Les murs sont couverts de photos de groupes jamaïquains des sixties, la sono diffuse du ska, le bar rappelle un pub. L’impression d’avoir été aspiré par une brèche spatio-temporelle s’accroît quand le brave homme nous sert une pinte d’authentique bière british, une entrée en matière idéale puisque nous sommes venus essayer de comprendre pourquoi et comment les skinheads sont apparus au pays du Grand Timonier.

 

Comment as-tu eu l’idée de devenir skinhead ?
Lei Jun (MiSanDao) : J’ai découvert le mouvement skin dans les années 90. À l’époque, je bossais comme barman dans un bistrot français de Pékin, Les Galopins. Un pote m’a fait écouter l’album de Hardskin, un groupe Oi! anglais. J’ai tout de suite adoré cette musique et les idées qu’elle véhiculait - et en particulier le principe que l'union fait la force. Je trouvais qu’on n’avait pas de vrai mouvement rock’n’roll en Chine et je me suis dit qu’il fallait absolument que je me lance dans le trip skin. C’est pour ça que j’ai fondé MiSanDao en 1999 et que je suis devenu chanteur. A la fin des années 90, il y avait déjà des punks à Pékin mais ils jouaient plutôt du punk moderne alors que, nous, on a joué dès le départ du vrai punk comme The Exploited, Cockney Rejects ou GBH. J’organise depuis plusieurs années un festival punk. Mon rêve serait d’y inviter Sham 69 (groupe idolâtré par les skins dont le premier single a été produit par John Cale du Velvet Underground ; Sham 69 a fait une première tournée en Chine en 2009, ndlr). Il est question qu’ils reviennent en Asie avec GBH, j’adorerais qu’ils jouent dans mon festival. Pour en revenir à MiSanDao, le groupe continue mais il ne reste que le bassiste et moi comme seuls membres originaux…

Pardon d’être nul en chinois, mais que veut dire MiSanDao ?
Oh, c’est le nom d’une variété de cookie ! (Rires)


 

Il y avait déjà des skins chinois quand tu as fondé ton groupe ?
Non, je pense que je suis le premier et, pendant longtemps, je me suis senti salement seul. Il faut savoir qu’en Chine, la Révolution Culturelle est officiellement terminée mais, en fait, c’est faux : elle ne s’est jamais arrêtée ! La majorité des gens pensent encore comme à l’époque de Mao : ils n’aiment pas les personnes différentes, le rock’n’roll et tout ce qui relève de la liberté individuelle.


Tu portes un T-shirt Judge Dread. Tu aimes le ska, Trojan, tout ça ?
Ah oui, j’adore ! Une fois, j’écoutais Judge Dread dans un bar de Sanlitun (quartier de Pékin fréquenté par les étrangers, ndlr). Un étranger, un jeune, est venu me brancher en me disant que c’était cool que j’écoute de la musique skin. Il voulait savoir qui chantait. Quand je lui ai dit que c'était Judge Dread, il m’a répondu qu’il ne connaissait pas... Je lui ai dit d’en parler à son père, p’têt que lui connaîtrait ! (Rires). Franchement, c’est quand même incroyable que chez les jeunes étrangers, il y en ait qui ne connaissent pas la vraie culture skinhead !

 

Tu as beaucoup voyagé en Europe ?
Je suis allé en République Tchèque, en Autriche, en Pologne, en Allemagne et même en France où on a joué à Strasbourg en 2007. Mais c’est vraiment l’enfer pour avoir des visas. En 2009, on devait faire une tournée en Allemagne, un pays où on marche bien. Je suis allé déposer nos demandes de visas à l’ambassade. J’ai été reçu aimablement, on m’a dit qu’il n’y avait pas de problème et on m’a demandé de repasser le lendemain. Le jour J, je me suis pointé avec mon guitariste et j’ai eu la surprise d’apprendre que nos visas avaient été refusés ! J’ai essayé de savoir pourquoi mais on m’a répondu : «on ne donne pas de raison». C’était l’enfer, j’avais acheté les billets d’avion, les concerts étaient bookés… Le pote allemand avec qui j’avais organisé la tournée a appelé son ambassade à Pékin pour savoir ce qu’il se passait. On lui a répondu que c’était parce que mon guitariste de l’époque avait fait de la prison ! Résultat : on a dû tout annuler et j’ai perdu plein de fric…

Les skins sont souvent associés à la violence. C’est aussi le cas en Chine ?
Bof. Moi, je vois surtout les skinheads comme des rude boys, des mecs de la classe ouvrière qui aiment traîner ensemble pour boire de la bière, écouter de la musique et regarder des matchs de foot. Bon après, je suis un être humain : si quelqu’un me cherche la merde, je me battrais, mais ça n’a rien à voir avec le fait que je sois skin, c’est comme ça que je fonctionne. Il faut savoir qu’à Pékin, on doit être une vingtaine de vrais skins grand maximum, et quelques-uns d’entre nous ont déjà changé de trip. En règle générale, les jeunes sont surtout attirés par l’emo.

 


Et la politique ?
En Chine, les skins s’en foutent, vraiment.

Tu as déjà eu des problèmes avec les autorités ?
Oui, bien sûr. Ici, si tu veux vendre tes disques dans les boutiques officielles, tu dois faire valider tes paroles par le gouvernement. Évidemment, on nous a fait chier. On s’est aussi fait emmerder quand on a essayé de jouer dans les grands festivals rock. Il y a maintenant des tas de gros festivals dans toute la Chine, à tel point qu’on a l’impression qu’il s’en crée un nouveau tous les mois ! Et bien, on est toujours tricards à cause de nos paroles, du fait qu’être skinhead c’est mal, etc. Pareil à la télé. Un artiste étranger pourra montrer ses tatouages alors que moi, non. Dans le même genre, il y a le club de foot de Pékin qui joue la chanson qu’on a écrite sur eux, c’est cool, mais ils ne montrent jamais nos têtes sur les écrans géants du stade (le Stade des Travailleurs, ndlr).

 

 

Une fois, j’ai été arrêté par les flics parce que je fumais un joint. J’ai été condamné à deux ans de prison ! J’ai été mis en taule. Quand j’étais au placard, un mec m’a dit qu’il pourrait me faire sortir si je payais 12.000 euros... En Chine, si tu connais les bonnes personnes et que tu as du fric, tu peux te faire libérer. Par contre, si tu as de l’argent mais que tu ne connais pas ceux à qui il faut parler, tu te les fais les deux ans. On m’a donc demandé si je voulais payer ou rester. Le choix a été vite fait : je devais partir en tournée, je ne voulais pas que le groupe s’arrête et encore moins perdre ma femme ! (Rires) J’ai donc accepté, et je n’ai fait que deux semaines de prison. Depuis, je rembourse tous les mois ! (Rires)


Dans le documentaire Beijing Punk (film de 2010 réalisé par Shaun M. Jefford, ndlr), on te voit ingurgiter des flacons entiers de sirop…
Oui, du sirop contre la toux. Parfois, vivre ici est tellement dur que j’en bois pour me relaxer. Avant, je fumais de la marijuana, mais depuis que j’ai pris deux ans, je me suis rabattu sur le sirop, arrh, arrh. Je sais que c’est de la merde alors que la marijuana est naturelle, mais le gouvernement préfère que les gens achètent du sirop plutôt que du cannabis. Je sais qu’en Europe, il faut une ordonnance pour pouvoir se procurer ce genre de sirop - mais ici, on peut le trouver sans problème.

Tu penses pouvoir vivre un jour de ta musique ?
Si c’était le cas, je n’aurais pas ouvert ce restaurant ! Il m’arrive aussi de donner des cours de cuisine, genre apprendre à faire les nouilles à la mode du Hunan. Il arrive quand même qu’on se fasse pas mal de thunes avec le groupe. On a fait une tournée allemande de deux mois et à chaque concert, je touchais cinq cents euros, ce qui est vraiment cool. J’aime bien l’Allemagne. Là où je vais, les skins et les punks vieille école sont toujours ensemble. Je dirais que we’re a happy family (titre d’une chanson des Ramones, ndlr). Les Allemands passent leur temps à trinquer. Prost ! Prost ! Ils sont comme des frères pour moi. Je reviens tout juste du Yunnan (province chinoise frontalière avec le Laos, ndlr), quel bel endroit ! C’est un peu "l’Amsterdam chinois". Les gens peuvent boire et fumer. Tout est lent et paisible et le Parti Communiste n’est pas trop présent. La vie est beaucoup plus douce là-bas. Franchement, je  reste à Pékin seulement pour le rock’n’roll. Ici, il y a des salles de concerts professionnelles. Mais s’il n’y avait pas le rock’n’roll - et mes potes, bien sûr - je ne resterais pas une seule seconde dans cette putain de ville.
 

 

Tu tiens un restaurant, mais de quoi vivent tes acolytes de MiSanDao ?
Mon bassiste est un putain de branleur. Il ne fait rien à part rester chez lui. Le batteur est prof, et le nouveau guitariste, un petit jeune de 22 ans, donne des cours de guitare.


Il paraît que ton ancien guitariste a fait fort quand vous avez joué à Strasbourg…
Oui, il croyait que la France était comme la Chine, qu’il y avait des toilettes publiques partout. Comme tu le sais, ce n’est pas le cas, et un matin, une envie pressante l’a saisi. Tout était fermé et il ne pouvait plus se retenir, donc il s’est soulagé devant l’entrée du consulat suisse, sous les caméras de surveillance ! (Rires) Plus tard, on a été contrôlés par les flics. Ils nous ont demandé si on était des skins japonais. J’ai répondu qu’on était chinois. Les policiers ont  alors demandé à voir mon passeport, mais problème : je l’avais laissé à l’hôtel. C’était l’enfer, j’avais pris plein de speed et je ne me souvenais plus de la route ! Les flics ont menacé d’embarquer notre guitariste, qui ne comprend pas un mot d’anglais. Heureusement, j’ai pu appeler les punks français qui s’occupaient de nous. Ils sont venus et ont tout arrangé.


Et dans un futur proche, quels sont vos projets ?
Faire venir Sham 69 et repartir en Allemagne… Mais assez parlé : il est temps de reprendre une bière ! La bière chinoise, c'est de la vraie pisse, tu as vu ? Alors moi, j’importe de la vraie Stout d’Angleterre !
 

 

++ A Pékin, le restaurant de Lei Jun est le Noodles Inn, situé au 81 Gulou Dong Da Jie, à gauche dans Xiao Jing Chang Hutong.

++ La page Facebook et le site européen de MiSanDao.

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Olivier Richard // Photos : DR.