Rattrapage condensé pour les chanceux qui ont échappé à ces mastodontes du grand écran. Intouchables raconte l’histoire d’une amitié entre Philippe (François Cluzet), paraplégique fortuné, et Driss (Omar Sy), embauché pour l’aider au quotidien. Claude et Marie Verneuil (Christian Clavier et Chantal Lauby), couple bigot-bourgeois-raciste de QCQFBD, ont trois filles respectivement mariées à un Chinois, un musulman et un juif. Affligés, ils prient pour que leur quatrième gendre soit catholique. Il l’est, mais il est aussi Ivoirien, et là, c’est comme qui dirait la goutte d’eau. Dans l’autobiographique Les Garçons et Guillaume, à table !, Guillaume Gallienne est un garçon qui croit être une fille. Quand il grandit, sa mère despotique, omniprésente et fantaisiste, est convaincue qu’il est gay. Mais voilà, Guillaume se révèle en fait hétérosexuel. 

 

Les Noirs ont la musique dans la peau 

Leçon numéro un, les Noirs aiment la black music. Dans Intouchables, quand Philippe (François Cluzet) reçoit Driss (Omar Sy) pour un entretien d’embauche, il lui demande ses références. «Des références ? Ouais, j’en ai» répond Driss. «Kool & the Gang, Earth Wind and Fire…» ; l’auxiliaire de vie improvisé qui compare Bach à un Barry White du XVIIIème siècle se prélasse dans son bain tout en cordes vocales et se déhanche sur le toit de la somptueuse demeure de son employeur, son MP3 rivé dans les tympans. Au cas où l’on n’aurait pas compris son amour pour le funksouldisco, la bande originale nous abreuve de titres illustratifs (The Ghetto de George Benson, parce que Driss vient de la té-ci, Feelin’ Good de Nina Simone ou You Goin' Miss Your Candyman de Terry Callier). 

 

 

Leçon numéro deux, les Noirs adorent danser, ils ont ça dans le sang. D’ailleurs Driss l’explique lui-même : «de la musique qui se danse pas, c’est pas de la musique pour moi». En atteste son show guinchant sur Boogie Wonderland face une audience blanche follement divertie par la fluidité corporelle de cette Cendrillon du ghetto. Sur les conseils de son psy, Marie, la maman dans QCQFBD, se dévergonde et prend des cours de Zumba (à domicile)… avec de vrais Noirs ! Quant à André, le papa africain, il revendique sa passion pour le coupé-décalé. 

 

Leçon numéro trois, coucher avec un Noir, c’est très grave. Enfin, c’est ce que raconte le personnage de Guillaume Gallienne pour éviter le service militaire. Laure Verneuil dans QCQFBD en fait également les frais quand ses frangines et leurs époux suspectent son «chocolat» de cocufiage en raison de son indomptable libido. 

 

Si le Noir cristallise tous les clichés, les autres origines ethniques ne sont pas en reste. Les Arabes parlent en verlan, sont des voleurs et détestent les Juifs. Les Juifs détestent les Arabes, travaillent dans les affaires et jurent sur la tête de leur grand-mère. Les Chinois sont faux-cul, ponctuels, font des arts martiaux, ont une petite quéquette et reprennent sournoisement tous les commerces des Juifs. Et un petit clin d’œil à nos amis les Ch’tis tant qu’on y est : «les mecs dans le Nord, ils cognent à force de boire ; avec vous, elle verra qu’elle risquera rien !» s’esclaffe Driss pour persuader Philippe de téléphoner à Eléonore, son amante platonico-épistolaire. 

 

 

Et les artistes ? Hé bien ce sont des imposteurs hyper-émotifs et indigents. Ségo (QCQFBD) peint des croûtes grises à l’image de sa neurasthénie et pleure quand il neige à Noël parce que c’est beau. De toute façon, elle larmoie tout le temps. Heureusement, son mari banquier l’entretient, ce qui lui permet de continuer à peindre ses horreurs invendables. Et puis les psys sont des escrocs, portent souvent des lunettes et mâchonnent leur stylo. 

 

Femmes potiches

Les femmes se trouvent souvent réduites au statut de mignonnerie décorative, avec sourire et plastique irréprochables, longue chevelure et cerveau en option. Lors de son entretien, Driss trouve «très motivant» le faciès de la secrétaire (Magalie) ce qui déride Philippe, complicité masculine oblige. «Et la motivation, elle peut pas signer pour vous ? Comme ça elle aurait pu me griffer un petit 06 en même temps…» ; «non, Magalie n’a pas procuration», répond son futur boss, amusé. Magalie, elle, se tait. Quand elle déambule dans les couloirs du manoir, Driss mate ses fesses et met la fourchette dans l’œil de son patron qu’il est en train de régaler. Marrant, non ? L’intéressée s’en contrefout sauf quand Driss troque son survêt pour un costard clinquant : «on dirait Barack Obama», qu’elle lui susurre. Le reste du temps, elle ne se laisse pas faire. Normal, elle est lesbienne, on le découvre à la fin. Un choc pour Driss : «je te fais pas la bise, du coup ?». En revanche, bisou-câlin à la gouvernante Yvonne, hétérosexuelle jusqu’à preuve du contraire. 

 

«On peut pas créer un dossier pute ?» demande Driss en faisant allusion à des prospectus de massage à domicile. Philippe succombe au plaisir auriculaire sous les tripatouillages d’une masseuse Thaï qui glisse la main le long de son torse direction caleçon. La masseuse est asiatique et l’Asiatique tapine, il faut le savoir. A l’opéra, l’auxiliaire de vie déclame à Philippe : «qu’est ce qu’elles cherchent les femmes, à votre avis ? L’oseille, la sécurité !». Le pauvre, il vient de banlieue aussi, ce n’est pas facile tous les jours. A Elisa, fille adoptive de Philippe qui toise tout le monde du haut de son adolescence et qu’il tente charitablement de recadrer, il lâche un «t’as tes règles ou quoi ?». Et quand Philippe initie Driss à l’Art contemporain et le questionne sur un tableau («qu’est ce qu’elle évoque cette femme pour vous ?»), le Black ne faillit pas à sa réputation : «je sais pas… Elle a l’air bonne !».

 

 

Chez la bourgeoisie catho de Chinon, Claude Verneuil se défend d’être raciste : «sur mes 4 filles, j’en ai offert 3 à des hommes issus de l’immigration !». On a dit raciste hein, pas misogyne. Pendant que les hommes de la famille discutent business, lèvent le coude entre mâles et entonnent une Marseillaise solennelle, les femmes se cajolent en cuisine ou complotent sur un banc pour tenter de briser le futur mariage de leur sœur. Et lorsque les deux patriarches sont interrompus par des appels de leurs épouses pendant qu’ils se pintent au resto, ils lâchent un «non, pitié» et se gardent bien de décrocher. 

 

Ah oui, l’une des filles Verneuil n’a pas de profession. On sait qu’elle travaille vaguement dans le droit, c’est suffisant. Les hommes, eux, ont tous des métiers identifiés et lucratifs : avocat, businessman et banquier. Côte famille africaine, le paternel fait taire sa fille et sa femme, qui le menace de faire la grève du sexe quand elle est fâchée. Au passage, on notera que les rôles fort ressemblants de «mama black» dans Intouchables et QCQFBD sont interprétés par la même comédienne, Salimata Kamate.  

 

Gay is not OK

Guillaume, persuadé de devoir essayer d’être homosexuel parce que sa maman l’en a convaincu, se jette à l’eau. Premier essai, le club gay. Il y rencontre Karim qui l’invite chez lui près de la porte de Pantin, où «la salope» est attendue de pied ferme par Nordine et Tony pour un «plan touze, relax mec». Au programme : «d’abord tu vas nous sucer, ensuite on va t’enculer». Heureusement, Guillaume n’est pas reubeu, ce qui lui vaut d’être évincé vite fait bien fait. Seconde tentative, le grand blond musclé à l’accent nordique qui dévoile son anatomie d’étalon au sortir de la douche. Ca tombe mal, Guillaume a la phobie des chevaux.  Après un guet-à-panpan-cucul et un phallus géant, on comprend qu’il soit hétérosexuel. 

 

 

Contrairement à Guillaume qui affectionne le travestissement en Sissi, Driss a une aversion pour les bas, qu’il refuse net d’enfiler à Philippe. «C’est Marcelle qui va vous mettre les bas, comme c’est une fille et tout». Son patron lui rétorque : «vous me mettez des bas avec votre très jolie petite boucle d’oreille, je trouve ça très cohérent». Ben voyons. Où sont les plumes et les faux cils ? 

 

Comme être blanc, hétérosexuel et riche, ça craint vraiment, Guillaume se trouve contraint de faire son coming out à Maman. «Si je lui dis tout ça, je vais pleurer, et les garçons, ça ne pleure pas (…) Même si elle m’appelle ma chérie de temps en temps, elle sait que je suis un garçon». Une thérapie de Maman nous aurait peut-être épargné des amalgames vaseux entre orientation et identité sexuelle et une averse de stéréotypes (les homosexuels sont hippophobes, détestent le sport, aiment se travestir en femme, adulent Louis II de Bavière et souffrent d’un Œdipe inachevé). 

 

La morale, c’est la norme

La famille représente un élément central de ces films. Mais pas la famille moderne et contemporaine, non, la famille version Moyen-Âge. Dans QCQFBD, Claude marie sa fille de 25-30 ans, dévastée par la mésentente entre les papas, culpabilisant d’un éventuel divorce de ses géniteurs («tu me vois dire ça à nos enfants ?!») et préférant quitter l’homme qu’elle aime plutôt que de passer sa vie avec ce fardeau. La mère de Guillaume lui impose une identité par frustration de ne pas avoir eu de fille. Mais tout est bien qui finit bien. 

 

 

Séparés par la couleur de leur peau, Claude Verneuil et André Kofi se retrouvent sur des valeurs communes : la religion catholique, la pêche et le gaullisme. Et quand Kofi affirme que «la mixité, ça marche pas», démonstration de la non-miscibilité de l’huile et de l’eau à l’appui, Verneuil réplique : «mais si, regarde le cappuccino». Morale, le Blanc, modèle de racisme depuis le début du film, s’avère plus ouvert d’esprit et plus éclairé que son comparse africain et nous offre un bel hommage au colonialisme.  

 

«Un spectacle de cirque»

Quiconque émet une critique sur les valeurs réactionnaires et conservatrices voire carrément racistes véhiculées par ces films, encourt le risque de se faire étiqueter de rabat-joie coincé dénué de dérision. Hé oui, ce sont des comédies, (humour, second degré, tout ça) qui ne sont pas censées nous faire réfléchir. Comme si comique rimait avec décérébré. 

 

Dans un article du magazine américain Variety fin 2011, le journaliste Jay Weissberg accuse Intouchables de racisme «digne de l'Oncle Tom qui, on l'espère, a définitivement disparu des écrans américains (…) Driss n'est traité que comme le singe d'un spectacle de cirque (…) Ce rôle n’est pas bien loin du cliché de l'esclave d'antan, qui amuse son maître tout en représentant tous les stéréotypes de classe et de race». Le professeur de philosophie Jean-Jacques Delfour partage cet avis dans une tribune parue dans Libération en novembre 2011, qualifiant le film de «parfaitement réactionnaire». 

 

Les Américains feraient mieux de balayer devant leur porte - ils ont quand même eu l’esclavage chez eux pendant près de 300 ans. Et puis ils ont réalisé Le Flic de Beverly Hills. En attendant, ils oscarisaient un acteur noir pour la première fois en 1964 (Sidney Poitier pour son rôle dans Le Lys des champs de Ralph Nelson), soit 48 ans avant la France (Omar Sy en 2012).

 

La blancheur et l’hétérosexualité d’un personnage restent anecdotiques, mais un Chinois est chinois avant d’être banquier. Quand certains films français cesseront-ils de réduire des comédiens à la fonction de «minorités de service» et de proposer des personnages stéréotypés qui nuisent à des individus déjà marginalisés ? Et à quand un rôle de prof de fac noir, gay, fidèle et fan de métal ?  

 

 

 

Éloïse Bouton // Visuels issus des films IntouchablesLes Garçons et Guillaume, à table ! et Qu’est ce qu’on a fait au Bon Dieu ?.