Des flirts incessants pendant presque une heure, des dialogues ambigus, la visite nocturne d’un homme marié dans la chambre d’une jeune femme, qui se jette immédiatement sur lui pour l’embrasser sauvagement. Inutile d’entrer davantage dans les détails pour sentir ici le plan cul promptement négocié. Malheureusement pour les spectateurs, cette scène extraite de A Dangerous Method ne débouchera sur rien, si ce n’est sur cinq secondes d’érotisme soft où nos deux amants (interprétés par Michael Fassbinder et Keira Knightley) le font tout habillé et braguette fermé – un peu dans le genre Justin Timberlake et Cameron Diaz dans Bad Teacher, sans la note d’humour. Il y a dix-sept ans pourtant, David Cronenberg recevait le Prix spécial du jury au Festival de Cannes pour Crash, film mythique célébrant l’union du corps et de la machine, où les héros font plus souvent l’amour qu’ils ne parlent. Aujourd’hui, tout semble avoir changé : chez Cronenberg ou ailleurs, les histoires d’amour se veulent pieuses, les baisers chastes, les sexes cachés. No more sex. Ou seulement quelques scènes pudiques par-ci par-là.

 

L’auberge du cul tourné

Cette tendance, on la retrouve certes dans d’innombrables blockbusters récents (Man Of Steel, Iron Man 3, Star Trek Into Darkness ou encore Fast And Furious 6), mais d’autres films, moins spectaculaires (Perfect Mothers, Sublimes Créatures), sont venus confirmer qu’il y avait là, à l’évidence, un phénomène : soit une histoire centrée sur des relations amoureuses sans qu’aucune scène explicite ne soit montrée, celles-ci étant réduites à quelques câlins. Pourtant les productions aux titres éloquents ne manquent pas (Sex Friends, Sexe Entre Amis…), mais ceux-ci semblent être devenus une aubaine pour les auteurs en panne d'inspiration ou un vrai atout promotionnel pour la sortie d'un film. Résultat : ça parle de sexe (sans arrêt, même), ça semble vouloir sauter sur tout ce qui bouge, mais ça fait la mijaurée lorsqu’il s’agit de passer à l’acte (Tarantino, si tu nous entends).

 

 

Non pas qu’on veuille se rincer l’œil, mais il faut croire que les réalisateurs actuels privilégient la violence, le crime, le sang à une scène d’amour, celle qui excite autant qu’elle dérange, celle qui met mal à l’aise lorsqu’on la regarde avec ses parents ou avec sa conjointe (cela peut aussi donner des idées, c’est au choix). Ou alors, il faut en déduire que le sexe n’est simplement pas leur truc. Dans le numéro spécial sexe 2013 des Inrockuptibles, Virginie Despentes déclarait pourtant que «tout le monde, dans les années 90, voulait avoir sa bite en érection dans son film». Qu’est-ce qui a bien pu changer ? Car, si l’auteure de Baise-Moi semble exagérer quelque peu les évènements, il faut bien avouer que de nombreux films de cette même décennie et du début de la suivante sont à jamais entrés dans l’imaginaire coquin du cinéphile lambda : Crash (toujours lui), Basic Instinct, Attache-Moi, Showgirls, Mulholland Drive, A L’Ombre De La Haine… Autant de machines à faire jouir et qui, pourtant, étaient de vrais bons films.

 

La réalité est ailleurs…

A croire la jeune blogueuse convoquée par Karin Viard dans Polisse de Maiwenn, on en aurait bel et bien fini avec l’ancienne époque, aujourd’hui «à 14 ans, on baise, on suce, c’est ça la vie. Arrêtez de regarder la télé, mettez-vous à jour !». En quelques mots, cette jeune actrice vient de résumer l’écart qui semble s’être creusé aujourd’hui entre le cinéma et la réalité. Bien sûr, on pourrait défendre l’inverse, dire que les scènes de sexe sont monnaie courante dans le cinéma d’aujourd’hui, que beaucoup de cinéastes en abusent – on vomit encore cette scène sortie de nulle part dans Matrix Reloaded où Néo pécho Trinity au beau milieu d’une rave party. Certes, beaucoup de films enlèvent le bas, et il est courant de voir des poitrines ou des fesses dans certaines grosses productions. Mais cela fait des années que voir des acteurs se déshabiller devant la caméra n’a plus rien de surprenant. Et lorsqu’enfin il y a scène, celle-ci se révèle relativement courte, un peu comme lorsque Jack Gyllenhaal et Heath Leadger célèbrent leur union difficile dans Le Secret De Brokeback Mountain ou quand Zach Braff et Rachel Bilson (Summer, dans Newport Beach) cèdent à la farandole de l’amour dans le navet The Last Kiss. A croire que tous les acteurs sont nécessairement atteints par l’inénarrable éjaculation précoce.

 

 

Sans aller jusqu’à dire que plus c’est long, plus c’est bon – certaines scènes mythiques sont même relativement courtes (Black Swan, pour ne citer qu’un film) -, on dénote tout de même une sorte d’aversion pour le sexe dans le cinéma contemporain. Dans une interview accordée à WMagazine, l’icône hype Ryan Gosling regrette d’ailleurs que les réalisateurs et les producteurs adoptent une attitude trop sage et méthodique vis-à-vis des rapports sexuels à l’écran, alors que le cinéma et le sexe ont toujours noué des liens forts (avec des réalisateurs aussi singuliers que Lars Von Trier en figure de proue) : «Les acteurs deviennent très professionnels et compétents pour se mettre en valeur par rapport à la lumière et pour ne pas prendre trop de place par rapport à leur partenaire. Mais toutes ces choses sont artificielles et doivent être mis de côté si vous voulez créer un sentiment d’intimité. Dans la vraie vie, le sexe est sale…».

 

 

France, mon amour

Il suffit de jeter un œil aux productions hexagonales récentes pour comprendre que le cinéma français semble plus libéré sur ce sujet que celui outre-Atlantique. Des exemples ? Le meilleur reste celui des deux films les plus remarqués au dernier Festival de Cannes, L’Inconnu Du Lac et La Vie D’Adèle, qui, entre deux plans stylisés et poétiques, trouvent le temps de passer par la case cul. Dans une interview accordée fin mai au site du Nouvel Observateur, Adèle Exarchopoulos, l’héroïne sulfureuse de La Vie d’Adèle, déclarait ainsi que les scènes de sexe du film n’étaient «absolument pas chorégraphiées. Léa Seydoux et moi nous mettions simplement dans les positions qu’adoptent deux femmes qui couchent ensemble et nous laissions aller. Une chorégraphie rassure peut-être, mais elle ne change rien au fait que faire l’amour passe par des sensations tactiles. Il faut caresser le corps de votre partenaire, lui empoigner les seins, descendre jusqu’à son sexe, l’embrasser.»

 

 

Il faut dire que le cinéma français a toujours été un bel exemple d’audace dans ce domaine (rappellez-vous Les Amants ou Les Valseuses). Bien sûr, il y a toujours cette volonté de ne pas choquer le spectateur, de ne pas aller trop loin, mais des films récents comme Mes Chères Etudes, Jeune Et Jolie ou encore Möbius ont prouvé qu’il était possible de filmer les rapports sexuels, qu’ils soient physiques ou sentimentaux, désirés ou non, homosexuels ou hétéros, sans gratuité, mais avec intelligence et humanité.

 

Série, fais-moi mal

Face à cette vague puritaine du cinéma hollywoodien, on peut opposer la liberté créative des séries, dont le sexe fait partie intégrante de l’histoire. Notamment dans Girls, où Lena Dunham se permet plus de choses que n’oserait faire monsieur-tout-le-monde in real life. Pourtant, chez la nouvelle chouchoute de HBO, tout semble ancré dans la réalité, on est donc loin de la sauvagerie et de la bestialité de Game Of Thrones ou de The Tudors : chez elle, le sexe n’est jamais abandonné à la pornographie, tout est vicieux, coquin et hyper-provocateur, avec même un peu de gras qui dépasse - la série est tellement connue pour son attraction du corps qu’une version porno vient même d’être créée.

 

 

Régulièrement donc, les séries (on peut même citer Weeds et L World) s’autorisent tout, y compris les moments de masturbation. Et dans ce registre, les plaisirs solitaires de Lucy Spiller (aka Courteney Cox) dans la très inégale Dirt sont sans doute les plus belles réussites. On y voit l’ex-Monica Sellers seule dans son lit entrain de prendre plus de plaisir que ne saurait lui donner un homme. Une scène qui a le mérite d’en dire plus sur la sexualité féminine que toute une saison de Sex And The City – exemple-type de séries qui, à l’instar de certains films cités plus hauts, se servent davantage de l’amour comme fond de commerce que comme sujet d’étude.

 

Réalisme, quand tu nous tiens…

Parler de manière générale d’un cinéma anti-sexe, celui qui castre tout élan de voyeurisme, serait une erreur. Car, si une frange assez large de cinéastes s’avère aussi prude que puritaine, il demeure relativement facile, notamment chez certains réalisateurs irrémédiablement indés' (Larry Clark, Lars Von Trier,…), de tomber sur des scènes de sexes qui ne se contentent pas d’aligner les expressions du visages et quelques bruitages sans âmes. En creusant un petit peu, on peut même dénicher quelques scènes vraiment chaudes, célébrant l’amour ou bien l’acte purement bestial comme il se doit dans une mise scène éloquente. Comprendre : des scènes non-asexuées et ayant d’autres buts que de répondre à l’excitation d’ados pré-pubères et de jeunes midinettes en quête d’apprentissage.

 

 

Exemple flagrant, la scène d’Enter The Void de Gaspard Noé où deux des personnages roucoulent pendant plus de cinq minutes dans une ambiance érotique, presque minimaliste. C’est arty, fascinant, graphique, et la relation des deux personnages – qui, soit dit en passant, ne serait pas simulée - prend en permanence le dessus sur la démonstration purement sexuelle. C’est cette sexualité-là qui a un intérêt, celle qu’on retrouve aussi dans les œuvres de James Grey ou de Vincent Gallo - revoir à ce titre la scène culte de The Brown Bunny où le réalisateur se voit offrir une fellation par Chloë Sevigny. Ce n’est pas tout à fait de la pornographie, ni tout à fait une scène d’amour classique. C’est l’entre-deux, et peut-être le meilleur des deux. C’est donc à cette scène que revient le mot de la fin, et c’est aussi bien.

 

 

 

Maxime Delcourt.