Le knolling en deux mots, qu’est-ce que c’est ? C’est une technique de rangement imaginée dans les 80’s. Ce terme aurait été inventé par Andrew Kromelow, illustre inconnu dont la postérité retiendra seulement qu'en tant que concierge chez Knoll, une entreprise américaine fabriquant du mobilier et du matériel de bureau, il en vint à parler de knolling pour désigner la présentation des meubles en magasin. Chaque matin, Kromelow devait organiser les articles selon une disposition bien définie, toute en angles et en parallèles, de façon à ce que la clientèle puisse d’un coup d’œil mesurer l’étendue du choix se présentant à elle. Pour vous donner une petite idée, à l’heure actuelle, le magasin Knoll de Manhattan ressemble à ça :

 

 

Le terme knolling fut repris par Tom Sachs, qui travaillait alors comme fabriquant dans ce même magasin. Le sculpteur et architecte de formation, à qui l'on doit entre autres une crèche de Noël où Hello Kitty et les Simpsons remplacent la Vierge et les rois-mages, a fait de ce modèle d’organisation le mot d'ordre de son studio : «Always Be Knolling». Quatre principes définissent cette pratique qui confine à la maniaquerie.

 

Bullet II dans Ten Bullets, Tom Sachs, 2009

 

On retiendra les deux derniers principes : «regrouper tous les objets similaires» et «les disposer en ligne ou perpendiculairement, soit sur la surface sur laquelle ils reposent, soit dans le studio lui-même». Il ne vous reste plus qu’à enfiler des gants, un imper, et massacrer vos collègues de bureau à la hache : vous faites un parfait Patrick Bateman.

 

Le knolling joue un rôle crucial dans l’œuvre du sculpteur américain, qui ne fait pas dans la dentelle lorsqu’il s’agit d’organiser des trucs entre eux.

 

Hardcore, Tom Sachs 2008

 

Le knolling, s’il figure aux abonnés absents chez D&CO, est une véritable pratique outre-Atlantique. De nombreux tumblr y sont même entièrement consacrés. Cette scénographie, qui est à l’origine un concept de pur marketing, n’a cessé de se réinventer depuis les années 80. Oui, le knolling est parmi nous.

 

Everyday I’m knollin’

Cet agencement de fifou se retrouve en effet au cœur de nos boutiques trendy préférées, comme chez French Trotters, enseigne créée en 2003 par Carole et Clarent, un couple de photographes.

 

 

Chaque article est précautionneusement disposé en ligne, devant, derrière, à 90°, le tout dégageant une harmonie toute géométrique (bien que le lien entre le cactus et la paire de chaussures ne soit pas des plus évidents).

Plus surprenant encore : le livre de recettes conçu par l'agence Forsman & Bodenfors pour Ikea est le cauchemar des apprentis cuistots de Marmiton.org.

Toutes les recettes ici.

 

On est carrément à 9 sur l’échelle de Patrick Bateman. Cette scénographie culinaire élève la préparation d’une recette au rang d’œuvre d’Art, à tel point que l’on ne s’étonnerait pas de voir bientôt accrochés aux salles de nos musées les visuels de ces recettes aux noms probablement imprononçables. Ces visuels seraient inspirés, selon le descriptif de l’agence digitale, "de la haute couture et du minimalisme japonais". À d’autres : du pur knolling, tout ça.

Toujours pas convaincus de la mise en application du principe de Tom Sachs dans tout ce qui nous entoure ? Pourtant, le knolling est au cœur de vos films fétiches. Les films de Wes Anderson, par exemple, que vous adulez forcément. Et c’est normal. S’ils sont aussi aussi géniaux, c’est pour une raison : Anderson est l'un des plus fervents adeptes du knolling.

 

Wes Anderson n’a rien inventé (ou presque)

Une quelconque appétence du réalisateur texan pour le knolling peut à première vue sembler tirée par les cheveux. A juste titre. Ce n’est pas comme si ses films étaient des petits bijoux de mise en scène, comme si les objets y occupaient une place prépondérante, comme s’ils étaient filmés avec autant d’amour que ses personnages. Oh wait

Petit florilège.

 

Les chaussures, le tourne-disque et les jumelles de Suzy dans Moonrise Kingdom :

 

Max Fischer et la bibliothèque de Rushmore ; celle de Margot dans La Famille Tenenbaum :

 

Le tourne-disque et les albums de Margot Tenenbaum :

 

Ça semble tout de suite un peu moins tiré par les cheveux, non ? Vous l’aurez remarqué, tous ces objets sont filmés d’une manière bien particulière : en cadrage serré et en plongée, comme l’illustre remarquablement bien cette vidéo sobrement intitulée From Above, nom ô combien révélateur de l’esthétique de Wes Anderson. Et l’on ne compte plus les exemples de mise en scène du knolling. Donc au fond, le mec se serait simplement inspiré d’un truc vieux comme le rap. Le vilain.

C’est en partie vrai. Mais là où Anderson a révolutionné le knolling, c’est qu’il en a fait la marque de fabrique de ses attachants personnages. Là où les «knolleurs» anonymes arrangent tout et n’importe quoi, allant des M&M’s trouvés sous le canapé à la boîte à outils qu’on sort une fois l’an en passant par des emballages de Twix (la preuve ici), Anderson choisit de mettre en scène  les valises Louis Vuitton de Jason Schwartzmann dans Hôtel Chevalier, les carnets et les livres du cancre Max Fischer dans Rushmore et de la jeune Margot Tenenbaum dans La Famille Tenenbaum, le tourne-disque de Sam, le jeune boy-scout fugueur dans Moonrise Kingdom, les flacons de parfum de M. Jean, le maître d’hôtel du Grand Budapest (ah, Air de Panache… ) et tutti quanti. Chez le réalisateur en vogue, le knolling se décline de toutes les manières possibles et imaginables, jusqu’à devenir un trait caractéristique de ses huit longs-métrages.

 

Le décor utilisé pour la présentation du Belafonte dans La Vie Aquatique

 

Et en réalité, ce procédé de «compartimentage» s’applique à bien d'autres égards dans les réalisations de Wes Anderson. Au montage par exemple, comme on peut l’observer dans ce délicieux descriptif des activités extra-scolaires du brillant cancre Max Fischer dans Rushmore, découpé en dix-huit séquences de quelques secondes chacune, souvent filmées en plan fixe, dressant ainsi un véritable catalogue de la polyvalence du jeune étudiant. Ce procédé s’applique également aux décors utilisés dans les réalisations d’Anderson, comme celui du Belafonte, le bateau du commandant Zissou dans La Vie Aquatique. La présentation de ce dernier s’effectue en un génial plan-séquence, au cours duquel nous est exposé l’ensemble des différents compartiments du navire. Ce qui en fait une sorte de… méta-knolling. Ou knollception.

 

Cette idiosyncrasie tout en objets semble avoir fait évoluer la pratique du knolling qui, partant d’un principe marketing ou artistique mais toujours esthétique, semble participer chez Anderson d’une démarche de représentation, à la manière de la façade qu’évoque le sociologue américain Erving Goffman dans La Mise en scène de la vie quotidienne, façade qui se matérialise sous forme "d’une disposition qui veut dire quelque chose de soi". D'une manière fascinante, le rôle accordé aux objets les caractérise bien plus comme acteurs à part entière participant à la définition des personnages, que comme simples choses inanimées. Cette re-définition du rôle de nos chers accessoires a donné lieu à de nombreuses adaptations. Le générique de Forrest Gump a ainsi été repensé à la Wes Anderson. De nombreuses affiches de film minimalistes ont également surgi sur le net au cours des trois dernières années. Toutes mettent en avant les objets les plus représentatifs des films ou séries cultes, parfois carrément sous forme de kit. Un paquet de Lucky Strike et une machine à écrire pour la série à succès Mad Men, la moto de Butch Coolidge et le burger de Jules pour Pulp Fiction ; les lunettes de l’inénarrable Duke pour The Big Lebowski. Cette présentation assumée sous forme de «kit» n’est pas sans rappeler les origines marketing du knolling.

 

 

D’ailleurs, il semble que les films d’Anderson soient, dans une certaine mesure, en train de re-définir ce qu’on entend couramment par produits dérivés, loin des produits-jouets pour enfant, type baguette Harry Potter et autres Nimbus 2000 en plastique. Il par exemple possible de se procurer en ligne un kit en tous points similaire à celui que possède Sam, le jeune héros de  Moonrise Kingdom.

 

Ce superbe pack, mis en jeu lors de la sortie du film, comprend une gourde floquée Camp Ivanhoé, un sac Moonrise Kingdom, un T-Shirt Camp Ivanhoé, la B.O. du film, une assiette, un couteau et un tire-bouchon Camp Ivanhoé.

 

Quand on vous dit que le knolling ne cesse de jouer et sur le plan marketing, et sur le plan artistique… Une preuve ? Anderson est sacrément doué pour le placement de produits. Mais pas n’importe lesquels. Le réalisateur texan y connaît un rayon en matière de vintage. Par exemple, le tourne-disque portable qu’utilise Suzy dans Moonrise Kingdom, conçu probablement par Barrington et apparemment destiné au marché japonais dans les années 60, est désormais introuvable. Il n’y a qu’à aller faire un tour, pour s’en rendre compte, sur ce shop ebay. Grand Design propose des valises vintage et autres accessoires similaires à ceux utilisés dans les films de Wes Anderson. Ces valises, malles et autres porte-clés sont de véritables produits vintage, issus d’hôtels à Brisbane ou à Washington pour les porte-clés, du grenier des grands-parents pour les vieilles valises en cuir dont on flaire d’ici la douce odeur de poussière.

 

Et au final ?

Si le concierge de chez Knoll n’est pas passé à la postérité, son invention, elle, lui aura largement survécu. Le knolling est présent dans nos salons, nos livres de cuisine, nos vitrines et nos films fétiches. Non, Anderson n’a pas inventé le knolling. Il a cependant donné un sacré coup de boost à un principe qui commençait peut-être à atteindre ses propres limites. Parce qu’aligner des Smarties, tout le monde peut le faire, alors que filmer la salle à manger du Grand Budapest Hotel comme une assiette de petits fours, en revanche …

 

 

 

Benoît Morenne.