La nuit - jadis plus réputée pour s'accorder avec ce type de commerce - a laissé le jour reprendre le flambeau. Place à la visibilité décomplexée des boutiques dédiées au plaisir de façon à ce qu'elles se fondent dans le décor, entre un magasin de fringues équitables et un salon de massage ; l'aspect glauque «réservé aux pervers» a été remplacé par l'entrée libre à tout public - le glamour a définitivement mis la vulgarité à la porte. La présentation a changé ? Oui. L'accueil ? Pareil. Sans oublier l'ouverture, en termes d'horaires, oui, mais aussi d'esprit. Les termes aussi ont évolué. On parle volontiers depuis quelques années de love-store ou love-shop, et il est vrai que rabbit sonne plus mignon que «gros vibro». Des quartiers comme Pigalle ou la rue Saint-Denis continuent néanmoins dans l'alignement des sex-shops à l'ancienne (avec, dans certains cas, les cabines, les vidéos, les shows...) pendant que des boutiques plus chics situées dans des zones de Paris pas obligatoirement réputées érogènes ratissent large, mettant simplement en œuvre la phrase d'Antoine Blondin qui dit que «le cul est la chose la mieux partagée au monde». En effet, il était grand temps que le sex-shop se démocratise, qu'il s'adresse à celles et ceux qui font du sexe dans la vie, c'est-à-dire à tout le monde. Il y en a pour tous les goûts et tous les coûts.

 

Maintenant, quel est le point commun entre la boutique fetish BDSM Dèmonia, le Leclerc du sexe Concorde, les jeux de filles de Dollhouse, le masculin New Millenium qui vend des godes Tour Eiffel et le classic shop Galactica ? Facile : on y va pour faire du shopping sexy et... c'est à peu près tout ? La réponse avec les témoignages des vendeurs de ces boutiques - à toucher avec les yeux.

 

 

ANONYME, BOUTIQUE ANONYME (Boulevard de Clichy)
Installé en plein quartier rouge de Paris (Pigalle), ce shop tradi' vient de souffler sa vingtième bougie. Il est au sex-shop ce que la supérette est au supermarché : un petit épicier du sexe. Rayon impressionnant de pornos. Un peu de gadgets, un peu de lingerie, un peu de tout. A noter : propose les petits manuels ludiques et lubriques de la collection Osez... (éditions La Musardine). Le vendeur travaille dans la boutique depuis trois ans et s'en occupe trois nuits par semaine.

«Nous, on vend un peu de tout : des gadgets pour des fêtes d'enterrement de vie de jeune fille ou de vie de garçon, des DVD – c'est notre spécialité – des livres même... On est un sex-shop généraliste parmi ceux du coin. En fait, on compte trois patrons sur le boulevard qui sont responsables, en partie, des magasins. Il n'y a pas vraiment concurrence réelle avec internet. Pour les vidéos, les vrais consommateurs sont, en général, des collectionneurs. Après, en ce qui concerne les gadgets, c'est vrai que les tarifs sont plus attractifs sur le net mais les gens, sur le moment, viennent à Pigalle pour passer une soirée bien particulière ; avant ils sont peut-être allés au Moulin Rouge ou ailleurs, et ils rentrent en couple et décident de se faire un petit délire. Et puis sur le net, il n'y a pas le rapport avec le vendeur qui oriente, qui conseille. Il n'y a pas vraiment de téléchargements légaux pour les films X, hormis certaines chaînes comme Dorcel TV mais qui proposent des prix exorbitants. Sur Internet, oui, on peut trouver plein de choses, en contrepartie il y a aussi plein de choses qu'on peut ne pas trouver : les films sont souvent incomplets ou avec un code payant. Nous, on est basés sur des tarifs extrêmement bas, sur des Blue Ray Dorcel de strip-tease en 3D par exemple que des grandes surfaces vendent 45 euros, nous on les vend à 25. On fait le même prix que les sites des studios de productions américains ; on les sort en même temps. C'est comme la consommation de disque, ça peut reprendre ! Quand on voit que Daft Punk a battu le record du nombre de vinyles vendus avec son dernier album (sic)...

 

Vous prenez les cigarettes électroniques, aujourd'hui, ils ont le même problème, ils sont partout ; bientôt il n'y aura plus que les boutiques valables qui resteront. Ça a été la même chose avec la téléphonie mobile. En ce qui concerne les clients, ça va du touriste lambda aux gens qui viennent régulièrement acheter leurs vidéos en passant par des jeunes de passage qui cherchent un gadget. On a des habitués qui viennent avec leur liste. Beaucoup de femmes viennent seules aussi : toutes les danseuses de Paris, les prostituées et les actrices X. Les trois quarts font du strip-tease à côté, et c'est pratique : à Pigalle, tu es sûr d'avoir des produits vraiment pointus. Au niveau de l'âge, ça va de 18 ans à la personne la plus âgée possible – comme une à qui j'ai vendu récemment un godemichet. Je lui ai posé des questions, par curiosité, j'étais étonné, elle avait 88 ans... Elle m'a dit que c'est parce qu'elle voulait simplement continuer à avoir du plaisir, que son mari était mort depuis 15 ans. C'était sa première fois, j'ai dû lui expliquer, j'étais gêné mais j'ai trouvé ça génial - tant mieux si elle peut encore s'épanouir. Les personnes âgées sont extrêmement libérées, elles ont le cerveau qui s'appuie sur le front et qui se libère. Nous aussi, on veut libérer tout ça, on n'a pas de rideaux ni rien, on a l'optique de faire des boutiques classiques dédiées au plaisir, sans aller vers l'extrême. Le but, c'est de démocratiser. Après c'est tellement démocratisé, c'est plus logique que les gens fassent leurs courses dans des magasins clean plutôt que d'aller dans des boutiques hyper-glauques situées dans une impasse au fin fond de la rue Saint-Denis. Même sur Pigalle, d'ailleurs, vous allez à côté, ils ont des trucs hallucinants, des godes d'un mètre - moi, je trouve ça choquant - et ce n'est pas forcément très éclairé ni très propre. Mais bon, cette image est en train de changer puisqu'il y a plein de boutiques qui ne sont plus comme ça dans Pigalle.

 

Les love-shops ? Je ne suis pas sûr que les gens de banlieues, par exemple, aillent dans le Marais dans l'intention de faire des courses sexy. Quand on vient à Pigalle, on est là pour ça : les gens savent ce qu'ils veulent, ils ont déjà repéré. Sur le plan moral, on a chacun nos limites, voilà, c'est personnel : faire l'amour avec un animal, je trouve ça un peu hardcore, ça m'intéresse pas, mais chacun fait ce qu'il veut avec son cul. Une fois, il y a un mec qui m'a demandé un film avec des filles mortes, mais réellement mortes, hein...  Mais bon, quelle est la norme ? Aujourd'hui, il n'y en a plus. En tout cas, je considère ce commerce comme n'importe quel commerce. J'ai eu un magasin de téléphones pendant 10 ans : vendre un téléphone ou vendre un gode, pour moi c'est exactement la même chose.»

 


MIGUEL, DE LA BOUTIQUE DEMONIA (22, Avenue Jean Aicard, 75011 Paris)


FIP en fond sonore alternant relax jazz et...les Stranglers (Strange Little Girl). Des cadres type imitation Pop Art (sublimes shoes, cordes...) bandent les murs. Catwoman, prête à dégainer le fouet, tient entre les griffes Cinquante Nuances Plus Sombres ; il s'agit d'une photo. Le latex côtoie le cuir, le vinyle, les martinets et les bâillons boules. Ici, on fait aussi dans la dentelle. On est chez Dèmonia, boutique number one sur le fétichisme, et ce depuis 1990. Miguel, le charmant responsable, fait la visite guidée. D'abord fournisseur puis photographe, il est devenu le gérant de Dèmonia suite à des atomes très crochus avec la patronne : cette dernière, partie à la retraite, lui a confié les clés – pas des menottes mais de la boutique.

 

Casser les tabous

«Le SM, ce sont des gens qui ont besoin d'oublier leur individualité : le mec qui va mettre sa cagoule, c'est pour oublier qu'il est Jean-Jacques. Ils vont se laisser dominer plus facilement. Ils se servent de ces accessoires pour se déshumaniser : 'je ne suis rien, j'ai le droit de le faire, ma mère ne va pas m'engueuler.' Tu prends un couple disons classique, tu files un simple bandeau, le mec va oser faire des choses qu'il n'oserait pas faire si la nana le regardait en face. Par exemple, tu en as qui ne conçoivent plus que leur femme leur fasse une fellation parce qu'elle embrasse les mômes après. Encore une fois, le bandeau va aider.  Elle aussi va aller là où elle se l'interdisait en ne se disant pas que son mec va la percevoir comme une salope. Ça différencie ce que tu fais dans la vie et ce que tu es. Tu n'as même pas besoin d'acheter un bandeau, tu prends un bout de chemise, un tissu ! Beaucoup d'accessoires qu'on trouve ici restent néanmoins irremplaçables : le bâillon boule ou encore la cravache -  bon, tu peux donner des fessées mais la sensation n'est pas la même. Je n'aime pas le terme «pimenter» ; mettre du piment, ça sous-entend que le couple se fait chier au lit et a besoin d'utiliser des objets pour tuer l'ennui : ce n'est pas qu'il s'emmerde, c'est qu'il n'arrive pas à faire ce qu'il veut et qu'il arrive à un stade où il a envie de briser des barrières. Si on pouvait tous aller plus loin dans notre sexualité sans avoir recours à rien, ce serait super, mais ce n'est pas le cas : on n'a pas été éduqué comme ça, du coup on est obligé de passer par des artifices. On se contente d'utiliser un petit pourcentage sur les capacités de notre cerveau - pareil pour la sexualité. Nous, on essaye de fidéliser : un client qui commence les petites pratiques SM va changer sa sexualité et va progressivement aller plus loin. On a beaucoup de mecs qui viennent la semaine en éclairage. Et le samedi, plein de couples. Pas mal de clients d'ailleurs viennent avec une maîtresse, une prostituée, une escorte... pas toujours évident pour un mec de demander à sa femme qu'elle le sodomise. On a une clientèle qui entre dans le fétichisme par le bondage, d'autres par les sextoys... Il y en a aussi qui passent chercher des accessoires ou de la lingerie pour une soirée déguisée ! C'est vrai que chez nous, ce n'est pas très intéressant d'acheter des huiles de massage. Ou alors, on a aussi des clients qui viennent des pays arabes par exemple, vu que ce genre de boutique ne court pas obligatoirement les rues là-bas. Eux, ils font le plein. Le problème, c'est à la douane. Mais comme on a beaucoup d'objets métalliques, le mec peut toujours faire passer ça pour une poignée de porte.»


Le SM, cloué au pilori ?

«Une grande majorité de la population vit dans la frustration sexuelle. Si tu fais un sondage, je suis sûr que tu ne trouveras pas tant de gens si heureux que ça sexuellement. Tu te persuades que ce que tu fais est normal, plutôt que d'essayer de comprendre les autres pratiques, avec la tendance à les rejeter direct. Aujourd'hui encore, si en soirée tu confesses que tu aimes des pratiques SM, on te regarde de travers et on visualise des choses qui n'ont rien à voir. Comme s'il fallait que les gens se justifient d'avoir une sexualité... De toute façon, rien n'est bien ; si tu es gay, c'est pas bien, si tu es SM, c'est pas bien, si tu es fétichiste, c'est encore pire, si tu kiffes les pieds de ta nana, c'est que tu as un problème... Nous, on n'a pas eu de nouvelle clientèle en raison du succès de la trilogie Fifty Shades. En général, ce bouquin a servi à s'évader, rien de plus, il y a un net détachement entre la fiction et la vie des gens. Dans les films, souvent, le SM est lié au méchant : si tu prends Pulp Fiction, le mec se fait violer par La Chose, un mec avec une cagoule, alors que c'est un soumis en plus, donc théoriquement quelqu'un qui ne fera de mal à personne ! Après, dans la mode, si beaucoup de codes SM sont repris, ça reste quand même très élitiste. Tout le monde ne lit pas Vogue, qui fait un édito SM dans quasiment tous les numéros. Quant aux pubs SM, le sujet est tourné en dérision.


Pour la parodie de Fifty Shades (50 et des Nuances d'Amanda Sthers, actuellement au Palace, ndlr), ils m'avaient contacté pour être partenaire, puis ont fini par lâcher l'affaire. La prod' a considéré qu'on était trop sérieux pour leur pièce, celle-ci faisant plus dans le second degré. Encore de la fausse ouverture d'esprit. De toute façon, en France tout ce qui touche au sexe reste très fermé. Pour prendre un exemple de notre milieu à nous, on peut trouver des donjons SM légaux en Belgique ou en Espagne alors que la France est l'un des rares pays en Europe où c'est devenu illégal. Chez Dèmonia, on fait un travail d'élargissement : quand tu vois ces affiches marrantes sur les murs, c'est pour sortir du cadre trop premier degré - on essaye de donner un côté théâtral. Les love-shops l'ont très bien compris, les gens y vont de façon décomplexée, ce qui n'est pas complètement le cas ici, même si ça commence ; une fois que tu as vu que tu peux revenir, ça va, mais la première fois, c'est difficile. Le problème est déja dans le terme, français, de «sadisme», qui vient de Sade qui, lui, prend du plaisir dans la souffrance de l'autre. Dans le SM, l'autre ne souffre pas puisqu'il est demandeur. A partir du moment où tu es demandeur, tu ne souffres pas et, en tant que sadique, tu ne peux pas prendre du plaisir à quelqu'un qui a demandé : tu prends du plaisir uniquement si le mec n'est pas d'accord et là, c'est de la torture - et une pathologie. Ça, par exemple, aucun média ne va prendre le temps de l'expliquer.

Avant que je sois là, avant que je sois même fournisseur, l'un des bons revenus de la boutique, c'étaient les cassettes vidéos. Aujourd'hui, ça ne nous intéresse pas du tout. Les gens qui en achètent demandent à ce qu'on garde la boîte ou ils la jettent tout de suite après. Typiquement l'anti-SM à mort. Des mecs dans la frustration totale qui ne vont jamais communiquer avec leur femme. Les vidéos SM qu'on vend ne reflètent pas mais amplifient le réel - comme un porno traditionnel, voilà. Les acteurs sur-jouent, surtout dans les films asiatiques où ils trouvent que c'est encore mieux quand la fille pleure. En ce qui concerne les martinets, il y en a plusieurs catégories : certains sont faits pour commencer la séance, d'autres pour la finir. Le bondage, c'est pareil, il ne faut pas faire n'importe quoi, ce n'est pas dangereux ; je le sais, j'en fais. Mais comme en Italie un très grand maître shibariste a tué deux étudiantes lors d'une soirée défonce, ça a encore donné un bon argument à la presse pour diaboliser cette pratique.»
 

Discrétion et popularité

«Il est arrivé que des gens, y compris des gamins, se mettent à traiter de pute une nana qui sortait de la boutique, ce genre de choses. Pour stopper tout éventuel problème, on a décidé d'embaucher un vigile. Après, le rideau et la devanture rendent le lieu discret : il y en a qui habitaient ici depuis 10 ans et qui ne savaient même pas qu'on existait ! Dans le milieu, en revanche, la communauté nous connaît très bien. La Nuit Dèmonia (grande fête fetish organisée chaque année par Dèmonia, ndlr) compte 1700 personnes. Ce n'est pas une partouze géante. Tu y entends des fessées éventuellement en fin de soirée, il y a du sexe, mais sur les côtés, sur les 1700, il y en a peut-être 100 qui dévient. Et c'est très respectueux. Aucune fille ne se fait emmerder à aucun moment : s'il y en a un qui vient pour mettre des mains au cul, crois-moi qu'il se fera sortir rapidement par les autres. Les types de la sécurité ont moins de problème à la Nuit Dèmonia que dans un festival de musique ou dans les grosses soirées d'écoles de commerce qui virent aux comas éthyliques. La première fois que j'y suis allé, personne ne voulait m'accompagner – alors que j'évolue dans un milieu dit ouvert, dans la photo... les mecs avaient peur de se prendre des fessées de la part des dominatrices ! Au final, ça s'est très bien passé. En général, on a très envie d'y retourner...»
 



RICHARD FHAL, DE LA SOCIETE CONCORDE
Ironie du sort, Concorde est une société créée en 1969. Qu'est-ce que ça représente, Concorde ? 100 salariés. D'une part grossiste, elle fournit, en France et à l'étranger, aussi bien des jouets que des aphrodisiaques, de la lingerie ou des poupées gonflables. Concorde, c'est quatre très grands love-stores à Paris. Mais encore de la vente en ligne, évidemment. La très grande surface du cul. Depuis les bureaux de 5000 mètres carrés situés à Champigny-sur-Marne, Richard Fhal, PDG de Concorde, nous répond.

 

Love-store

«Qu'est-ce que c'est que les love-stores ? Je suis un peu à l'origine de la création de ce type de magasin puisque j'ai fondé la première boutique Concorde, et ce en-dehors d'un quartier chaud. Quartiers classiques et basiques avec des horaires de jour et non pas des heures comme dans les sex-shops traditionnels qui ouvrent à 22h et ferment vers 3h. Avec vitrines ouvertes présentant la lingerie. On est généralistes puisque nos magasins font entre 500 et 1000 mètres carrés : on a tout, y compris l'ensemble des produits de niches. Il existait il y a encore quelques mois des cabines de projection pour les couples ou les messieurs et dames seuls, on les a fermé pour mettre en avant une niche assez porteuse : le SM et le fétichisme. Il y a une vraie tendance à ce genre de produits. Ça a été déjà le cas il y a une petite vingtaine d'années avec Madonna qui faisait des clips dans lesquels elle endossait des vêtements de cuir et des clous, c'est un peu tombé en désuétude, et là, ça revient. Pas une grande tendance non plus parce que ça ne concerne pas tout le monde : il y a néanmoins des gens avec une sexualité normale qui s'essayent aux menottes, au bondage, aux yeux bandés, aux vêtements fétichistes... Pendant 30 ans, on avait que des messieurs qui venaient chez nous avec une moyenne d'âge de 50 ans. Aujourd'hui, la moyenne, c'est 35 ans, et ce sont des femmes, à au moins 65 %. Les femmes ont évolué très vite, elles n'ont pas de complexes, elles posent de vraies questions ; quand elles achètent un sextoy, elles disent si elles sont clitoridiennes ou vaginales et affirment sans tabou qu'elles veulent quelque chose pour satisfaire leur besoin. Les messieurs, en revanche, ont gardé leur timidité : on a toujours 10 % de la clientèle masculine, et ça depuis l'origine, qui achète quelque chose chez nous en disant que ce n'est pas pour eux, que c'est pour un copain ou pour faire une blague.»
 

Les «Leclerc du sexe»

«Quand j'ai ouvert le premier magasin dans un quartier tranquille, on m'a dit 'tu es dingue, les gens n'entreront jamais' ; il m'a suffit de faire des boutiques glamour, avec beaucoup de lingerie, de sextoys très softs, bien présentés... et le résultat a été au rendez-vous. Nous, on est love-store, pas sex-shop dans la mesure où on n'est pas situé dans les quartiers de nuit. La présentation n'est pas la même - on y vend peu de DVD, beaucoup de sextoys et énormément de lingerie ou de cosmétiques. Et ce qui nous différencie du petit love-store comme Le Passage du Désir (11 rue Saint-Martin, dans le 4ème arrondissement de Paris, ndlr), c'est que nos surfaces font 500 mètres carrés. On est un peu un Leclerc du sexe. Chez nous, on trouve absolument tout : ce qu'on trouve au Passage du Désir et ce qu'on trouve dans un sex-shop. La clientèle n'est pas obligée de passer devant des gros godemichés pour acheter un vibro en plaqué or, par exemple. A l'heure actuelle, 80 % de leur vente sont faites avec de la vidéo – soit en projection, soit en produits finis à emporter – alors que dans les love-stores, il n'y a pas de DVD : chez nous on peut quand même en trouver au fond du magasin – la sexualité ne peut pas se cantonner seulement à des vibromasseurs.»
 

La France à la traîne

«En France, la sexualité a été fermée pendant très longtemps sur un plan industriel et sur le plan des mentalités. On a pris beaucoup de retard par rapport à un pays comme l'Allemagne : dans l'aéroport de Berlin ou de Düsseldorf, il y a un vrai sex-shop d'une centaine de mètres carrés depuis au moins 25 ans. Mais la France a remonté la pente, grâce aux femmes qui sont extrêmement consommatrices, sans complexe et sans tabou. Maintenant sur un plan commercial et industriel, on a beaucoup de retard : les Hollandais et les Allemands ont pris énormément de parts de marché.»

 

DELPHINE, DE LA BOUTIQUE DOLLHOUSE (24 rue du Roi de Sicile, 75004 Paris)


Femmes consommatrices, okay, mannequins des vitrines, okay, dominatrices, okay, poupées gonflables, okay, pornstars sur les jaquettes des films X, okay ; mais où sont les femmes quand même ? Comprendre : les responsables de sex-shops. Chez Dollhouse, par exemple. Boutique ouverte depuis un quinquennat dans le Marais, spécialisée dans les «jeux de filles», créée par deux filles et tenue par que des filles et un bouledogue (femelle ?). Particularité : shop autorisé aux mineurs (oui, oui) à l'étage, réservé aux majeurs au sous-sol.

 

Alternative au sex-shop hétéro-centré

«Caroline et moi, on était à la recherche d'une boutique dans laquelle on pourrait trouver des objets sexuels : à l'époque, on commençait à appeler ça des sextoys alors qu'avant, c'était tout simplement des vibros. Avec la nouvelle génération de jouets et des magasins comme celui-ci, le vocabulaire a complètement changé - moins déculpabilisant : n'importe quelle minette peut franchir le pas de la porte sans rougir. On n'entre pas dans une boutique comme la nôtre comme on le faisait il y a 15 ans. Moi, avant, quand j'allais dans des sex-shops traditionnels, je repartais sans rien parce que ça ne me correspondait pas. Mais surtout : on y entrait difficilement, avec moustache et paire de lunettes. Nous, on cherchait de quoi s'amuser ; on avait une sexualité relativement épanouie et on voulait des accessoires pour la pimenter - et non un palliatif à quelque chose de triste de célibataires. Et comme on ne trouvait rien de vraiment sexy à Paris, on a crée Dollhouse. On est arrivées au moment où Nathalie avait repris les rennes de la société Sonia Rykiel au niveau marketing et a crée un corner sex-shop dans celui de la rue des Saints-Pères. Et ça a permis, parce que c'était haut de gamme avec Rykiel, de commencer à parler de sextoys qui arrivaient en France. Et du fameux rabbit, le sextoy dont toutes les minettes ont parlé ! Il y a eu le phénomène Sex & The City où des personnages branchouilles bien dans leur peau se retrouvent à s'éclater avec un rabbit. Mais Rykiel, ça reste cher : personnellement, je n'ai pas les moyens de foutre 400 euros dans un vibro. Donc le but était de trouver une proposition accessible pour un client lambda.


Au départ, c'était dédié au plaisir féminin. En réaction au sex-shop traditionnel qui s'adressait à un public masculin avec un fantasme de la sexualité féminine très loin de la réalité. En tant que nanas, on avait envie d'ouvrir une boutique pour les filles, ou en tout cas pour la sexualité des filles quel que soit leur partenaire ; le corps d'une femme reste le corps d'une femme, peu importe la sexualité. Maintenant les femmes viennent avec leurs partenaires, masculin ou féminin. Et de plus en plus d'hommes seuls viennent acheter des objets pour eux.»
 

Éducation sexuelle flinguée

«Qu'on soit un homme ou une femme, on ne sait pas grand chose de la sexualité. On a des cours sur la reproduction, les organes génitaux, sur comment tomber enceinte ou pas, sur les MST et ça s'arrête là. Plus tard, les filles ont un contact avec leur gynéco qui va leur parler uniquement d'anatomie. Mais jamais on a un endroit ou quelqu'un avec qui on parle de technique, de comment ça fonctionne et encore moins de zones érogènes - de plaisir. Nous, ici, on est là pour parler de ça aussi : les personnes viennent pour chercher des conseils, pour découvrir. Les hommes, de plus en plus, on commence à les initier à des sextoys - comme prendre du plaisir anal, ce qui ne veut pas dire qu'on est homos. Plus on communique dans un couple, plus ça permet d'essayer de nouvelles choses sans tabou. Et s'embarquer dans des expériences plutôt drôles... Nous, c'est ce qu'on essaye de dire aux gens, que la sexualité, c'est quelque chose de plutôt drôle et pas grave du tout... Relax !»
 

Boutique tout public

«Si j'ai une commande sur internet, les dates de naissance ne s'affichent pas. Les ados qui viennent, c'est plus par défi. C'est plus 'on est une bande de potes, on s'éclate, waouh t'as réussi à entrer dans un sex-shop !!!' Je pense que, quand on a 15 ans, on n'a pas envie de ça. A 15 ans, tu sais que ça existe, tu ne sais pas vraiment à quoi ça sert, tu es encore midinette ou fleur bleue, tu as envie de découvrir l'amour comme il est, tu n'es pas obligatoirement à l'aise avec ton corps ni avec le corps de l'autre. Les sextoys, les huiles de massage etc., sont faits pour pimenter la sexualité quand elle est déjà bien installée dans une vie. La clientèle moyenne qu'on a, c'est entre 30 et 50 ans. Les 20/25 ans, on en a bien sûr, mais ils ne vont pas chercher la même chose que ceux qui sont un peu plus vieux ; pas qu'ils soient blasés de leur sexualité, non, mais ils ont juste envie de se tourner vers de l'inédit et ils savent mieux ce qui les fait vibrer. Qu'est-ce qu'un gamin de 16 ans connaît de la sexualité ? Parce qu'il avait besoin, par rapport à des pulsions ou des envies ou pour faire comme tout le monde, il est allé sur internet voir des films pornos. Et qu'est-ce que tu vois comme images de la sexualité ? Une nana bien épilée qui crie dès qu'on la touche, des mecs membrés comme ça ; c'est pas tout à fait ainsi que la sexualité fonctionne... Alors ils arrivent en disant 'j'ai vu donc je sais', et les filles ont des premières expériences parfois un peu rudes. Parce qu'elles se retrouvent avec des mecs qui veulent un peu faire la même chose et elles, elles veulent ressembler un peu à ces filles-là parce qu'elles se disent que c'est ça qui plaît aux mecs. C'est vrai que c'est une génération qui a tendance à être très crue, mais on leur parle de sexualité partout. Ils se le prennent en pleine tronche et je pense qu'ils ne savent pas trop comment digérer tout ça.


Ce qui est génial dans le Marais, c'est que c'est un quartier qui bouge beaucoup. Ça nous permet de brasser une clientèle très différente : on a celle de quartier, qui a un bon pouvoir d'achat, oui, et qui a une culture élevée, aussi bien mode que musique. Mais les gens viennent d'un peu partout, de Paris, de banlieue, même de province, et beaucoup de touristes passent par hasard. Genre récemment, des New-yorkaises branchouilles se sont pointées parce que leur meilleure amie leur a conseillé de venir !»


Conseillères en sexualité

«On est là pour que les gens viennent nous parler. Évidemment qu'il y a une valeur mercantile aussi, puisqu'on est une boutique. Mais ça ne nous dérange pas de parler avec quelqu'un pendant une heure et qu'il reparte sans rien, dans le sens où on aura peut-être fait germer quelque chose. Il vaut mieux que la personne réfléchisse, revienne, plutôt qu'elle achète un accessoire parce que c'est le best-seller. On est là pour l'accompagner le mieux possible. Les premières questions c'est : est-ce que vous en avez déjà utilisé ? Qu'est-ce que vous aimez dans un rapport normal ? Quelle zone vous aimez simuler ? Ça dépend aussi du budget, on a des produits avec un prix très abordable, d'autres plus luxueux. On fait une sélection, une vraie, par marque, par gamme, on n'a pas besoin de tout vendre. Si on estime que ce n'est pas un bon produit, pas la peine de le proposer. Après, il y a des produits qu'on essaye, pas mal de marques nous les envoient pour les tester avant de les commercialiser. On vend des guides sur la sexualité : ça accompagne notre job, c'est un prolongement de notre discours. Depuis un an, on fait des ateliers sexy (bondage, massage tantrique, fessée, point G etc.) deux fois par mois, ici-même.»
 

 


FRANCOIS, DU GALACTICA (31 Boulevard de Clichy, 75018 Paris)


Retour à Pigalle avec le Galactica. Ouvert depuis belle lurette. A changé plusieurs fois de proprio. A connu son heure de gloire : il fut une époque où de très belles voitures s'arrêtaient devant. Très porté sur la lingerie. François y travaille depuis trois ans, moins par choix que par hasard.

«La vitrine est ouverte, la lumière, plein pot. Plusieurs magasins partent avec la même volonté, celle de déculpabiliser la démarche. Faire en sorte que ça devienne naturel. Internet, pour déculpabiliser la démarche, why not - effectivement, quand je dis bonjour à ceux qui entrent, il y en a beaucoup qui regardent leurs chaussures. En termes de conseil, ça joue beaucoup ; internet, c'est bien pour les yeux, mais le toucher compte beaucoup. Love-shop, pourquoi pas, si ça peut plaire... Oui, on peut s'amuser d'un point de vue marketing à s'attribuer un certain créneau, une certaine image, j'avoue que je ne connaissais pas la terminologie. Le quartier baisse, la clientèle se réduit, énormément d'établissements ferment. Au niveau international, beaucoup de touristes demandent où sont les femmes. Paris a quand même une image de ville de l'amour et du sexe et le petit coquin s'atténue de plus en plus, plein de gens reviennent frustrés. La question n'est pas de faire un immense bordel mais bon, entre le tout et le rien...  La démarche personnelle par rapport à la culture générale ne pousse pas à ce côté naturel : tout de suite, l'étiquette 'pervers' est associée aux sex-shops. Côté lingerie sexy homme, c'est vrai qu'il n'y a pas grand chose. Il y a beaucoup d'hommes hétérosexuels qui veulent ajouter une touche coquine à leur relation et, à part le string de merde, il y a que dalle. Il suffit de regarder les surfaces de présentation de produits, le choix sensuel homme est quasi nul. J'ai beaucoup de mecs qui arrivent en couple, ils veulent habiller leurs copines, d'ailleurs la démarche vient souvent de Madame. Les gode-ceintures sont utilisés majoritairement par des couples assis dans l'âge, mâtures, qui veulent casser des tabous. L'aspect sociologique m'interpelle, l'aspect professionnel non. Ce qui m'intéresse, c'est de discuter avec le client, je m'en fous de vendre ou pas. S'il y a des produits moins bons que d'autres, je n'hésite pas à les descendre, j'ai la volonté de bien faire mon boulot. Je me suis retrouvé là parce que je suis passé par une période basse, dans le creux de la vague et un pote m'a trouvé ce job. C'est loin d'être une ambition professionnelle. Mes limites, c'est le respect de l'autre, tant qu'on reste dans la dignité humaine. Après il y a eu des situations limites en terme de conscience. Je me souviens d'une anecdote particulièrement pathético-glauque avec un mec aux 80 balais bien tassés. Il voulait s'habiller en femme, soit - il m'a fait la totale, les bas, la poitrine, les chaussures à talons 10 cm, la robe... Dans la cabine, il essaye tout - je passe les aspects glauques - il part avec ses sacs de sous-vêtement dans son cabas, il se casse la gueule, et il y a vraiment l'odeur du vieux. Je sais pas si vous avez déjà senti l'odeur de la mort ? Qui colle au pif, 2h après vous l'avez encore... Si vous allez en Inde, avec leurs bestiaux, vous pouvez la sentir. Bon, il revient 30 minutes après, tout habillé en femme - chez vous très bien, mais pas comme ça dans la rue ! - et me demande : 'vous connaissez pas un couple qui cherche un esclave ?'.»  



PHILIPPE, DU NEW MILLENIUM (37, rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris)


Ding dong, ding dong. Comme dans tout lieu civilisé, il faut sonner avant de pénétrer dans l'antre. Ouvert dès lors qu'on sonne donc, ou plus exactement depuis 1999, New Millenium soigne tout : l'éclairage, les petits lasers rouges qui viennent caresser le visage, la frénésie de la techno qui s'accorde aux palpitations accélérées du cœur sous poppers, les cabines d'essayage, le petit écran qui diffusent des verges et des hommes qui s'en servent avec d'autres hommes. On se croirait dans une petite boîte de nuit : ça shoppe autant que ça chope.

 

Hype-marché

«On n'est pas du tout un sex-shop classique ; il y en a peu, des établissements comme le nôtre. Ce n'est pas la boutique avec le rideau en plastique devant et les vitrines peintes en blanc avec écrit «sex-shop» dessus. On reçoit les clients dans un cadre exceptionnel. Notre concept est basé sur Abercrombie & Fitch, une boîte américaine qu'on trouve sur les Champs-Élysées. Taille géante, des fringues, un établissement quasiment noir avec que des spots directifs, musique et lumière excellentes, bonne ambiance. Même principe pour nous. Musique majoritairement techno, lumières sélectionnées. On a la chance d'avoir un public jeune, à partir de 18 ans. Que des gens branchés. Il y a beaucoup de sextoys pour les hommes mais on n'a pas que des homosexuels, on a pas mal de nanas qui passent pour leur mec - c'est la nouvelle tendance. Il y a 15 ans, on longeait les murs pour entrer dans un sex-shop, maintenant c'est totalement fini : c'est dû à Internet. Les gens peuvent visualiser les articles d'abord puis ils viennent. Aujourd'hui, on parle tellement des sextoys - je pense notamment à la Tour est folle - que c'est branché. Fifty Shades a amplifié encore plus le phénomène. Il arrive qu'on fasse des nocturnes avec des ventes privées sur un groupe de personnes sélectionnées qui, pour des raisons X ou Y, ne veulent pas venir dans la journée - notamment des personnalités du showbiz'. Ce genre de boutique n'a plus rien à voir avec le sex-shop d'antan. Sur Saint-Denis, beaucoup ont fermé. Le concept du sex-shop sordide avec des tubes néons blancs où tout le monde est cadavérique, merci bien. Quand vous alliez à Pigalle il y a 20 ans, on vous poussait à l'achat. Tout ça, c'est terminé. Nous, on ne vend que du matos, pas de DVD; les films sont disponibles sur les plate-formes de téléchargement, à l'achat ou en piratage, ça ne sert strictement à rien. Le marché du porno est mort. Depuis 15 ans. Mort.»


Futur du sextoy

«On revient du Salon de Hanovre, un grand salon du sextoy et de la lingerie où il y avait toutes les nouveautés pour 2014. L'année dernière, l'événement pour nous, c'était la Tour est folle. Ça a plu a beaucoup de touristes : ils aiment tout ce qui symbolise Paris. C'est classe d'avoir un sextoy avec un super packaging, pas cher et qu'on peut présenter comme un objet de décoration. Pour 2014, je parie sur un un nouvel article conçu par des Chinois mais qui est trop dément. On l'attend avec impatience, je pense qu'on aura l'exclusivité sur la France : c'est une main. Tu vois La Famille Adams ? La main qui marche toute seule ? Eh bien là, c'est une main esthétique et non pas fantastique, totalement animée avec les doigts qui bougent. Pas besoin de piles, ça se recharge sur ordinateur avec une clé USB. Ça va faire un tabac.»
 

 

 

Texte et photos : Rosario Ligammari.