"Les femmes me semblent de plus en plus sommées de n'avoir que des fantasmes convenables... Mais qu'on leur foute la paix !"

Catherine Robbe-Grillet.

 

«Je suis à vous dans une minute, mademoiselle, mais je dois juste passer un coup de fil, car je vais au théâtre ce soir. Ah ! Chouette ! J’ai reçu un mail avec l’adresse du théâtre.» Catherine Robbe-Grillet, 83 ans, checke ses mails sur son iPhone. Des yeux clairs magnifiques, un sourire enchanteur, une tenue sobre et élégante, un joli bandeau dans les cheveux, elle est l’image de la vieille dame parisienne élégante. On a envie de lui dire qu’elle est très jolie, sans aucune flagornerie. «Oui, je suis une vieille dame, d’ailleurs on me cède toujours la place dans le métro, c’est formidable ! Les gens sont très courtois, contrairement à ce que l’on dit. Et je suis toute petite, je ne porte ni tenue en latex ni talons - pourtant, me voilà maîtresse de cérémonies sado-masochistes ; j'en ai, je pense, les nécessaires convictions intérieures.».

 

Nous sommes dans un café parisien chic, à Bastille, un mardi soir. Elle boit un chocolat chaud et parle avec énergie et bonne humeur de sado-masochisme, d’érotisme et d’amour. L’amour de sa vie. Alain Robbe-Grillet, romancier, essayiste et cinéaste disparu en 2008. Le Pape du Nouveau roman, à qui elle a consacré récemment un livre, Alain, qui relate leur rencontre, leur vie au quotidien (plutôt aisée), mais aussi leurs aventures sexuelles, leurs voyages, leur maison de campagne et leur goût pour les mots. «Nous avions une vie sexuelle et sentimentale bizarre, quand même !» lance-t-elle en souriant.

Catherine Robbe-Grillet n’est pas devenue maîtresse de cérémonies SM du jour au lendemain. «Quand j’ai rencontré Alain, il m’a tout de suite fait comprendre qu’il cherchait à avoir des rapports… particuliers. Un rapport de domination, avec des liens, des fouets, etc. Cela m’a tout de suite intéressée. Je le raconte dans mon journal, Jeune Mariée. Au départ j’étais soumise, mais on change dans une vie ! J’étais très libre. Alain, c’était l’homme que j’aimais, mais il m’a toujours donné une totale liberté sexuelle. Un jour, j’ai rencontré un jeune homme dominateur, mais à la différence d’Alain, lui aimait inverser les rôles. Un peu comme Sade, d’ailleurs. On oublie souvent que Sade n’hésitait pas à renverser les rôles et se faisait flageller par des prostituées. Mais il gardait tout de même la maîtrise : elles faisaient ce qu'il exigeait, comme ce jeune homme, donc. A ce moment là, je me suis aperçue que je ne voulais plus être dirigée. Ce n’est pas venu tout d’un coup, je l’ai découvert peu à peu. Notre vie avec Alain n’était pas seulement à deux, et il m’était déjà arrivé de soumettre des jeunes femmes sous son regard. J’aimais bien cela, d’ailleurs. J’ai toujours été bisexuelle et surprise que tout le monde ne le soit pas !» Elle rit. Ses yeux brillent dès qu’elle évoque son passé avec son mari. Mais la belle octogénaire n’est pas tournée vers le passé, elle n’a pas arrêté ses activités et continue, encore aujourd’hui, à organiser des cérémonies sado-masochistes. Cérémonies, car celles-ci impliquent un minimum de mise en scène. «Je me suis toujours intéressée à la théâtralisation de la sexualité. Et donc j’organise cela comme un chef d’orchestre, comme un metteur en scène. Ça étonne beaucoup! Tout de même, j'ai 83 ans... Mais est-ce qu’on reproche à Alain Resnais de continuer à mettre en scène ? Non ! J’aime choisir les participants, un décor, prévoir un début, une fin, des épisodes. Il y a quand même une différence avec le théâtre. Une pièce de théâtre se joue à plusieurs reprises et n'a pas, pour but, en principe, une émotion érotique. Tandis que moi, je ne répète jamais la même chose, justement pour conserver de la surprise et donc de l'émotion.».

 

 

On essaie de comprendre, à travers les mots élégants, l’aspect «pratique» de ces cérémonies. «Oh, mais je ne suis plus dans la génitalité depuis longtemps ! C’est un plaisir qui est pour moi cérébral et émotionnel. Par exemple, il y a peu de temps, une journaliste est venue m’interviewer chez moi à la campagne. Je lui ai fait visiter la chambre secrète qui n’est pas du tout, je le précise, un donjon gothique comme on pourrait l’imaginer, mais une pièce avec des objets que j'ai choisis un à un. Il y a notamment une vieille malle qui appartenait au grand-père de mon mari, une malle en camphrier, qui embaume encore la pièce aujourd’hui. Je lui ai montré un fouet, elle m’a dit qu’elle souhaitait que je l’utilise sur elle. Je l’ai attachée, ma suivante l’a fouettée, et elle s’est mise à sangloter en répétant sans arrêt "merci, merci, merci !" comme si elle attendait cela depuis toujours. C’est merveilleux de vivre cela, non ? À propos, je peux assurer aux jeunes femmes qui aimeraient être dominatrices qu'elles ont du temps devant elles : il y a beaucoup de demande et pas de retraite !».

 

Catherine Robbe-Grillet ne s’est pas toujours affichée publiquement sur ces activités. Elle a très tôt eu son double, Jeanne de Berg, la maîtresse de cérémonies, mais aussi l’auteur du témoignage Cérémonies de femmes. C’est à sa publication, en 1985, qu’il est devenu de notoriété publique qui se cachait derrière ce pseudonyme. Un journaliste allemand a reconnu une photo sur laquelle elle posait masquée dans le décor de son appartement : il avait interviewé son mari dans ce même appartement. Comment assumer cette image sulfureuse dans la France giscardo-pompidolienne ? «Les cérémonies étaient clandestines, et vous savez, on a plus de liberté quand on vit dans un milieu artistique. [Alain] était un écrivain, pas un diplomate, et la notoriété artistique permet plus de choses. Et ce même si on était perçus comme des originaux, notamment dans le milieu des psys - que je trouve plutôt normatif». Elle raconte la grande libération des années soixante-dix avec, cette fois-ci, une pointe de nostalgie. «Cela se referme aujourd’hui ! Il y a de plus en plus d'interdictions. Un exemple : François Ozon a dû s’excuser publiquement quand il a parlé du fantasme de la prostitution. Les femmes me semblent de plus en plus sommées de n'avoir que des fantasmes convenables... J'aimerais, pour elles, le droit d'avoir des fantasmes "incorrects"...  Qu'on leur foute la paix ! Il y a ces jeunes, là, qui revendiquent la liberté…» Parle-t-elle des féministes pro-sexe ? «Oui, c’est ça. J'approuve leur mouvement. Dans les années cinquante, c’était l’Etat qui censurait. Aujourd’hui, ce sont certaines minorités agissantes comme Les Femen : je les trouve de mauvaise foi et il y a chez elles, entre autres, une haine des hommes qui me dérange. Moi, je n’ai jamais eu aucune acrimonie contre les hommes.» Pourtant il existe bien l’image d'Épinal de la domina haineuse. «Oh non, moi j’ai plus l’impression de faire plaisir aux hommes, d’être même quelquefois une bienfaitrice. Et puis vous savez, Jeanne de Berg, c’est un autre moi-même, un autre personnage. Dans la vie quotidienne, je suis plutôt accommodante.».

 

 

Catherine Robbe-Grillet ne fréquente plus les clubs SM ou les donjons. «La grande époque, c’était les années 90. À partir des années 2000, il y en a eu de moins en moins et de moins en moins fréquentés, comme les églises !». Elle avoue également une raison pragmatique pour avoir elle-même progressivement délaissé ces lieux : sa vue a baissé, or ces endroits sont peu éclairés, et si elle voit mal, elle se sent peu à l'aise.

 

Éros a toujours été au centre de sa vie. Et Thanatos ? On associe souvent au SM la dynamique pulsionnelle d’Éros et Thanatos. Mais dans sa vie quotidienne, Catherine Robbe-Grillet a toujours été du côté de la pulsion de vie. Elle refuse le drame et se dit «douée pour voir le verre à moitié plein». Dans son livre Alain, elle raconte dans un passage long et troublant l’aventure passionnelle de son mari avec une belle actrice, et l’absence totale et sincère de jalousie de sa part. «Cela ne m’a jamais dérangée. Je n’ai jamais pensé qu’il allait me quitter. Et j’ai eu raison ! J’ai vécu quelque chose d’heureux. On avait un lien très fort, un lien intellectuel, une vraie complicité. On a voyagé dans le monde entier. Nous étions libres sexuellement. Je sais que c’est rare, mais j’ai eu beaucoup de chance.». Dans le même ouvrage, elle retranscrit les nombreux petits mots, les bouts de lettres, les messages de leur quotidien laissés sur un coin de table. Des messages parfois érotiques, toujours drôles et inventifs. Des mots aussi notés dans ses innombrables petits carnets. Mais aujourd’hui, les mots se sont numérisés, via les mails, les réseaux sociaux, les textos. Or ces textos d’amour peuvent se perdre. «Oh, mais il y a une application iPhone pour cela, mademoiselle ! Elle sauvegarde tous vos messages. Je vous enverrai le lien par mail. C’est important, vous savez. Votre mémoire, ne vous y fiez pas…».

 

 

Camille Emmanuelle // Photo de Une : PFRunner.