Pas la peine de chercher leur trombine sur internet, ils n’y sont pas. «Les photos qui ressortent, ce sont des images des artistes et des fêtes, c’est ça Cracki. On est bien contents qu’il n’y ait pas nos gueules.» Derrière leur réserve, Kraft, Alex et Donatien que nous rencontrons dans leur 18ème arrondissement (le 4ème étant en vadrouille), sont des organisateurs de grosses soirées, le genre à inviter quelques milliers de personnes dans une friche industrielle retapée au burin et à la peinture pendant deux mois, juste pour une nuit de concerts et de techno. Les trois-là sont aussi bien capables d’animer le sol de danse du Palais de Tokyo, du parc de Vincennes ou, bientôt, de l’Institut du Monde Arabe où ils participeront à l’Arabic Sound System (avec Acid ArabCrackboy, Mamie's Crew…). Ce genre de garçons qui, il y a quatre ans, était encore à cirer les bancs de la fac. «On sort de droit, de commerce et de communication. Pendant les études, au lieu de faire le ciné-club, on organisait nos premières parties, et aujourd’hui c’est devenu notre quotidien.» Mais avant d’en d’en faire leur fond de commerce et de partager des bureaux dans le quartier de Doc Gynéco, les comparses étaient - comme dans bien des histoires - des potes mordus de musique. «On allait chez Gibert ou à la Fnac pour noter le nom des disques et les télécharger ensuite sur Kazaa». Les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître.

 

 

LES ÉPICERIES DÉVALISÉES

Leur dépucelage, ils l’organisent dans un squat rue Lafayette en 2009, avec des MC's de la Cool Connexion (Jazzy Bazz entre autres) qui viennent poser «à l’arrache. On ne savait pas quoi demander comme set, ni comment brancher un micro, c’était improvisé». Le bordel est maîtrisé, ils y prennent goût et récidivent à Belleville, sur le belvédère surplombant le parc, avec vue sur tout Paris : 150 personnes viennent zouker un coup ou boire une bière. C’est leur premier «Salon d’Été» en 2010, qu’ils réorganiseront deux fois ensuite. Pour leur dernière édition du Salon, en 2012, ils s’attendent cette fois à ne pas dépasser les 600 personnes : «on était 2500 ! Toutes les épiceries du quartier ont été vidées !». Un succès inattendu pour une programmation hors-norme. Imaginez vendre 3000 billets de concert avec une prog' composée entre autres de l’electro-jazzman Nils Petter Molvaer, de la techno sévèrement allemande et des barbecues : c’est impossible. Et pourtant ça a marché. «On n’impose pas de prix (les gens peuvent prendre des bières à côté) ni de style de musique, on mélange tout. La démarche est de rendre accessible la musique, là où tout le monde peut passer, dans la rue. C’est un acte militant.» La sauce prend sur leurs premiers événements, et – bonus - avec leurs études complémentaires (droit, commerce, pub), les mecs s’organisent pour tout faire dans la légalité et les règles de l’Art. Il est temps de passer aux choses sérieuses.

 

 

«On a toujours rempli tous les papiers, mais on a toujours eu des emmerdes». Les voies de l’administration sont impénétrables, et lorsque les Cracki boys ramènent 2000 personnes à l’Open Air du bois de Vincennes, une tribu de bleus et la BAC viennent contrôler un peu le barouf. Des canapés, des télés, des DJ's, des Nintendo 64, des masseurs, des coiffeurs, un piano au milieu du bois et un stand de barbe à papa : tout cela inquiète un peu une maréchaussée mal avertie. «On prévient les mairies, les préfectures… Mais entre eux, ils font mal passer les infos. Donc les flics débarquent, on présente nos autorisations, et ils ne font pas trop chier.» Autre moment de tension : la Cracki party dans une friche industrielle d’Ivry où, avinés, des fêtards tentent d’intégrer la soirée en passant par les arbres, puis par le toit du bâtiment. «Et s’il y en a un qui tombe, c’est pour ta gueule. Il y a toujours des imprévus. Le jour-même de la soirée, on se demandait encore si on allait bien pouvoir faire la fête, alors qu’on avait déjà vendu 1500 préventes…» Bon an mal an, les teufs grossissent sans trop créer d’ennuis. «C’est bête, mais si tu n’as pas un videur relou qui te demande de poser ton joint, les gens s’auto-disciplinent. Si t’es cool, on n’a pas envie de te piquer une bière.» Paix.

 

 

STUDIO MADE IN NORMANDIE

Depuis 2 ans, Cracki est un label. Ils signent et produisent des groupes sous le signe de l’éléphant Craki Records (un logo inspiré d’un voyage en Inde). La folk lunaire d’Isaac Delusion, le combo éthéré Apes & Horses, la house du Japonais Rondenion, la techno du Rémois Renart, ou le G-funk typé Beat Assailant de l’Impératrice : les artistes de Cracki font la nique à toute tentative de rassemblement de «chapelle». Ici, on signe au coup de cœur, ça ne sert à rien de coucher. «Ça fait aussi partie de la démarche de faire découvrir des groupes, c’est un travail de digger. C’est pour ça qu’on a signé des groupes, en commençant par Isaac Delusion. Au début, c’était juste un mec avec une belle voix, depuis il a joué au SXSW et tourné aux USA !» Entre tournée et productions, les jeunes patrons aiment aussi mettre la main dans le cambouis. Pour les enregistrements, ils vont en Normandie dans une maison recluse, au bord d’une rivière. «On achète assez de bouffe pour ne plus sortir, et puis on passe nos journées à ré-écouter des maquettes, à échanger, à jouer au ping-pong et à faire des feux de cheminée.» Alex, Donatien et Kraft font aussi le pont en trouvant des musiciens, en adaptant les contrats et les conditions de productions selon les artistes. «Chaque artiste est différent, chaque contrat est différent. Après, on n’a aucune règle, aucun genre, et on n’est pas souvent d’accord.» Le patchwork Cracki est résumé, à l’occasion de leurs deux ans de productions, sur la compilation-anniversaire Mémoires d’Éléphants (ici en streaming intégral). Craki Records ou Cracki party, l’écart entre les styles est toujours pachydermique.

 

 

Seulement, retour à la réalité : que faire d’un label en développement en 2014, qui n’en est pas encore à synchroniser ses artistes sur des chefs-d’œuvre de Sofia Coppola ? Pour les jeunes boss, il n’est pas effrayant de se lancer dans le game de la musique indé. «C’est de moins en moins vrai l’idée qu’on ne peut pas faire tourner une affaire.» Explications : l’ancien système de majors se casse la gueule car on ne vend plus de disques chez Auchan, mais les pressages à 500 copies se vendent encore très bien. Et si au bout de deux ans, les Cracki ne vivent pas encore de leurs ventes et jonglent avec leurs méga-boums, ils pensent bien que l’équilibre se fera un jour, inch’Allah. En attendant, on a beau dire, mais «regarde, dans notre rue, il y a les labels Tricatel, Record Makers, et pas loin, on trouve Warner, la promo de Phunk. Donc c’est la crise, mais une boutique sur deux fait de la musique !». C.Q.F.D.

 

 

++ Cracki et le Mamie's Crew s’associent pour monter le Macki Music Festival les 4, 5 et 6 juillet prochains (lieu tenu secret, plus d’info sur leur page). Et les Cracki seront au Zig Zag club le vendredi 7 mars, avec Data. 

 

 

Bastien Landru // Crédit photos : Edouard Barrow.