «Ça devrait l’être. Ce sont les mouvements des femmes et les mouvements gays qui ont fait découvrir que le corps était un objet politique.» La question de l’homosexualité est au cœur de son projet. Pour des raisons personnelles - elle a aimé, dans sa vie, des hommes et des femmes - mais surtout politiques. «Je fréquente beaucoup le centre LGBT. Et je reçois des témoignages de retraités lesbiennes ou de gays qui ne vont pas dans des maisons de retraite mixtes car on leur fait une vie infernale. Des remarques du style "on ne veut pas ça de chez nous". Etre différent pèse, dans le traitement de la vieillesse.»

 

 

Elle observe avec intérêt les mouvements féministes actuels, même si elle leur reproche de ne pas parler des vieilles femmes. «Je leur dis : vous êtes féministes jusqu’à la ménopause !». Fière d’avoir été invitée par les Femen dans leur QG, elle les trouve «très sympa» et aime «leur insolence». «Et leur squat est très joli», précise-t-elle. «Ça change des squats de mecs, dégueulasses.» Je lui fais remarquer que c’est un peu cliché, et que par ailleurs il y a de nombreux hommes féministes. Mais en militante chevronnée,Thérèse Clerc a l’argumentation solide. «Quand Osez Le Féminisme a voulu créer pour les Européennes une liste solidaire et féministe, dans l’Est, il leur manquait neuf hommes. Pas un ou deux, mais neuf ! Bien sûr, les hommes d’aujourd’hui sont plus dans le partage des tâches etc., mais quand tout d’un coup ils se sentent en concurrence - politique ou professionnelle - ils sont un peu moins féministes.» Les hommes ne font plus partie de sa vie affective depuis un moment. Le couple en général non-plus. «Je ne crois plus en ses vertus», dit-elle catégoriquement. Avant d’ajouter, un léger sourire aux lèvres, «même si j’ai fait une très belle rencontre avec une femme, l’année dernière».

 

Son amour pour les femmes n’est pas récent, elle l’a découvert en 1968 après son divorce, quand elle avait quarante ans et était, dit-elle avec un air de jeune fille, «très jolie, avec des robes style Woodstock.» Mais ce n’est pas, aujourd’hui, insiste-t-elle, une «sexualité par défaut». «Je la vis comme une plénitude». Plénitude, épanouissement, qu’elle essaie - tant que bien mal - de communiquer à sa génération. «Aux Babayagas, on est en train de monter une Université de Savoir Populaire, parce que la belotte et le Scrabble, c’est sympa, mais pas toute la journée ! Et on va y intégrer des études sur le genre et la sexualité. Lorsque j’en parle lors de conférences, j’entends systématiquement une femme au début s’exclamer "mais mon mari est mort !". Je lui réponds qu’il y a un tas d’autres pratiques qu’elle peut explorer, sans son mari. A la fin, elle vient toujours me voir en me disant : "vous avez raison". Il y a un désir de sexualité chez les vieilles, mais elles n’osent pas l’affronter.»

 

 

Ses messages, elle les transmet également aux nouvelles générations, ses petites-filles incluses. «Continuez, et soyez conscientes politiquement de la condition des femmes», répète-t-elle inlassablement. Avant de la quitter, je remarque en l’embrassant un tatouage récent sur son avant-bras. Il représente, en dotwork, le signe féminin. «Ah ça ! C’est un cadeau de ma petite-fille, qui est aussi tatouée. Il est pas mal, non ? Je l’ai fait il y a trois ans. Mais j’aurais bien aimé que le cercle, là, fasse plus "poing levé"». Si un jour une biographie est écrite sur Thérèse Clerc (et ce serait mérité), le sous-titre est tout trouvé : «Le combat pour les femmes, dans la peau».

 

 

Camille Emmanuelle.