Tinder, vous connaissiez ? Moi, non. "Mais siiii, tu sais, le truc de rencontre sur iPhone là, où on peut géolocaliser les meufs ! Mais siii, putain… le grinder des hétéros !" - résume t-on chez Brain, qui me commande un papier.

 

Pour la Saint-Valentin, ils veulent "une plongée gonzo 4.0 au cœur du célibat Y". Rien pigé, mais soit. Grinder, je connais. J'ai un pote gay à l'UMP qui m'envoie régulièrement des screenshots. Ça l'amuse.

 

J'avoue avoir du mal à saisir l'intérêt qu'un site comme Brain peut trouver à une application de rencontres. Sans doute parce que je suis en couple. Vu le nombre d'articles sur Tinder qui fleurissent en ce moment, j'imagine que ça booste le référencement Google. Sinon pourquoi ? Tinder n'est qu'un défouloir pour célibataires parmi cent autres, au même titre qu'adopteunmec, front-rencontre ou Candy Crush. 50% des articles de presse féminine en ligne lui sont pourtant consacrés. L'autre moitié reste réservée aux sujets néo-féministes intégristes modernes comme le point G ou l'éjaculation féminine.

 

Mon sort aurait pu être pire. Ok pour l'article.

 

Je n'ai rien contre les féministes, mais je déteste les femmes fontaines. Vous avez remarqué ? Elles passent leur temps à se plaindre. Comme si jouir en explosant devait forcément être un handicap. Brrr.

 

Mon pote Clément m'assure qu'il a déjà pécho sur Tinder. Il refuse de me montrer la fille, mais j'y crois. "Franchement, ça passe", promet il, en me donnant son prénom : Claire. Comme ma mère. De quoi attiser ma curiosité. J'apprends qu'une copine à lui s'est tapé un journaliste, "un mec de Twitter mais chut c'est un secret parce qu'il a une meuf". Indice : il porte la barbe et des lunettes.

 

50.000 suspects, mais ça prouve que tout le monde a sa chance.

 

Sur l'Apple Store, les avis sont, eux aussi, très positifs. Super, sympa, "great", "moi j'aime bien", que des gens contents. Sauf peut-être afxxxx75, qui lui n'a eu "aucun match après une semaine d'activité à part un faux profil". Les "match", c'est quand deux personnes sont attirées l'une par l'autre. Etant donné mon mojo naturel, je me fais peu de doutes sur la survenance rapide de cet événement.

 

Profil créé.

 

 

Le principe de Tinder est enfantin, je m'y fais très vite. Comme tout utilisateur, je vois apparaître sur mon écran une série d'images de femmes, c'est mon choix, que je valide ou non par un geste : glissé vers la gauche pour dire NOPE (traduction "NAN PAS TOI T'ES TROP MOCHE"), vers la droite pour dire LIKE (en français "j'envisage physiquement une relation amoureuse avec toi").

 

Désolé Perrine, c'était pour l'exemple. Tu es très jolie et j'espère que tu trouveras quelqu'un qui te mérite.

 

Le "like" est anonyme. La personne qui le reçoit n'en est même pas informée, trop occupée qu'elle est à naviguer de son côté. En revanche, si elle tombe sur ma fiche et qu'elle me "like" en retour, alors l'application me signifiera qu'il y a MATCH. Nous matchons, comprendre "nous sommes compatibles". Là seulement pourra s'engager une discussion qui, espère-t-elle, aboutira à un coït.

 

Pour m'aider à faire mon choix parmi son catalogue de célibataires, Tinder me renseigne leur prénom, leur âge, mais aussi les centres d'intérêt et le nombre d'amis que j'ai en commun avec elles. Merci Facebook. Parfois, une petite description assaisonne le tout.

 
 

"La vie n'est pas seulement une tentative d'aimer. C'est l'unique essai". Non transformé en ce qui te concerne.

 

Au cas où je chercherais l'âme sœur au coin de ma rue, je sais aussi combien de kilomètres nous séparent. Pratique pour organiser un rendez-vous en vitesse.

 

Justement, le temps me presse, et je me souviens du conseil avisé d'un habitué, glané quelques minutes plus tôt sur l'Apple Store. "Tinder (NDR : du verbe tinder) les personnes en début de partie vous garantira un match !"

 

 

Problème : entre un prénom ridicule, Francis Lalanne, et une femme qui visiblement ment sur son âge, mon cœur balance. D'autant que Tinder ne me propose pour l'instant d'autre choix qu'une transexuelle de 41 ans. Trop vieille pour moi, je reprends ma navigation.

 

Toi non, toi non, toi oui, toi pourquoi pas, toi non, toi OUI ET RE-OUI, toi non… toi trop jeune, toi trop moche, toi trop grosse, toi ok mais pas sur la bouche.

 

Les femmes défilent dans mon smartphone en ordre aléatoire. Qui elles sont, d'où elles viennent, je ne sais rien. Tu as l'âge légal ? Ça suffira. Enfin si je veux, c'est moi qui décide. Je fais la pluie et le beau temps sur le catalogue de l'amour. Quelle sensation de pouvoir !

 

Les visages disparaissent comme ils arrivent. Victimes passives de ce jeu interminable, Sandrine 27, Sonia 32. Adieu, Katia. Elles repartent avec leur histoire, leur passé... un sourire, une trahison, des larmes.

 

Et je m'en cogne.

 

Une seule chose m'intéresse : matcher, matcher et matcher encore.

 

Mais ça n'arrive pas. Toujours rien. J'envisage de baisser mes critères de sélection. Mais non, allez, ça va finir par mordre, forcément !

 
 
 
Le ballet ne cesse. Des blondes, des brunes, des masques, et des tigres, beaucoup de tigres. Je ne sais pas pourquoi, mais les femmes de Tinder se sont toutes photographiées au moins une fois dans leur vie avec un tigre, ou un poney. Je croise quelques duck faces ici ou là, et une poignée de trentenaires passées, avec toutes la même photo, ou presque : gorge déployée, hurlement, semblant dire au monde "j'existe ! Regardez, comme j'existe! Regardez je vis encore ! Et je peux encore me reproduire !".

 
J'étouffe. Ça devient insupportable. J'ai besoin d'air. Sortir ? Pourquoi pas, mais j'angoisse déjà en imaginant les effets désastreux de cet outil sur mon cerveau. Toutes ces rencontres furtives, toutes ces personnes, je les croise tous les jours dans la rue. "Tiens, cette fille me dit quelque chose. Elle me regarde… NOPE ou LIKE ?"
 
Trop de questions, pas de réponse, tout se bouscule dans ma tête.
 

Quand soudain…

 

 

ÇA Y EST j'ai une touche ! Et pas mal en plus, une jolie truite sauvage. Pff, j'en étais sûr : mon charme, mon charisme, tout ça. Ne reste plus qu'à la ferrer. Mais comment ? Aïe, aucune idée.

 

Laissons lui faire le premier pas. De toute façon, j'ai mon article. Dire que j'ai douté. Dire que j'allais baisser mes critères, dire que j'allais liker ÇA…

 

et ÇA…

 

et…

 

MAMAN !

 

 

 

T.B.