Beijing - Place Tian An Men
Samedi 24 août 2013
 
06.30 : Le lendemain de notre concert au Fang Shan Music Festival, après un réveil difficile, nous lançons l'opération "MM dans la ville #2". Après avoir posé devant les plus grands monuments parisiens, l'idée est d'étendre notre propagande à travers le monde et de nous incruster sur les photos des touristes néophytes. J'avais prévu le coup, difficile de transporter notre logo en acier lorrain depuis Paris, j'avais donc envoyé les plans à un ami designer et fait faire un MM en aluminium - plus léger, et surtout escamotable.
 
La place Tian An Men est un endroit très surveillé, très protégé. La plus grande place du monde est entourée de ministères et autres administrations politiques. Elle est le symbole de la suprématie chinoise, le regard du Grand Timonier accroché au dessus de l'entrée de la Cité Interdite impose le calme et le respect. 4000 ans d'Histoire nous regardent. L'âme des guerriers et des constructeurs de l'empire chinois plane dans la brume matinale. Quelques flics à peine réveillés attendent leurs relèves. Ça sent le tofu frit et les poubelles.
 
Nous avons répété l'opération, nous avons 3 minutes. Trois minutes pour nous rendre au coeur de la place, entre le mât du sacro saint drapeau de la République Populaire de Chine (drapeau qui dort encore dans une aile de la Cité Interdite, et qui sera escorté sous peu par l'élite de l'Armée Rouge et monté dans un silence des plus religieux). Trois minutes pour planter notre drapeau, poser à ses pieds et faire une volée de clichés.
 
Nous sommes stressés, nous ne connaissons pas les risques encourus, nous avons la gueule de bois (difficile d'être à la fois artiste et raisonnable).
 
 
 
 
07.00 : Action ! - D'un pas assuré mais pas trop rapide, tel des chasseurs massaïs à l'affut du lion, nous nous engageons vers le point que nous avions prédéfini la veille. Notre photographe dirige le cortège. Nous balayons du regard la place, la paranoïa nous envahit et les quelques touristes matinaux prennent des allures d'agents secret ou de gardiens de temples sacrés. L'adrénaline monte.
 
 
07.02 : Nous avons atteint notre spot, avec une minute de retard, la tension monte. Mais personne ne semble s'intéresser  à nous. Malgré tout, le stress de l'opération rend nos mouvement moins souples, plus nerveux … Le photographe est prêt, le cadrage défini … la lumière est là ! Nous montons la structure. Après plusieurs essais au préalable nous savons que nous pouvons la monter à deux en 39 secondes. Forcément, tout ne peut pas bien se passer et, dans le stress, je monte une des barres du MM à l'envers. Heureusement Nathan (notre ingé son retour) s'en rend compte et me le signale directement. Nous avons perdu 10 secondes. Mais il semblerait que notre discrétion ait payé. Personne ne semble s'inquiéter de ce groupe de Laowai (étrangers/blanc becs en chinois).
 
 
07.05 : Mission Accomplie - Le MM est monté, nous posons devant, clic clac… Shoot en rafale sous tous les angles. Personne n'a rien vu, nous sommes des putains de légionnaires. Nous remballons tout et nous repartons avec la même discrétion qu'à l'aller. Un petit déjeuner bien mérité nous attend à l'hôtel. Nous retraversons la place vers le boulevard, le sourire aux lèvres. Nous nous imaginions finir dans les geôles de la police politique et finalement nous avons eu moins de mal pour ce shooting que pour celui que nous avions fait au Trocadéro un mois auparavant. Nous hélons un taxi, puis deux, puis trois, aucun ne s'arrête. Pourtant des dizaines de taxis vides nous passent sous le nez. Bizarre.
 
Un fourgon noir s'arrête devant nous. Quelques policiers ou militaires sortent et nous demandent dans un mauvais anglais de les suivre. Ça sent le roussi. Nous faisons mine de ne pas parler anglais et essayons de créer calmement une incompréhension. Sueur froide le ton monte, nous décidons finalement de nous plier aux règles de nos hôtes, et nous montons dans le fourgon. Notre imaginaire s'installe et nous commençons à imaginer le pire. Nous sommes dans un pays ou la condamnation à mort et les camps de travail sont une réalité. J'envoie discrètement quelques textos à mes contacts chinois, en vain.
 
 
Nous ne roulons pas beaucoup, quelques centaines de mètres plus loin le fourgon s'arrête. Nous descendons et sommes invités à suivre nos nouveaux amis en uniforme. Aucune violence, ils semblent stoïques et habitués à la situation. Une fois à l'intérieur de ce qui semble être une simple station de police, nous sommes invités à nous assoir dans un bureau. Nos téléphones sont confisqués, ainsi que tous nos sacs. Nous ne sommes cependant pas fouillés. Heureusement, j'ai dans ma poche une boulette de shit qui n'arrangerait sûrement pas la situation. Je la cache sous le coussin du fauteuil dans lequel je suis assis.
 
Nous sommes un peu les bêtes de foire de la journée. Tous les hommes en uniforme ou en civil nous regardent et semblent parler de nous. Une femme aux galons argentés vient nous offrir de l'eau chaude (oui, en Chine on boit de l'eau chaude), et s'installe au bureau en face de nous. Elle nous sourit, son visage d'ange et son chignon bien tiré et son uniforme me donnent un peu des idées érotiques. Je ne peux pas m'empêcher de lui répondre par un sourire charmeur. Elle rougit.
 
"What you did is wrong, you are not supposed to make religious or politic propaganda in Tian An Men Square !"
 
Son anglais n'est pas parfait, mais elle se démerde suffisament pour nous faire comprendre que nous n'avons pas respecté les règles. J'essaye de lui expliquer que notre but n'est ni politique ni religieux. Je comprends aussi que les choses vont s'arranger et que je ne vais ni être exécuté ni être envoyé au "goulag". Nous nous regardons tous et nous sommes rassurés. Nous semblons tomber d'accord avec l'autorité. Elle nous dit d'attendre et quitte son bureau. Je me retourne sur son passage et regarde ses fesses rebondies moulées dans son uniforme elle se retourne et rougie à nouveau. Nous passons 4 heures dans le bureau à attendre. Personne ne vient nous voir, des moments d'inquiétude, de parano collective s'alternent avec le calme et la fatigue.
 
 
 
 
12.30 : La petite officier sexy revient dans le bureau. Suivie de deux autres policiers aux galons argentés. "You are free to go, please don't do that again." Je lui dis xiexie ni (merci beaucoup) et je lui glisse mon numéro de téléphone "in case you need to ask me more questions, I'll be in Beijing for 2 more days". Elle rougit à nouveau. Je récupère ma boulette discrètement sous le coussin du fauteuil. Nos sacs et nos téléphones sont restitués.
Nous sortons du commissariat exténué et pleins d'émotions. Nous sommes soulagés et au moment de passer la grille du poste, la policière nous interpelle et donne des ordres en chinois à ses collègues. Nous ne comprenons pas ce qui se passe. Le flip à nouveau. On nous fait à nouveau monter dans un fourgon. La tension monte. Fausse joie ! Nous étions libres. Nous ne comprenons pas. Nous obéissons et montons dans le fourgon. La petite chef nous tourne le dos et rentre à nouveau dans ses bureaux.
 
Nous revoilà repartis mais où ? Nous roulons pendant un quart d'heure, et arrivons dans un quartier qui nous semble familier. Nous reconnaissons soudain notre hôtel. Ouf ! Nous voici enfin rassurés. Bon, c'est trop tard pour le petit déj', mais nous ne sommes pas à ça près et puis la fatigue se fait sentir. Nous regagnons nos chambres pour une sieste et nous nous rencardons pour l'apéro. Après cette folle journée, je m'allonge. Mon téléphone sonne, un SMS de notre photographe : "les bâtards, ils ont effacé mes cartes-mémoires !".
 
 
++ Le compte Facebook du groupe.
++ Le dernier EP de Marie-Madeleine No Apologies est disponible sur iTunes.