Alors, qu'est ce qui cloche avec le twerk ? Le mot n'a rien de vulgaire per se : à l'origine, il ne s'agirait ni plus ni moins que d'un mot-valise composé du twist et du jerk, auxquels il emprunte des éléments (le tortillement du bassin du premier et la rotation des genoux du deuxième). Une des premières occurrences du terme est attribuée au morceau de DJ Jubilee, dont le refrain enjoint les auditeurs à "twerker bébé".

 


Alors dépourvu de toute connotation sexuelle, le verbe se retrouve rapidement inclus dans une multitude de chansons, qu'il s'agisse de la bande-originale de la Panthère Rose par Beyoncé, du premier titre du rappeur Chingy en 2003, ou du tube de Lil Jon sorti la même année. Il fait même une apparition dans un single de la chanteuse Keke Palmer, alors à peine âgée de 14 ans. Dans le courant mainstream, c'est la chanteuse de R&B Ciara qui donnera ses lettres de noblesse au mouvement.


À première vue, twerker devrait être considéré comme un pas de danse comme les autres, au même titre que le smurf, le stanky legg ou le dougie. Seulement voilà, au fil du temps le twerking se voit dénaturé, représenté dans la majorité des clips américains par une danse suggestive où les filles - la plupart du temps en jean moulant ou bikini - cherchent à faire claquer leurs paires de fesses à une cadence qui ferait exploser tout type d'applaudimètre. Il convient alors de distinguer le twerking des autres pas sus-cités. Ici, l'action est spécifiquement concentrée sur le postérieur. Si vous souhaitez apprendre à bouger vos hanches, il faut se tourner vers le whining - pour les bras, il faut voir ça avec Mia Frye.

 

Grand écart, poirier, jambes fléchies... tous les moyens sont bons pour twerker. Condition sine qua non : posséder un minimum de fessier, pièce maîtresse de la démarche. Par exemple, plus le booty est imposant, plus le pourboire laissé par Rihanna sera conséquent.

 

Dans le courant de l'année dernière, Diplo, grand adepte de big booty et danses suggestives, diffuse le clip d'Express Yourself et lance dans la foulée un concours à base de hashtags sur Twitter. Les participants devaient y poster leur photo de twerking le plus barré dans l'espoir de remporter le premier prix (un vinyle dédicacé et une guestlist valable à vie pour tous les shows de Diplo et Major Lazer). Le twerk sort alors de l'ombre pour doucement mais sûrement intégrer les consciences collectives.

 


Mais c'est Miley Cyrus qui assènera le coup de grâce au mouvement. En faisant de sa prestation aux Video Music Awards un moment des plus gênants, cette dernière a obtenu ce qu'elle désirait de plus cher : que l'on parle d'elle, en bien ou (surtout) en mal. En ce sens, le twerking n'est ici qu'un élément marketing de plus dans la transformation peu subtile de Miley Cyrus. Il s'agit pour elle d'ingérer un cocktail de codes et mouvances propres à un public d'adolescents et de régurgiter le tout dans le moindre de ses faits et gestes. Rien de bien nouvau pour une popstar formatée par Disney et souhaitant s'extirper du moule dans lequel elle a été forgée. Effectivement, cette controverse serait restée sans grande incidence si le twerking n'avait pas récemment hérité du statut de bête noire aux Etats-Unis.



Là-bas, twerker est devenu un outrage à la bienséance, synonyme d'attentat à la pudeur. Cette pratique est formellement interdite dans tout établissement scolaire. En tombant ainsi sous le coup de la loi, l'acte a déjà fait ses premières victimes. Deux adolescentes américaines, âgées de 12 et 14 ans, se sont filmées en train de twerker et ont posté une vidéo de leurs exploits sur leur compte Facebook. Grand mal leur en a pris, puisque leur père a eu vent de cette vidéo et leur a infligé une punition corporelle des plus sévères (attention, les images sont assez brutales). On ne sait trop comment, la vidéo de leur dérouillée se retrouve à son tour sur internet et devient virale. L'Amérique s'emballe et le cas fait débat : certains trouvent le châtiment disproportionné là où d'autres félicitent l'homme en question d'avoir inculqué à ses filles les méfaits de cet acte ô combien avilissant. Dans le même registre, 33 élèves d'un lycée américain ont été exclus après avoir tourné une vidéo de twerk dans l'enceinte de leur établissement. Le côté répréhensible de la chose lui confère au passage un goût d'interdit des plus plaisants, comme cette cigarette fumée dans un coin près du collège, ou cette cassette vidéo du film pornographique de Canal + refilée sous le manteau dans la cour de récré.

 

 

Osons dès lors demander au jury des bonnes moeurs d'être clément envers le twerk. En admettant que le geste originel ne possèdait en lui rien de véritablement transgressif, ne subsiste alors qu'un conflit intergénérationnel des plus classiques. La vieille école est dépassée par cette société jugée toujours plus décadente. Et même auprès de la nouvelle école, le mouvement est loin de faire l'unanimité : Harry Styles des One Direction qualifie le twerking comme étant un acte "déplacé" et n'y voit qu'une "apologie de la promiscuité sexuelle" (sic), et c'est tout juste si Ellen Degeneres parvient à nous arracher un sourire en s'y prêtant elle aussi (ne manque plus qu'Estelle Denis s'y mette et le compte sera bon). On atteint l'overdose de twerk.



Pour autant, quid de l'avenir du terme dans les médias ? Hé bien que Demi Lovato se rassure, le twerk a atteint l'apogée de sa popularité dans la culture mainstream et ne sera bientôt plus qu'un lointain souvenir, comme ce jeu de fitness que le téléspectateur lambda s'était empressé d'acquérir lorsque la zumba faisait encore fureur ou pire encore, le Harlem Shake (*brrrr*). La surexposition médiatique demeure le moyen le plus efficace d'annihiler l'existence d'une mode. Ce qui était cool un jour ne l'est plus à partir du moment où même votre oncle et le chat de votre dentiste s'y essayent. Le phénomène désormais usité passera de mode et seuls les twerkeurs aguerris continueront de le pratiquer (avec brio). Il sera alors temps pour les autres de revenir aux fondamentaux : la danse d'Hélène. Petits et grands mettront bientôt le pouce devant, derrière, feront de tout petits ronds et iront en avant. La cause est entendue.
 

 

Thomas Rietzmann.