Cinq cents films pornographiques de tournés, 8000 partenaires sexuelles de comptées et un pseudo qui lui colle à la peau : «Queue de béton». Richard Allan, acteur emblématique de l’âge d’or du X français, a aujourd’hui 71 ans. Il est artisan-chocolatier dans une ville de l'Eure : Le Neubourg.

 

Grand plongeur, il est également passionné de photographie sous-marine et défend ardemment la sauvegarde des requins. Mais, il le sait, ce n’est pas pour parler fonds marins qu’on le rencontre en ce vendredi pluvieux de novembre, dans un petit bistrot près de la Gare de Lyon. Il a arrêté de tourner il y a plus de trente ans et pourtant, son image d’acteur X 70’s lui colle encore à la peau. «Il faut arrêter avec Queue de béton, c’est plus Queue de guimauve aujourd’hui !», lance-t-il en riant dès les premières phrases. Cheveux et barbe blanche, yeux très clairs et perçants, jean et pull classiques, il est en effet très loin de l’image rocco siffredienne. Quelques détails rappellent tout de même son passé : un pendentif où il est écrit «Queue de béton» et une bague représentant une main qui serre un sexe d’homme. Voilà toute l’ambivalence du personnage : il en a «ras la casquette» qu’on lui parle de ce surnom, mais en même temps, il se sert de sa notoriété pour vendre, avec sa femme, des chocolats érotiques (entendez en forme de seins, de fesses, etc.) et il parle avec un plaisir non dissimulé de cet âge d’or du X.

 

 

Ces années - de 1970 à 1976 - pendant lesquelles le X français explose et s’expose dans des centaines de salles de cinéma. Au départ érotique, il devient de plus en plus explicite. Si l’on connaît surtout Gorge Profonde et Emmanuelle, qui génèrent des millions d’entrées, des milliers de films olés-olés, subversifs et reflets de la libération sexuelle furent alors projetés sur les écrans. La France s’encanaillait ! Mais en 1975, la Loi X de Giscard tombe : taxes plus élevées, fin des aides de l'Etat, salles réservées, interdiction aux moins de 18 ans. L’arrivée de la VHS portera le coup fatal à cette production. Richard Allan fait donc partie de la bande de joyeux drilles qui compte Brigitte Lahaie, Alban Ceray, Claudine Beccarie, Jean-Pierre Armand ou encore Alain Plumey. Les titres des films dans lesquels il a tourné fleurent bon l’érotico-vintage : Ma femme est une partouzeuze, Auto-stoppeuse en chaleur, Introduisez votre ticket , Infirmières très complaisantes, Pensionnaires très expertes , Les aventures des queues nickelées etc.

 

Tout a commencé lorsqu’il fut repéré dans des soirées libertines. Tout comme Brigitte Lahaie, d’ailleurs. Il y participait régulièrement, et en organisait de temps en temps. «Je connaissais un peu le porno car je travaillais dans l’import-export, et j’étais donc en contact avec les douaniers, qui réquisitionnaient des films que certains voyageurs essayaient de ramener des pays voisins». Alors qu’il est en manque d’argent et qu’il cherche du travail, on lui propose de faire des romans-photos. Il accepte tout de suite. Sa femme de l’époque, libertine elle aussi, est également mise à contribution. Mais lors du premier shooting, c’est la déconvenue. «Je n’ai pas du tout bandé. La cata. J’ai alors compris qu’il fallait que je dissocie mon corps de ma tête, et que je me positionne comme un homme objet. J’ai aussi compris que c’était un vrai métier». Les shootings suivants se passent mieux, il est repéré par un producteur de films puis entame sa longue carrière. «Je bandais à la demande, donc financièrement c’était intéressant pour les producteurs». Un journaliste l’observe un jour sur un tournage et lui attribue son fameux surnom. «Il est resté dans les annales, mais c’est un peu n’importe quoi. Il faut savoir qu’on tournait en 35mm et que la pellicule ne durait que 10 minutes. Je ne bouzinais pas tout le temps. Je bandais, je débandais, je bandais, je débandais… Rien à voir avec aujourd’hui, où les mecs prennent du viagra et se font des piquouzes». Richard Allan est nostalgique des tournages d’antan.

 

 

«C’était une ambiance très bon enfant. Les équipes étaient souvent identiques, et donc on se retrouvait à chaque tournage. Et elles étaient compétentes. Vous savez, beaucoup de réalisateurs "traditionnels" tournaient du porno en tant que job alimentaire». Des noms ? Non, on n’en aura pas. Mais on l’a lancé sur un sujet qui le passionne, et il s’énerve un peu. Dans le bistrot, nos voisins tendent l’oreille. «Non mais je suis désolé, mais moi j’ai connu l’époque où les femmes dans les films étaient des femmes ! Elles avaient des poitrines naturelles - et des poils. On dit aujourd’hui qu’un sexe épilé c’est plus hygiénique. C’est n’importe quoi, un pubis poilu, c’est beaucoup plus représentatif de la femme !» On lui fait remarquer qu’aujourd’hui, de plus en plus de performeuses ont de nouveau (un peu) des poils, de Sasha Grey à Stoya en passant par Bobbi Star. «Oui, bon, peut-être, mais voilà, nous à l’époque, la baise filmée c’était de la baise de couple. Aujourd’hui, les mômes voient des femmes que l’on traite comme des objets. Et vas-y que je te mets des baffes avec ma bite, vas-y je te la mets au fond de la gorge ! Ce n’est pas ça, le bon sexe». Dans les années 70, un ami à lui rencontré dans les soirées libertines se vantait tout le temps d’avoir le sexe le plus petit de Paris. «Mais il avait une langue ! Et quelle langue ! Les femmes étaient folles de lui». Les femmes, Richard en parle beaucoup. Ses partenaires de films, ses amantes, ses femmes, celle avec qui il partage aujourd’hui sa vie, des femmes fictives aussi. Une image lui revient en mémoire : celle d’une femme énorme et outrageusement maquillée, dans Derrière la porte verte (Behind The Green Door en VO, 1972, réalisé par les Frères Mitchell, ndlr) : «il s’agissait d’une scène qui était pornographique mais aussi très érotique, qui laissait beaucoup de place à l’imaginaire». Les femmes qu’il rencontre se confient parfois à lui, sur leur intimité, leur sexualité... Comme ce jour où, dans sa boutique, une inconnue lui confie qu’elle est en couple, heureuse, mais qu’elle n’a jamais joui. Il lui donne le conseil suivant : «Mets-toi devant une glace, jambes écartées, et regarde ton sexe comme un ami. Fais-le souvent. Tu vas l’appréhender et l’aimer». Deux mois plus tard, il la recroise, elle lui saute dans les bras et le remercie.

Les hommes, eux, se confient peu et sont plus dans un regard à la fois admiratif et envieux. Ils lui disent qu’il a eu une vie de rêve : une femme, des enfants, une vie posée et en même temps un travail basé sur le sexe. «Mais ce n’était pas facile tous les jours ! Parfois je n’étais pas attiré par ma partenaire, parfois je n’avais pas du tout envie de bander à la commande. Et puis même si j’ai toujours assumé ma carrière, ça n’a pas été facile pour mes enfants». Lycéenne, sa fille a beaucoup souffert des moqueries et des remarques de ses camarades à propos de son père acteur porno.

 

 

Cela fait deux heures qu’on discute. Nos voisins de table sont partis en nous regardant un peu de travers. Richard est intarissable et sort son téléphone : «tenez, regardez, j’ai tourné dans un film porno le mois dernier». Vraiment ? Il est 15h, nous sommes dans un lieu public. Est-ce vraiment une bonne idée  de regarder cela, là maintenant tout de suite ? «Oh, faut pas faire sa chochotte, hein. Regardez, elle est pas mal cette scène, on sent que la fille prend du plaisir». On jette un œil avec un sourire crispé. Dans ce film, il joue le petit rôle d’un producteur - il n’a pas fait de scène de sexe. «Il y avait une scène de casting dans ce film. J’ai donc proposé à l’actrice avec qui je devais jouer que l’on répète ensemble le dialogue. Elle m’a regardé de travers et m’a lancé "ben non, moi je suis là pour baiser", puis elle est restée scotchée à son téléphone. Je n’ai pas trouvé cela très professionnel de sa part».

 

 

Camille Emmanuelle // Photos : D.R.