«Les partouzes m’ont toujours emmerdé»

Esparbec

 

Cheveux blancs, moustache fine, épaules un peu courbées, Esparbec indique d’un geste lent le bureau de la comptable : «Ici on sera plus au calme pour l’interview». Des interviews, il en accorde très rarement, et de moins en moins, depuis quelques années. «Il a refusé le Nouvel Obs… Vous avez de la chance», me confie l’attaché de presse. "Ici", c'est le bureau de la comptable de La Musardine, maison d’édition et librairie érotique créée il y a 20 ans. La maison-mère d’Esparbec. A plus de 80 ans, il y est toujours directeur de collection et auteur phare. «Mon prochain roman va se passer entièrement dans ces bureaux, d’ailleurs. La comptable s’offre à quatre hommes, et elle est régulièrement attachée dans une armoire au sous-sol. Mais elle n’est pas victime, hein, elle prend du plaisir !»

 

«Ce qu’écrit Esparbec est scandaleux, sale, fascinant, angoissant, comme tout ce que nous refoulons» a écrit Wolinski. Jean-Jacques Pauvert, qui l’appelle «le dernier des pornographes», le considère comme l'un des plus grands écrivains érotiques contemporains. La Foire aux Cochons, La Pharmacienne, Monsieur est servi, Le Goût du péché, Les Mains Baladeuses sont déjà rentrés dans le panthéon de la littérature qui se lit à une main. Comment devient-on l’un des plus grands pornographes du siècle ? «J’ai toujours eu une sexualité un peu tordue (cf. son roman Le pornographe et ses modèles, le plus autobiographique), j’ai toujours été branché cul, mais c’est le hasard que je me sois mis à écrire».

 

 

Après une enfance et une adolescence -perturbée- à Tunis et des études de lettres et de philosophie, il a été instituteur pendant sept ans dans divers bleds tunisiens. Il écrit déjà, mais uniquement de la poésie. Il tombe amoureux d'une jeune Tunisoise speakerine à Radio-Tunis. «J’ai été obligé de quitter la Tunisie pour suivre ma copine que sa famille voulait faire interner, parce qu'elle baisait avec un Français, dégénéré de surcroît : moi !». Il enchaîne les petits jobs à Paris : brocanteur, débarrasseur de caves et de grenier et projectionniste de cinéma. «C’est comme ça que je deviens pornographe. Dans un cinéma où je travaille, un autre projectionniste lit des bouquins de cul. Je lui demande pourquoi - ce n’est pas comme si les ouvreuses étaient farouches - il me parle alors de Claude Bard, qui dirige les collections érotiques de Média 1000, et qui cherche des auteurs. On est en 1984. Je le rencontre et lui soumets un texte qui est publié l'année suivante. Tout s'enchaîne. Je cesse d'écrire de la poésie - il était temps ! - et me lance dans la profession : correcteur, lecteur, puis rewriter et nègre, et pour finir pornographe. Après avoir publié trois romans, je deviens directeur de collection (Les Confessions érotiques), puis, l'année suivante, d'une autre collection (Les Interdits)». Mais c’est au début de ce siècle qu’Esparbec «gravit un échelon» : il est publié à la Musardine en tant qu’auteur «littéraire» (mais bien sûr toujours pornographique) et il vend des milliers et des milliers d’exemplaires.

 

 

«J’étais écoeuré par la pauvreté des "produits" en vente quand j'ai débuté, j'avais décidé de ne plus considérer le lecteur de bouquins de cul comme un minus ou un mineur. Et de lui fournir, dans la mesure du possible, des textes de qualité. Ce n'est pas parce qu'un livre pornographique est destiné à provoquer la masturbation (ou parce qu'il sert d'aphrodisiaque avant de faire l'amour avec son partenaire) qu'il doit pour autant être écrit n'importe comment. Bien sûr, il s'agit de provoquer des réflexes conditionnés par l'emploi de certains mots, mais les réflexes conditionnés ne se produisent que s'ils s'accompagnent d'une satisfaction intellectuelle, fût-elle à peine consciente. Dans le cas contraire, la prose porno ne peut provoquer que l'ennui ou l'hilarité.»

 

 

L’écriture d’Esparbec s’approche des préceptes de Roland Barthes concernant la transparence. Il met le lecteur dans la position du narrateur, lui-même dans une position de voyeur. De longues et minutieuses descriptions, une insistance obsessionnelle dans celles des sexes de femmes, des actes sexuels divers décrits avec une grande véracité physiologique et le refus systématique de toute exagération métaphorique. Sa philosophie se résume en une phrase : «ne jamais tricher sur le fond». Pour la forme, en revanche, tout est permis, puisqu'il s'agit de séduire. «Il faut éviter toutes les surcharges, ce qui importe c’est ce qui se passe, pas la façon dont on le décrit. L’écrivain doit s’effacer, être neutre, invisible. Et décrire ce qui se passe avec les mots qu’on emploie pour décrire n’importe quelle action de la vie». Sauf que dans les textes d’Esparbec, les personnages vivent des situations peu communes. Dans l'un de ses meilleurs romans, La Jument, le personnage principal féminin se retrouve régulièrement prise par l’ensemble du personnel du haras... «Les partouzes, dans la vraie vie, cela m’a toujours emmerdé, mais c’est jouissif à écrire. Je me suis souvent fait taxer de machisme. Il est vrai que la femme est souvent malmenée, dans mes ouvrages, mais c’est finalement elle qui règne sur l’homme. C’est son désir qui compte, seulement son désir». Esparbec regarde par delà la vitre du bureau pendant plusieurs secondes. On le sent plongé dans ses souvenirs. Tout d’un coup il se redresse : «Et puis le cul "bas de soie", ça suffit, il faut que ça soit un peu tordu, non ?».

 

(Cliquez sur l'image pour l'afficher en grand)

 

Ses «maîtres littéraires», eux, ne sont pas les plus freakys, mais : Restif de la Bretonne, Crébillon (fils) et ce qu’il considère comme un chef d’œuvre, My Secret Life, monument de la littérature érotique victorienne. «Mais à la différence de ces auteurs, je ne veux pas écrire des livres à faibles tirages destinés à une élite fortunée ou cultivée». En parlant de grand public, est-ce qu’il a lu Cinquante nuances de Grey ? «Oh non, ça a l’air chiant, vous ne trouvez pas ? J’ai lu des extraits, c’est plein de "elle lui dit", "il lui répondit" etc. Et puis les scènes de chantilly sont mauvaises, non ?» Les scènes de chantilly ? «Oui, ce sont les scènes qui font bander le lecteur». Mais aujourd’hui, les Cinquante Nuances, Beautiful Bastard et autres sont lus principalement par des femmes. «Vous avez raison. Je devrais trouver un autre terme que chantilly. Car j’ai appris que de plus en plus de femmes lisaient mes textes. J’en suis flatté.» La littérature érotique redevient à la mode, mais Esparbec n’aime pas la gadgétisation du sexe, quand les auteurs classiques se sentent obligés d’intégrer des scènes de cul à leurs romans. «C’est souvent très mauvais. Sauf Houellebecq, car on sent le vécu, la réalité. Une réalité très triste, très sombre, d’ailleurs». La réalité d’Esparbec, elle, est peuplée de femmes plutôt passives. «C’est lié à ma propre vie sexuelle. J’aime que mes partenaires soient passives, qu’elles me laissent faire ce que je veux. Les déshabiller, les éplucher, les déculotter, les ouvrir, et savourer leurs odeurs, le goût de leur peau, les caresser, les lécher, les faire jouir… C’est leur plaisir à elle qui me fascine. Le mien a toujours été secondaire…»

 

L’auteur-voyeur, parent du réalisateur de X gonzo ? «Ah non, le X, c’est de la charcuterie ! Et puis, contrairement à la littérature porno, il ne montre pas le sexe tel qu’il est, avec ses détours, ses malaises, ses conflits, ses impossibilités». A plus de 80 ans, est-ce qu’il n’a pas envie d’écrire autre chose ? «J’écris sur le vécu, et je suis un obsédé, donc : non, merci.»

 

 

Camille Emmanuelle.