JIMMY PANTERA


Ringard, chorégraphié, débilitant : les clichés communément liés au catch suscitent à eux seuls un tsunami de moqueries. Pas chez Jimmy Pantera. Ce Belge - également graphiste et directeur de la maison d’édition Serious Publishing - s’épanouit depuis tout petit dans la lucha libre.
 

L’enfant du Plat Pays

«Enfant, j’étais fasciné par les super-héros, et je vouais véritablement un culte aux bandes-dessinées, notamment au Fantôme du Bengale, qui raconte l’histoire d’un justicier masqué vêtu d’un collant rougeâtre portant deux bagues, celle de la Justice et celle de la Vengeance. Un jour, à Liège, j’ai aperçu une affiche avec des photos de vrais catcheurs masqués. Cette vision m’a électrisé, je venais de comprendre que des super-héros existaient aussi dans la vie réelle. Pourtant, les premiers combats de catch que j’ai vu en Belgique mettaient plutôt en scène des saltimbanques vieillissants et fatigués qui portaient des collants troués. Car le catch, qui avait été très populaire en France et en Belgique dans les années 60, traversait une longue période de déclin.»

 

La découverte
«Lorsque j’ai découvert l’existence de ces gladiateurs masqués dans les pages du fanzine américain Psychotronic ou dans les films de "Mexploitation", ça a instantanément représenté ce que je recherchais depuis l’enfance : des super-héros du quotidien qui évoluaient dans un climat de réalité magique. J’ai commencé à correspondre avec des fans américains et canadiens avant d’entrer en contact avec Rogelio Agrasanchez, un Mexicain installé au Texas qui était l’ultime descendant d’une dynastie de producteurs et d’acteurs liés à la Mexploitation. Puis, un beau jour, je me suis envolé vers le Mexique. J’ai assisté à mon premier combat de lucha libre à Cuernavaca, dans un ancien cinéma reconverti en salle de catch, la Arena Isabela.»

 

L’intégration
«Même si je ne suis pas Mexicain, je n’ai pas l’impression d’être un usurpateur. Je pense que je suis avant tout un passionné, une sorte d’ethnologue de l’impossible qui tente de ressusciter des cultures populaires méconnues, oubliées, négligées ou disparues. Quand j’ai commencé à m’intéresser à la lucha libre, presque personne ne connaissait cet univers en Europe. J’ai donc saisi l’opportunité de pouvoir organiser des combats où j’ai pu collaborer avec les lutteurs les plus illustres. Depuis, j’essaie de nager à contre-courant dans notre époque où, en Occident, les vraies cultures populaires ont été confisquées par la télé et le marketing publicitaire. D’ailleurs, je me sens plus proche du style classique prôné par la CMLL (la plus grande fédération de catch mexicain, ndlr) que du style gore de la Triple A (sa grande rivale basée à Ciudad Juarez, ndlr), dont les catcheurs paraissent souvent provenir d’une parade d’Halloween.»

 

Plus qu’un sport, un dogme religieux
«Je me rends au Mexique depuis de nombreuses années car j’ai décidé de vivre cette passion à fond et non par procuration. Il ne s’agit pas du tout d’un sport de combat comme la boxe, où le but est de vaincre son adversaire en lui tapant dessus. La lucha libre nous transporte dans la dramaturgie théâtrale, le spectacle vivant ou le rite religieux, avec des lutteurs qui ne sont pas des adversaires mais des partenaires. Chaque personnage entretient son charisme, et provoque les réactions de la foule dans une catharsis collective. Il faut savoir que le lutteur qui arbore un masque de puma renonce à son identité de simple mortel et cherche à bénéficier du pouvoir de cet animal. Il existe aussi des combats «mascara contra mascara», où l’enjeu du combat devient le masque de l’adversaire. Lors de cette mise à mort rituelle, le lutteur vaincu, démasqué, révèle son véritable visage. Les lutteurs les plus respectés n’ont jamais perdu leur masque. El Santo, le plus célèbre de tous, a lutté durant près de 50 ans et livré 15.000 combats. Il a affronté tout ce que les rings mexicains comptaient de terreurs et de durs à cuire.»

 

Le bien, le mal
«Un combat de catch mexicain représente symboliquement la lutte éternelle du Bien contre le Mal. Le técnico incarne la figure du Bien (à l'instar du face dans le catch US, ndlr), le rudo celle du Mal (comme le heel, ndlr). Le técnico est excessivement vertueux, chevaleresque, le rudo est son miroir inversé et ne respecte aucune règle. Cette opposition se traduit dans les costumes et les masques. Certains rudos sont déguisés en créatures démoniaques, en squelettes, ou arborent même des croix gammées, comme El Destructor Nazi.»  

 

 

CASSANDRO EL EXOTICO


À l’instar de Jimmy Pantera, Cassandro El Exotico, diplômé en tant qu’administrateur-adjoint dans le domaine médical, a lui aussi très vite déclaré sa flamme à ce sport technique et acrobatique, qui trouve ses origines dans la tradition aztèque. 
 

Les débuts
«J’ai commencé à me passionner pour la lucha libre quand j’avais 8 ans. Je regardais des films sur le sujet, puis j’ai commencé à aller à des spectacles. Mais je n’ai jamais voulu réellement être luchador, c’est le destin qui m’a amené ici et qui a fait de moi un luchador - depuis 25 ans maintenant.»

 

Les risques
«J’ai déjà dû subir trois chirurgies pour chacune de mes jambes, une intervention chirurgicale pour mon ménisque et j’ai huit broches dans ma jambe gauche. Mais bon, c’est un combat, pas un salon de beauté. Pour être luchador, il faut non seulement connaître des centaines de prises, d’enchaînements ou de clés, mais il faut aussi bénéficier d'une condition physique exceptionnelle. Malgré tout, la lucha libre reste un grand spectacle diffusé à la télévision, avec beaucoup de show autour.»

 

Le coming-out
«Je me démarque de mes rivaux parce que je suis gay. Mais cela ne m’empêche pas d’être l’un des lutteurs les plus respectés au Mexique et en Europe. La solidarité qui règne au sein de cette pratique sportive est vraiment ce qui la rend encore plus attachante. Il y a bien sûr des rivalités, des clans, mais il y a une telle diversité de personnalités : des gays, des hétéros, des femmes, des nains... tout le monde s’y retrouve.»

 

Un moyen d’évasion
«Au Mexique, la lucha est presque une religion, les luchadors, presque des dieux. Ce sport m’a notamment appris à lutter contre les choses courantes de la vie quotidienne. Etant issu d’une famille plutôt dysfonctionnelle, ceci m’a permis de ne pas être esclave de mon passé et ne pas me laisser atteindre par ce que les gens pouvaient penser de moi ou de mon identité sexuelle. Je pense être un miracle. Un documentaire sur moi devrait d’ailleurs sortir en 2014.»

 

 

MAGNO

 

Magno a longtemps vécu au Mexique avant que sa mère ne l’emmène vivre aux Etats-Unis. C’est donc de l’autre côté de la frontière qu’il se passionne pour la lucha libre, dont il commence à vivre depuis peu.
 

Les premiers pas
«J’avais 14 ans lorsque j’ai commencé à pratiquer ce sport. Ce jour-là, je venais de rentrer de l’école et mon frère me dit «allez, on va tester la lucha libre». Sans hésiter, je lui ai dit OK ! Lorsque j’avais six ou 7 ans déjà, avec mon frère et un cousin, nous avions pris l’habitude d’aller tous les jeudis et tous les dimanches voir des matchs de lucha. Ce que j’ai tout de suite apprécié par rapport au catch américain, c’est qu’il n’y a pas cette notion de provocation et d’extravagance. La lucha libre semble moins politiquement correcte, plus transgressive, comme si le public et les luchadors se réunissaient pour évacuer leurs frustrations. Et puis contrairement aux champions de la WWE, aucun résultat n’est prévu à l’avance ici. Nous entamons simplement une compétition dont le but est d’arriver sur le ring de plus en plus fort.»

 

Un sport délicat et ingrat
«Même si, très jeune, le luchador est respecté par le public, il faut tout de même avouer qu’il est plutôt compliqué d’en faire son gagne-pain. Les débuts sont donc plutôt durs. Ce n’est qu’à partir du moment où vous commencez à grimper les échelons et à gagner en expérience que vous arriverez à percevoir un salaire décent grâce à cette activité. Il faut sans cesse conquérir le respect du public. Comme dans tout sport, plus vous gagnez, plus vous serez respecté. Il faut donc sans cesse s’entraîner pour réussir à infliger le maximum de dégâts sur le corps de l’adversaire. Mais attention, je ne me sens pas supérieur aux autres ou plus fort que n’importe qui pour autant.»

 

 

ORLANDO GIMENEZ


Parmi toutes les personnes rencontrées, Orlando est un cas à part. D’abord parce qu’il n’est pas luchador, mais arbitre. Et puis parce qu’il pose un regard de spécialiste sur cette discipline, dont il côtoie les stars depuis plusieurs années.
 

L’arbitre au pays des combattants
«Quand j’étais étudiant en Sciences de la Communication à l’Université Nationale Autonome du Mexique, j’ai eu l’occasion de faire une thèse sur El Hijo Del Santo, l'une des grandes figures de la lucha libre (et le fils d'El Santo, plus grande figure historique de la lucha comme évoqué plus haut, ndlr). Depuis, je continue de l’étudier en travaillant sur des productions médiatiques, des photographies, des films ou encore des livres.»

 

Un sport, un vrai
«Je ne suis pas d’accord avec ceux qui considèrent la lucha libre comme de la chorégraphie ; il ne faut pas le confondre avec le catch américain. Certes, il y a du spectacle, mais ça n’en fait pas pour autant un sport-spectacle. La lucha, c’est un véritable mélange de sport, d’esthétique, d’acrobaties et de dramaturgie. Et c’est ce qui me passionne depuis tout petit. Longtemps, la lucha libre n’a été populaire qu’au Mexique. Mais je sais que ça commence à changer en Europe. Notamment parce que pas mal de groupes se sont créés ces dernières années : la Lucha Britannia en Angleterre, l’APC Catch en France et d’autres dont j’ai oublié le nom.»

 

 

MEDICO ASESINO


Si héros de la lucha libre il y a, le titre devrait logiquement revenir à Medico Asesino, lui qui avoue ouvertement ne pas se souvenir de sa vie avant la découverte du catch.
 

Une tradition familiale
«Je pratique la lucha depuis que je suis très jeune, et ce sport a toujours occupé une place très importante dans mon quotidien. Quand j’étais petit, je me cachais de mes parents et je partais assister à quelques combats. Même mes premiers combats étaient tenus secrets. Je pense donc que ce sport est inscrit dans mes gênes. Même si mon frère ne s’est jamais intéressé à la lucha libre, mon père, mon grand-père et mes oncles ont tous été luchadors. Preuve que je suis né avec cette passion.»

 

Un sport mal reconnu
«Je ne sais pas pour quelle raison la lucha libre et le catch sont si souvent confondus. C’est peut-être à cause d’une mauvaise traduction. Mais le catch et la lucha n’ont pas grand'chose en commun. En tant que luchador, par exemple, il y a beaucoup de règles que nous devons nous approprier - et le caractère spectaculaire en est une. Nous sommes de vrais professionnels participants à des compétitions officielles pour déterminer qui est le meilleur. Et comme dans n’importe quelle profession, que ce soit journaliste ou avocat, il y a des règles à respecter.»

 

Rudos, jusqu’à la mort
«Contrairement aux técnicos, je me fiche que le public m’applaudisse ou chante mon nom. Je ne me soucie pas de tout ça, je peux les briser si je veux de toute façon. Entre le combat du Bien et du Mal, je suis le méchant. C’est l’image que mon personnage est censé véhiculer. Je suis donc prêt à tout pour gagner.»

 

Un monde bien à part
«Je pense que nous vivons dans une réalité différente. Derrière le simple combat, il y a tellement de choses que les gens ignorent... Il ne s'agit pas seulement de spectacle et d’apparence. Heureusement, grâce à internet et la mondialisation, tout cela commence à changer. Les gens commencent à s’intéresser davantage à la lucha libre et à savoir quel clan rejoindre. C’est réjouissant, parce que ça donne envie de repousser ses limites, d’être le meilleur - et de rendre ce sport meilleur.»

 

 

Maxime Delcourt.