Voyous et rockers

Malmené, marginalisé, méprisé, le tatouage a souffert de toutes sortes d’idées préconçues qui s’effacent lentement. Rituel esthétique en Nouvelle-Zélande, en Polynésie et en Chine, prophylactique en Afrique du Nord et en Egypte, initiatique et identitaire dans des tribus africaines et amérindiennes ou outil de déshumanisation pour punir les criminels japonais, marquer les esclaves durant l’Antiquité ou les Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale, le tatouage a toujours existé. 

 

En 1891, l’invention de la première machine à tatouer électrique à New-York ouvre un horizon professionnel aux piqueurs d’épiderme, et à la fin du 19ème siècle, le courant artistique se propage en Occident. Pendant que toute la royauté européenne se fait tatouer, la France préfère réserver le marquage cutané aux détenus puis aux bagnards de Biribi. Historiquement associé au milieu carcéral et militaire, tatouage rime avec voyous. Les Anglais rigolent bien et des salons officiels fleurissent à Londres (il faudra attendre 1960 en France). L’anecdote raconte que De Gaulle n’était pas à la Conférence de Yalta parce qu’il était le seul à ne pas être tatoué, contrairement à Roosevelt, Churchill et Staline.

 

Après mai 68, le tatouage revêt une dimension politique. Stars du rock, hippies et militants le portent en signe de protestation contre l’establishment. Il devient le signe distinctif de tribus en marge : bikers,  skaters, rockers et rappeurs. Ces derniers contaminent leur jeune public, qui, par mimétisme, crise identitaire pubère ou recherche artistique, cherche à affirmer ses goûts musicaux et son individualité. L’épidémie de l’encre se propage en France et sa connotation «cassos’» s’étiole dans les années 90 quand la mode commence à se l’approprier. 

 

Tatouage par Maud Dardeau de chez Tin-Tin, Paris

 

Le freak, c’est chic

Le marquage indélébile passe d’emblème protestataire à accessoire fashion avec la publicité. Jean-Paul Gaultier, Eau Jeune, Levi’s, Swatch et Calvin Klein nous servent des égéries porno chic faussement tatouées, rebelles à souhait, jean's troués et regard qui tue. Des canailles de pacotille qui séduisent les ados avec un message nouveau de rébellion acceptée, qui associe le tatouage à une sexy attitude alternative et prône une individualité décalée. 

 

Dans les années 2000, d’autres marques de djeunz (Bacardi, Desperados, Eastpak, Motorola, Nokia...) et de luxe (Armani, Chanel, Guess et Diesel) s’emparent du phénomène. Le Canadien subitement propulsé mannequin Rick Genest aka Zombie Boy, tatoué sur 90% de son corps, défile pour Thierry Mugler. En 2011, le créateur Marc Jacobs recrute son tatoueur new-yorkais Scott Campbell (piqueur des stars Courtney Love, Sting ou encore Orlando Bloom) pour concevoir une série de sacs en cuir Louis Vuitton qui empruntent les codes du tatouage. Des enseignes plus grand public s’y mettent à leur tour, dont Renault qui met en scène des tatoués dans une campagne télévisée pour la Twingo, et Coca-Cola Light avec Jean-Paul Gaultier, qui designe sa bouteille «Tattoo». La pigmentation cutanée est au sommet de sa gloire.

 

 

Encré de la tête aux pieds

Chez les tatoueurs, de nouveaux styles émergent : hyperréalisme, graphisme, reproduction de peintures, d’illustrations et de photographies. Des dessinateurs étrangers au milieu s’imposent et développent des pattes très personnelles. Et comme toute sous-culture qui se normalise, le tatouage voit ses codes bafoués. Par mercantilisme, opportunisme ou ignorance, les néo-tatoueurs pervertissent la pratique, confortés par une demande exponentielle. Car qui dit mode dit uniformisation, et le tatouage se retrouve au paroxysme de sa contradiction. Toujours plus, toujours plus apparents, on se tatoue les mains, le cou, toutes les parties visibles qui n’étaient jadis recouvertes que quand le reste du corps l’était déjà. 

 

Tatouage par Entouane de la Boucherie Moderne, Bruxelles

 

En trois décennies, l’offre et la demande ont considérablement augmenté comme en témoigne le succès populaire de l’édition 2014 du Mondial du Tatouage à Paris. En France, un individu sur dix est tatoué, et il existe aujourd’hui 1 500 studios spécialisés, contre seulement une trentaine dans les années 90. Sportifs, musiciens, comédiens... ils s’y mettent tous, à la grande joie des médias qui relaient de jolies photos. 

Pour Angelina Jolie, ce sera un tigre tribal sur le bas du dos (trop sexy), pour Miley Cyrus un matou jaune qui pleurniche à l’intérieur de la lèvre inférieure (trop choupinou) et pour Scarlett Johansson, un fer à cheval sur le flanc (trop spirituel). Matt Pokora aura osé ce merveilleux proverbe arabe – sans doute parce qu’il vient de Strasbourg – dans le cou: "Si ce que tu as à dire n'est pas plus beau que le silence, alors tais-toi !", avant de le recouvrir d’un bouquet de roses (trop romantique). Rihanna, Eva Longoria, Sienna Miller, Lindsay Lohan, Penelope Cruz et Kate Hudson adoptent entre autres de petites étoiles dispatchées un peu partout sur le corps (trop original). Booba choisit un «Marche Ou Crève» façon MS13 sur la clavicule (trop ghetto). Jade Foret et Arnaud Lagardère optent quant à eux pour le tatouage du love en inscrivant chacun le prénom de leur moitié sur le bras. Dans notre société franco-française, il demeure pourtant impensable de concevoir des avocats, gynécologues, professeurs d’université ou politiciens arborant de grosses pièces sur les avant-bras sans qu’elles leur portent préjudice. Le tatouage demeure le privilège de l’artiste. 

 

Tatouage par Easy Sacha du Mystery Tattoo Club, Paris

 

Toujours envie d’un tatouage ? Consultez tattoofailure.com pour éviter la gueule de bois encrée et relisez les pensées philosophiques de Cher qui a déjà planché sur la question : «Pour quelqu’un qui aime les tatouages, la chose la plus précieuse est la peau nue».

 

++ Sur un sujet similaire, lire ou relire notre interview du tatoueur Tin-Tin.

++ L'exposition de longue durée «Tatoueurs, Tatoués» se tient au Quai Branly jusqu'au 18 octobre 2015.

 

 

Éloïse Bouton // Visuel de Une : photo extraite de la collection exposée au Quai Branly.