Ne pas se fier aux apparences. Roy Stuart, 55 ans, Américain, a une belle gueule émaciée à la Mick Jagger, passe sa vie à photographier des modèles dénudées ou à tourner des scènes de sexe, il vit et travaille dans un immense et chic appartement haussmannien dont les murs sont habillés de photos de femmes en petite culotte, issues de son dernier livre, Glympstorys. Mais, nous dit-il en souriant, «il n’y a pas dans cet appartement une fille nue dans chaque pièce, comme certains le pensent !» D’ailleurs, quand on rentre chez lui, on met des patins. Enfin plus exactement des chaussons japonais.

 

Au départ photographe de mode à Londres, Roy Stuart est devenu une célébrité lorsqu’il a publié dans les années 1990 une série de beaux-livres de photos explicites, chez Taschen. «Explicite», le mot revient souvent dans la bouche de l’artiste, qui refuse aussi bien le terme «érotique» que celui de «pornographique». «Le porno a été subversif et vivant au tout début de la photographie, puis c’est devenu horrible. Ç’aurait pu être un art, c’est devenu une industrie qui a créé des choses très mauvaises. Quand à l’érotisme, c’est la même chose, mais version prude, hypocrite et censurée». Je n’ose lui dire que je me définis comme chroniqueuse de la culture érotique… et poursuis la rencontre.

 

 

Il nous avoue qu’il ne s’entendait pas du tout personnellement avec Benedikt Taschen, mais il pense avoir - avec lui et grâce à lui - créé autre chose, une troisième voie, passant par les photos, mais aussi les films, qu’il appelle les «Glimpse Videos », des films entre le documentaire et la fiction mettant en scène des prises de vues, mais aussi des scènes de sexe de couples. On est moins fan de ses films que de ses images, et donc on s’attarde sur ses clichés qui, quels qu’ils soient, tentent de mettre en scène des femmes qui sont sujets sexuels et non objets sexuels. «Les Pussy Riot, les Femen, font comme moi : elles utilisent le corps ou la nudité pour dire des choses. Je soutiens l’idée d’attirer l’attention pour faire passer des messages». Il s’insurge depuis plus de trente ans contre la représentation des femmes et de leur sexualité dans les médias et la mode. «Les femmes sont toujours, si ce n’est plus qu’avant, victimes de la mode, de la pub, et de l’imagerie porno des années quatre-vingt. On est dans le culte de la maigreur et de l’épilation intégrale. On leur dit de se raser les poils et elles suivent comme des moutons, c’est terrible ! En anglais, on appelle cela du compliant consumer cattle».

 

Dans ses photos, Roy Stuart met donc en scène des femmes avec des poils, que ce soit au niveau du pubis ou sous les bras. «Quand des modèles viennent ici et qu’elles sont rasées, je leur demande pourquoi elles font ça. Elles perdent leur temps. Pendant ce temps là, imaginez tous les livres qu’elles pourraient lire ! Mais très souvent, ces modèles sont contentes, voire soulagées, quand je leur dis 'revenez dans quelques semaines, non rasées'».

 

 

On lui fait remarquer que si ce ne sont pas des mannequins, ses modèles sont essentiellement des jeunes et jolies femmes. «Non, dans mon dernier livre il y a ce couple de vieilles femmes. Mais vous avez raison, peut-être que j’aurais dû en mettre plus… En même temps, je sais que ça ne plairait pas tant que ça. Un autre défaut de notre société, c’est son jeunisme».

 

Le photographe refuse l’étiquette de féministe. «Je suis simplement logique. Je préfère la compagnie des femmes intelligentes et libres. Je ne suis pas féministe, je suis juste égoiste !» Et si depuis maintenant plus de trente ans, il œuvre toujours à représenter la nudité et le sexe, son travail a subtilement évolué. «A l’époque, je faisais beaucoup de photos de filles en talons, avec de la belle lingerie, etc. Je ne le fais plus du tout. Il ne faut pas trop mettre de photos de femmes dans ces situations». En couverture de son dernier livre, Laeticia, sa muse actuelle, pose avec peu d’apparats. Pourquoi elle? «Parce qu’elle a une beauté rare, qui ne correspond pas aux critères de beauté féminine de la mode. Elle dégage quelque chose d’incroyable. Dans le domaine de la sexualité, certaines choses appartiennent à la poésie. Là c’est la même chose, elle a une beauté magique. Et c’est capter cela, qui m’intéresse. Contrairement aux couvertures de LUI, où l’on voit tout le travail : celui du directeur artistique, celui de la styliste, celui de la maquilleuse, et celui de la mannequin qui a travaillé pour rester maigre».

 

Parmi ses inspirations, Helmut Newton, mais aussi Houellebecq. Il nous lit ce texte extrait de La possibilité d’une île : «Au long des périodes historiques la plupart des hommes avaient estimé correct, l'âge venant, de faire allusions aux problèmes du sexe comme n'étant que des gamineries inessentielles, et de considérer que les vrais sujets, les sujets dignes de l'attention d'un homme fait, étaient la politique, les affaires, la guerre etc. (…) Il devenait de plus en plus difficile à dissimuler que les véritables buts des hommes, les seuls qu'ils auraient poursuivis spontanément s'ils en avaient conservé la possibilité, étaient exclusivement d'ordre sexuel.»

 

 

L’âge, un sujet qui nous intéresse dans cette série pour Brain. Mais si dans son studio on observe, disséminées, de grosses haltères qu’il utilise pour son sport quotidien, il parle peu de sa vie personnelle. «Si l’âge change quelque chose pour moi ? Non. Je n’ai pas remarqué que je viellissais. Demandez moi plutôt si je suis heureux». L’est-il ? «Non, les gens heureux sont chiants». Plus étonnant pourtant, il cite comme référence musicale Bowie et… Stromae. «C’est un petit génie qui arrive à faire quelque chose de totalement original et de qualité. Il n’a copié personne, et en plus il crée quelque chose qui est dans l’émotion». Il admire le travail du photographe Lobbiaz, mais balance sur d’autres «collègues» photographes de nus. «Richard Kern ? C’est un jerk. Comment dit-on en français ? Un con ? Oui, c’est ça, mais un con ennuyant. Une fille nue qui se brosse les dents, une fille nue qui se couche, une fille nue qui met ses chaussettes, on s’en fout non ?». Quand à Terry Richardson, il le considère comme dangereux. Accusé d’abus sexuels de la part de plusieurs modèles, «il a créé un territoire très mauvais pour tous les autres photographes, car beaucoup de gens pensent que tous les photographes sont comme lui. C’est encore un miracle que j’arrive à travailler avec des modèles féminins, que des femmes osent venir jusqu’ici !».

 

Comment échapper justement à cette image du photographe pervers? «Dans mon travail, on voit tout de suite que ce n’est pas du porn classique. Après, évidemment, pour faire ce genre de photos, il faut que l’ambiance soit légèrement sexuelle, ce n’est pas clinique. C’est déjà arrivé qu’une fille me dise : OK, je me mets nue, mais toi aussi alors. Pour créer une relation d’égalité. Et puis il arrive des situations absurdes : exemple, la modèle qui est vexée que je ne cherche pas à la toucher, et qui clame ensuite que je suis gay !» Stuart pose souvent la question à ses modèles de leur choix de se dénuder pour lui. «Dans les années soixante-dix, tout le monde voulait poser dans Playboy pour montrer ses nouveaux seins refaits. Ce n’est pas le cas de Laeticia ni des autres modèles qui posent pour moi. Donc je me pose toujours la question de leur choix. Poser et être publiée dans une situation explicite, c’est très courageux, c’est contre tout ce qu’une jeune fille 'correcte' devrait faire, dans notre société». Alors que nous quittons Roy Stuart, nous croisons sa jeune assistante. «Il a un profond respect des femmes, vous savez», nous glisse-t-elle, avec un regard plein d’admiration. Respect mutuel, apparemment.

 

++ Glympstorys de Roy Stuart est disponible aux Editions Skylight.
++ Le site officiel de Roy Stuart.

 

 

Camille Emmanuelle.