Déf. : D’abord, la faluche n’était que le béret de velours d’universitaires orné des insignes de leurs études. Aujourd’hui, elle s’apparente à une «confrérie» rassemblant, après baptême rituel et bizutage, des étudiants en médecine et en sciences dans des activités diverses et alcooliques. Elle n’a aucun statut officiel. Les Renseignements Généraux l’assimilent à une secte.

 

Les études de médecine sont un mal terrible quand on a 20 berges. Un de mes meilleurs frères a redoublé deux fois sa première année, tellement c’est l’année la plus lourde à encaisser. Normalement, on ne peut pas tripler, mais il a bidouillé des faux certificats. En définitive, il en a chié trois années entières avant de pouvoir passer en P2, et pouvoir enfin s’amuser avec d’autres jeunes qui, eux aussi, en ont chié du sang pour en arriver là. Les brutes épaisses qui réussissent leur première année haut la main du premier coup, je ne les connais pas. C’est pas mes potes.

 

 

Quand ils arrivent en deuxième année, les étudiants en médecine veulent donc un peu croquer ce qui leur a manqué : du bon temps. Problèmes, les potes du lycée sont en CAP, en école privée, ou pire, en humanitaire, et les carabins qu’ils ont côtoyés en première année ne sont pas vraiment leurs amis mais des partenaires de galère. La faluche est là pour les récupérer.     

 

Baiser boire bouffer, baiser boire bouffer, porter un chapeau

La faluche est le nom du chapeau que les faluchards arborent, dans le cas où ils réussissent à l’obtenir. Pour cela, mon pote dont je vous parlais plus haut a dû notamment se priver de douche pendant une semaine et vivre avec trois personnes qu’il ne connaissait pas dans son 22 mètres carrés, mais nous y reviendrons. À quoi sert la faluche ? Pourquoi les faluchards subissent-ils bizutage et humiliation alors que, d’après les reportages TF1 du début de ce siècle, ce sont juste des mecs qui se réunissent pour faire des concours de shots avec des chapeaux sur la tête en jouant à des jeux inventés par Michaël Youn ?

 

Pour voir si ça allait plus loin, j’ai rencontré Vincent Tédou, «Mammouth» de la Faluche de l’université de Kremlin-Bicêtre, c’est-à-dire gardien des traditions faluchardes, dans un bar à Paris où il a pris deux pintes. «Il y a un code national, puis des règles différentes à chaque fac. Pour la plupart des facs de médecine, les grandes lignes sont les 3 B : baiser, boire et bouffer. Au Kremlin-Bicêtre, on veut faire perdurer nos traditions de fac, veiller les uns sur les autres et se marrer, c’est l’esprit rabelaisien.» Entendre par les 3 B : «baiser sans retenue, boire sans retenue, bouffer».

 

 

Or, nous savons grâce au film de Kim Chapiron La crème de la crème que les BDE d’école de commerce n’ont rien d’intéressant et que ses films sont de pire en pire. Seulement, la Faluche n’a rien d’un BDE. Elle est apolitique, aconfessionnelle, asyndicale, et indépendante. Vincent Tédou : «ça n’a pas d’existence légale, c’est une association fantôme si tu veux, qui regroupe au moins un millier de personnes en France. Et tous les faluchards sont fichés aux RG. Il suffit qu’on poste une photo sur Facebook et on est fichés. C’est normal : on est un regroupement de personnes qui suivent un code, il y a un baptême d’entrée, du trash, une hiérarchie… donc on est apparentés à une secte.»

 

Pire qu’une secte, on peut aussi entendre que la Faluche serait, à l’instar des prétentieuses fraternities nanties d’Amérique, un réseau où l’on s’entraide, où l'on se sent au dessus des autres et où l'on peut avoir des liens privilégiés avec les professeurs. «Comme dans les facs de droit. Les juristes aiment bien les castes» m’explique Vincent Tédou. Tant sur l’histoire que sur l’usage, la réalité est un peu plus marrante.

 

Histoire de la faluche, Picasso, Mai 68 et Le Pen

La faluche est ramenée d’un congrès à Bologne le 12 juin 1888 par des étudiants français. Jusqu’alors, les étudiants avaient une toque et les professeurs avaient une toge, mais les étudiants trouvent à la coiffe une élégance qui dépasse leur couvre-chef moyenâgeux, et ils décident d’adopter le chapeau bolognais. Pour son côté flegme-chic, la faluche devient la coiffe de tous les étudiants de France.

 

 

En bon étudiant, Picasso était donc de fait faluché ; son tableau l’Étudiant à la pipe représente d’ailleurs un élève avec sa coiffe. Et à chaque parcours d’étude ses ornements spécifiques : le circulaire de la faluche accueille les insignes de ville et de formation - en d’autres termes, on peut lire sur un chapeau toute la scolarité d’un étudiant. Seulement, cette tradition nationale se perd, me raconte Vincent Tédou, lorsque qu’arrivent «les événements nique-sa-mère de mai 68.» Explications : «la France se dé-faluche. Car la coiffe, avec ses insignes, traduit ce qu’étudient les étudiants, et donc hiérarchise d’une certaine manière.» Et voilà pourquoi personne ne se faluchera jamais en fac de langues.

 

Dès lors, les corporations qui restent les plus fidèles à la faluche sont les facultés de médecine et de pharmacie, qui fonctionnent beaucoup avec des systèmes de transmissions de traditions et de parrainages. On peut porter le chapeau, si on veut, au sein de son université. Les ingénieurs, les sciences, et les juristes continuent aussi à former des petits groupes chapeautés, sporadiquement ou automatiquement selon leurs engagements universitaires. Par exemple, Jean-Marie Le Pen, pour accéder au statut de président de la Corpo Droit d’Assas, a dû être faluché. Quel déconneur ce Jean-Marie.  

 

Baptême, hiérarchie, règlement

Même si elle est une association fantôme, non-déclarée, sans officialité, la faluche n’en est pas moins organisée d’après un code national très clair, des règles propres à chaque faculté, et une gradation entre les différents membres. Vincent Tédou porte l’insigne du Mammouth, c’est un gardien des traditions : «chez nous, les mandats de Mammouth ou de Croix durent un an car on ne veut pas que les gradés stagnent, sinon les traditions se perdent selon leurs habitudes. Les Croix sont les hauts gradés, ils ont une croix sur leur chapeau.» La Croix - ou Grand Maître – est un boss élu par les faluchards «au vu de ses mérites, et dont la tâche principale sera de veiller à l'application des principes de base qui régissent le port de la faluche» (Art. XIII). En un mot, le Grand Maître est le général d’armée.

 

 

Le code national prévoit des dizaines d’autres statuts et d’insignes, du Grand Chambellan (sous-chef) à la Flèche de l’Ejaculateur Précoce en passant par l’insigne du Coq, décernée aux grandes gueules. Nourri de traditions, d’insignes clinquantes et de règles bizarres, le folklore de la Faluche demeure plus riche que l’imagerie des soirées bédave. Et comme pour la drogue, tout le monde peut y avoir accès. À la simple condition de : se faire humilier sa race.

 

Bon, OK, j’en rajoute un peu. Même si on en passe obligatoirement par la case vomi, le baptême faluchard n’est pas un bizutage du KGB. Pour obtenir sa fal, mon ami a dû vivre pendant sept jours avec trois autres impétrants. Pendant sa semaine de baptême, les Grands Maîtres l’appelaient jour et nuit pour lui demander une preuve que les autres bizuts étaient bien avec lui. Ils n’avaient pas le droit de se laver. Ils ont du apprendre par cœur le code de Kremlin-Bicêtre et une vingtaine de chansons paillardes. Il y a même une journée où on les a envoyés en road trip à Strasbourg, et une autre où on les a fait livrer du poisson dans l’entrée de leur fac. Ils se sont exécutés, ils ont eu leur chapeau. Attention, un baptême doit rester secret, je ne peux pas tout dire ici.

 

Tédou le Mammouth justifie cette semaine d’horreur : «car on sait que la faluche a une mauvaise image, donc on veut vérifier que les impétrants ne sont pas des mecs qui viennent foutre la merde dans les soirées. Pendant une semaine de bizutage, ils en chient. Plus le baptême est dur, plus ils se soudent». La fin de cette période d’essai se marque généralement par une cérémonie où l’on emmène les impétrants dans une cave après leur avoir bandé les yeux. Puis les bleubites sont «testés». Ils restituent leurs connaissances en se faisant gueuler dessus et en buvant des litrons de piquette brûlante, jusqu’au renvoi. Après quoi, s’ils connaissent bien leur leçon, ils sont officiellement et secrètement faluchards. Bienvenue.

 

Mais pourquoi se faire puer autant pour un chapeau ?

Disons que ça y est, vous avez votre chapeau, vous avez acheté vos premiers insignes et vous pouvez enfin prendre votre première douche depuis une semaine. Mais pourquoi diable avez-vous fait tout cela ? Est-il nécessaire de passer par le faluchage pour boire cinq litres de sangria discount dans des caves de Saint-Michel ? D’une certaine manière c’est mieux, car des jeux violement alcooliques méritent d’être attentivement encadrés, d’où le rôle de Tédou : «pour certains, plus on est dégueulasse, plus c’est marrant… Moi je surveille dans mon équipe qu’on ne devienne pas une faluche de scatophages, que personne ne force qui que ce soit à bouffer de la pâtée pour chien. De toute manière la règle c’est : le défi que tu proposes à quelqu’un, tu dois pouvoir le faire toi-même s’il te le demande».

 

Que des masos là-dedans ? Contrairement aux apparences, les profils dans la faluche varient. «Évidemment, il y a des mecs qui veulent se mettre des grosses caisses. Mais aussi des gosses de riches, des étudiants qui bossent la nuit pour payer leurs études, des mecs renfermés… Avant, il y avait autant de filles que de garçons, alors que c’est plus masculin aujourd’hui.» Concernant les défis à boire, dans le cas de non-buveur, l’alcool peut être remplacé par du lait.

 

 

Le faluchage sert en fait à décomplexer fondamentalement les carabins, car oui, ça décomplexe de se mettre à quatre pattes les yeux bandés. Le baptême abat des normes sociales et fait qu’on ne se juge pas entre faluchés. Certains peuvent aussi venir combler un besoin d’appartenance à un groupe, comme les enfants uniques ou les «sans amis» (la honte).

 

La notion d’entraide est importante et continue en partie de faire augmenter le nombre de faluchards. D’après Vincent, il y en a peut-être 1000 en activité en France. «Et ça continue d’augmenter, donc je pense que la Faluche ne va pas s’arrêter. Ça peut devenir un instrument de réseau, ce n’est pas trop grave. Mais tout ce que je souhaite, c’est que la faluche ne devienne jamais un outil de discrimination.»

 

Ce qui m’amuse le plus dans tout cela, c’est que je n’ai pas croisé une seule personne non-faluchée qui connaît et respecte cette gentille secte. «Des abrutis» m’a-t-on dit à moult reprises. Je crois que la Faluche n’est rien de plus qu’un réseau d’entraide et de fastes à la vodka en comité testé et approuvé par ses frères. Le chapeau, les insignes, les traditions, tout le décorum, c’est pour passer le temps. Reste que je me demande encore pourquoi se faire puer autant pour un chapeau ? La réponse dans les bars faluches de Saint-Michel.

 

 

Bastien Landru.