Arrêté pour conduite en état d’ivresse et consommation de marijuana en Floride, organisateur d’un défi minceur avec une pesée quotidienne à la mairie, consommateur de spiritueux à ses heures perdues, désintéressé des cyclistes («les routes sont faites pour les autobus, les autos et les camions, pas les cyclistes. Ça me peine d’entendre que l’un d’eux s’est fait tuer. Mais c’est leur faute») et plus que maladroit à l’égard des homosexuels («si vous ne vous piquez pas et que vous n’êtes pas gay, vous n’attraperez probablement pas le sida»), Robert Bruce Ford aka Rob Ford, le maire de Toronto, enchaîne les scandales. Les moqueries, les critiques ou encore le boycott ne semblent pas l’atteindre. Contre vents, marées et pluies verglaçantes, il a décidé de rester à la tête de "Hogtown", et il lui souhaite un joyeux cent-quatre-vingtième anniversaire.

 

 

Mais voilà, des citoyens se rebiffent. Un mercredi à la mairie, 16h. Quatre hommes ont élu domicile devant le bureau du maire ; Benjamin, Toby, Scott et Thomas ont entre 29 et 52 ans et sont respectivement acteur, travailleur social, serveur et graphiste. Au sol : un sac de clémentines et un kit pour faire des badges anti-Rob Ford (ils en offrent bien volontiers aux visiteurs). Entre deux tweets, les quatre Torontois parlent politique dans une ambiance décontractée et pacifique. Scott, le serveur, dénonce le favoritisme du maire : «il aime seulement un huitième de la population, il n’a aucun intérêt pour les cyclistes, les gays et ceux qui ne pensent pas comme lui». Thomas, le graphiste qui fête son anniversaire le jour-même, espère que Ford ne passera pas aux prochaines élections : «Toronto est encore une belle ville, mais [Rob Ford] a endommagé son image donc je ne veux pas qu’il continue d’être maire». Jusqu’ici, ils n’ont pas eu l’occasion d’interpeller le 64ème dirigeant de Toronto, mais Thomas serait tenté de lui proposer quelque chose de sympathique s’il pouvait bavarder avec lui : «si j’avais la chance de lui parler, je lui demanderais : "tu veux qu’on aille parler politique quelque part ?" Et s’il ne veut pas boire de la bière, je lui achèterais un Pepsi ou autre. (Rires) Il ne boit plus, non ?» Eh bien en fait si, et Thomas le sait très bien.  

 

De gauche à droite : Thomas, Toby et Benjamin.

 

Ce sit-in dure depuis le 12 février. À l’initiative de cette action : Chris Caple, 38 ans, vivant à l’est de Toronto.  Le webdesigner propose de se retrouver tout près de chez lui, au Dark Horse Espresso Bar. Autour d’une tasse de café, il explique ce qui l’a fait réagir : «Lorsque Rob Ford a menti à propos du drapeau LGBT lors des Jeux Olympiques, il a sous-entendu que le drapeau canadien avait été retiré et remplacé par le drapeau arc-en-ciel - alors que c’était faux - et a demandé à ce qu’il soit remis. Ce mensonge, ajouté à ses commentaires homophobes ("Je n’irai pas à la gay pride. Je ne suis jamais allé à une gay pride, donc je ne vais pas changer ma façon d’être") […], constituent un comportement malsain que je ne pouvais pas supporter». C’est à ce moment qu’est né Robfordmustgo.com. Le site internet permet aux citoyens de s’organiser ; peu importe le milieu social, le parcours professionnel ou l’âge, tous peuvent venir pour une heure ou plus, s’asseoir sur la moquette devant le bureau du maire, devenue leur quartier général. «Un jour, raconte Chris, y’a une femme dans les 80 ans, vivant à Toronto depuis les années 50, qui est venue et elle m’a dit : "J’ai voté pour Rob Ford…eh bien je ne sais pas à quoi je pensais ! C’est terrible"».

 

«Gravy train»

Petit retour quatre ans en arrière. «We will respect the taxpayers again. And yes, ladies and gentlemen : we will stop the gravy train one and for all». Ce ne sont pas les paroles de la chanson du Britannique Mark Knopfler, mais celles du maire de Toronto le 25 octobre 2010, jour de son élection. Comprendre «Nous allons respecter à nouveaux les contribuables. Et oui, mesdames et messieurs : nous allons mettre un terme aux dépenses inutiles». Si 47% des habitants ont voté pour lui, la surprise est restée entière pour d’autres citoyens. «Les premiers jours après l’élection, la confusion régnait partout. Dans les tramways en allant au travail, dans la fille d’attente au Starbucks, à la banque, chez le fleuriste, dans les épiceries et les pubs» écrit la journaliste Robyn Doolittle dans son livre Crazy Town, The Rob Ford Story.

 

Il faut dire que Rob a un certain palmarès de bourdes à son actif ; en 2006, lors d’un match de hockey de la ligue nationale des Maple Leafs de Toronto, sous l’emprise de l’alcool, il s’est fait virer par la sécurité pour avoir pris à partie un couple de spectateurs. En mai 2013, il est accablé par une vidéo rendue brièvement publique par un quotidien, où il serait en train de fumer du crack. Voici la description qu’en font les autorités policières : le maire serait en train de «tenir un objet cylindrique en verre dans une main et un briquet de l’autre. À un moment, le maire Ford tend le cylindre vers sa bouche, allume le briquet et passe la flamme à l’extrémité du cylindre en faisant des mouvements circulaires». Le maire a d’abord nié, puis a avoué avoir déjà fumé ce dérivé de la cocaïne il y a un an, alors qu’il était «dans l'une de ses stupeurs éthyliques» («in one of my drunken stupors»).

 

 

Au début du mois de mars, il est apparu au Jimmy Kimmel’s Live, une émission de divertissement du groupe audiovisuel américain ABC. Affublé d’un costume noir, d’une cravate et d’un mouchoir de poche rouges, Ford fait son entrée sur un air de reggae en jetant des t-shirt Ford Nation (du nom de ses fidèles) à la foule. Première salve de l’animateur : «Vous êtes habillé comme un magicien !». Et ce sera comme ça durant toute l’émission ; Kimmel éponge le front en sueur du maire, analyse ses gaffes en photos et en vidéos…Bref, tout y passe. Il est difficile de savoir si le maire a passé un bon moment, mais une fois de plus, les Torontois se sont sentis humiliés.

 

Autre vague, cette fois dans les coulisses de l’émission de Kimmel : Doug Ford, conseiller municipal et frère de Rob Ford, est interdit de paroles et de photos avec l’acteur américain Kevin Spacey. Frustré, il se lâche aux côtés de son frère sur leur chaîne YouTube, également appelée Ford Nation ; Dougie s’en prend tout en finesse au protagoniste de l’excellent film American Beauty en le traitant de «trou du cul arrogant» et en lui demandant de «descendre de ses grands chevaux». Requête acceptée ; peu de temps après, l’interprète de Frank Underwood dans la série House of Cards  répond aux frères Ford, par le biais de Twitter : «Quand le maire Rob Ford a-t-il commencé à faire ce que les gens lui disent de faire ? Tout ce que vous aviez à faire les gars, c’était de demander ! Voilà votre photo !»

 

 

Et puis hier, The Globe and Mail a indiqué avoir en sa possession une nouvelle vidéo, datant du 26 avril, montrant le maire en train de fumer du crack dans le sous-sol de sa sœur, Kathy (reconnue coupable, il y a deux ans, de vol de brosses à dents dans un magasin Zellers). Un communiqué a suivi dans la soirée : Dans l’intérêt de  « son bien être, (…) des gens de Toronto et de [sa] famille », Rob Ford a décidé de « faire une pause » pour soigner ce qu’il appelle « un problème d’alcool ». « Ce n’est pas facile d’être vulnérable et c’est l’un des moments les plus difficiles de ma vie » a-t-il ajouté. Pour autant, et malgré les appels à la démission, il n’est pas question de démissionner : son avocat, Denis Morris, a indiqué que Ford restait en lice pour l’élection municipale. 

 

«Clefs du mystère»

Mais comment un type traînant tant de casseroles peut-il devenir maire ? Myer Siemiatycki, professeur de sciences politiques à l’Université Ryerson à Toronto, se le demande : «Eh bien c’est un mystère, et peut être que ça va au-delà des capacités de la science politique de l’expliquer… Vous savez, il y a des choses que la physique ne peut pas expliquer, il y a des choses que les recherches médicales ne peuvent pas expliquer et peut-être que les scientifiques politiques n’ont pas de cerveaux assez avancés pour être en mesure d’expliquer comment Rob Ford est devenu maire de Toronto ! Mais des clefs nous permettent de mieux comprendre ce mystère. Les élections ont eu lieu à une époque où les habitants de Toronto étaient […] très en colère contre leur gouvernement municipal, notamment à propos du niveau élevé des taxes. Les élections sont aussi arrivées à une période où aux Etats-Unis, juste à côté de nous, le mouvement politique du Tea Party était très fort, et il était impossible d’échapper à ses messages, même dans un autre pays. Et l'un de ces messages, en gros, c’était : "il est temps de réduire considérablement les taxes et il est presque temps d’avoir une nouvelle façon de voir les gens, non en tant que citoyens mais […] en tant que contribuables"». Et malheureusement, les adversaires de Ford «avaient le gros désavantage d’être associés à la responsabilité du gaspillage, aux dépenses au niveau provincial».

 

Autre explication : en 1997, il y a eu une restructuration «pour que la ville de Toronto et ses banlieues ne forment qu’une ville. Et donc aujourd’hui, la ville issue de la fusion compte 2 millions et demi d’habitants». Le souci ? Les banlieues de Toronto comptent beaucoup plus d’habitants que le centre-ville, donc il suffit pour un candidat aux élections municipales d’obtenir le soutien des banlieusards pour gagner l’élection. Et «c’est ce que Rob Ford a fait, […] il a joué la carte de la géographie […], c’était une grosse partie de sa campagne : "je veux faire un Toronto plus juste pour les banlieues"».  

 

Le maire de la Ville Reine aura toujours de loyaux citoyens pour le soutenir ; pas étonnant lorsqu’un coup de fil à Rob Ford en personne suffit à régler des problèmes de voirie (on le surnomme «Monsieur-nid-de-poule») et de voisinage. En décembre dernier, sa côte de popularité avait augmenté. La raison ? Une bonne gestion de crise lorsqu’une forte pluie verglaçante s’est abattue sur l’est du Canada, privant d’électricité plusieurs centaines de milliers de Torontois.

 

L’homme politique se veut donc proche de la population mais semble oublier son statut de personnalité publique ; «tout le monde fait des erreurs», c’est son credo, sa phrase-choc, son moyen de défense post-scandale.  

 

Pour Myer Siemiatycki, c’est l’une des techniques de communication du maire : «Lui faire des reproches, c’est le persécuter, ce n’est pas juste et c’est le discriminer».

 

 

«Bouffon triste»

À l’instar de Justin Bieber ou encore Miley Cyrus, à la fois rebelles et victimes, Rob Ford fascine. Guillaume Touzel-Bond, journaliste québécois et ex-animateur à la radio Choq-Fm de Toronto, l’analyse bien : en plus de «rappeler chaque citoyen qui lui laisse un message, il organise des barbecues communautaires, il triche sur son régime surmédiatisé, il refuse d’aller à la parade gaie (version franco-canadienne de l’expression "gay pride", ndlr), […] il est souvent pris ivre aux petites heures du matin. Ça fait de Rob Ford une espèce de bouffon triste, qui n’a pas d’affaire à gérer la plus grosse ville du Canada, mais qu’on prendrait comme oncle à tout coup. Il est maladroitement - mais tout de même - coloré, divertissant et attendrissant de pathétisme (sic), comme il impressionne par son caractère de chat politique ; ce mec semble avoir neuf vies ! Bref, s’il n’avait pas de pouvoir, je l’apprécierais sans doute».

 

Une fausse bande-annonce a même été réalisée à propos de l’homme politique de 44 ans. Dans Rob Ford, The Movie, Tristan Gough fait apparaître à l’écran l’acteur américain Chris Farley à partir de plusieurs extraits de films. Selon le réalisateur torontois, ce n’est pas un hasard si le personnage fonctionne (plus de 2,7 millions de vues sur YouTube) puisque cinématographiquement, il est attrayant : «Il est du genre gros et rigolo ; il y a une grande tradition de gars gros et marrants dans le cinéma américain. Rob Ford se casse les dents tellement de fois, c’est le type-même de ridicule qu’on retrouve dans le cinéma burlesque».

 

Pour Gough, la fascination pour Ford s’explique simplement : «Je pense que c’est parce que tu ne t’attends pas à voir le maire, élu d’une ville majeure, faire de telles choses, comme lorsqu’il était dans l'une de ses "stupeurs éthyliques", par exemple. La plupart des gens démissionneraient après ça, mais lui, clairement, ne pense pas qu’il doit le faire.»

 

Le dernier sondage réalisé par The Forum Research poll indique que sur 634 résidents, 46% approuvent le travail du maire. Les Torontois anti-Ford ont du souci à se faire ; lorsqu’il s’agit de faire campagne, il se donne à fond, une façon (peut-être) de prendre sa revanche sur le joueur professionnel de football qu’il n’est pas devenu. Fera-t-il quatre ans de plus à la tête de Toronto ? Ce qui est sûr, c’est que peu importe l’issue du vote le 27 octobre prochain, le phénomène du «Grand Ford blanc» – du nom d’un faux-documentaire lui étant consacré – restera dans les annales. 

 

 

 

Alix Forgeot.