Si vous ne vivez pas en Autriche et si vous êtes dotés d’une connexion Internet ou, au pire, d’une clé wifi, vous avez sûrement dû voir passer sur les réseaux sociaux une vidéo de nature mi-crotte mi-raisin de Jay Z aka Hova aka le mari à Beyoncé qui interpelle autant qu’elle étonne.


On y voit en effet le magnat rapper pendant six heures d’affilée dans une galerie new yorkaise aux côtés de l’artiste Marina Abramovic. Le genre de « statement » qui procure à la fois un grand malaise et le trop bien connu « frisson de la honte ». Un peu comme lorsque Tilda Swinton dort dans une boîte en verre en plein milieu du MoMA ou quand Mélanie Laurent est maitresse de cérémonie à Cannes. Jay-Z a certes le droit de prendre des cours d’histoire de l’art après l’école mais pourquoi a-t-il agi de la sorte ?

 


Le Monsieur Jourdain du Hip Hop ?


Pour Jay-Z, cette prestation a servi à prouver, si ce n’est célébrer, son amour tout récent pour l’art contemporain. Il paraît même que cette performance hors norme se voulait être une œuvre d’art à part entière. Et comme pour bien montrer qu’il aime vraiment tout ce qui est art contemporain, arts plastiques et autres croûtasses de bon aloi, il a bien évidemment choisi de s’exprimer à travers Picasso Baby. Dans ce morceau, il pratique un name dropping aussi long que déconcertant. Sont ainsi cités pêle-mêle : Picasso, Rothko, Jeff Koons, Christie’s, et le MoMA. Il s’agit là d’une évocation de grands noms assez naïve qui laisserait presque penser que Jay-Z en a entendu parler la veille pour mieux les rebalancer dans un track comme un gamin surexcité par ses découvertes. Il est vrai que cette passion nouvelle peut en déboussoler plus d’un, imaginez un peu, si on transposait cela dans nos contrées : La Fouine  featuring Xavier Veilhan.

 

Arnaud Fraisse, ancien rédacteur en chef de Groove et consultant pour OFF TV, se montre d’ailleurs méfiant quant à cet intérêt récent qui, selon lui, tient plus de la lubie que de la passion profonde et sincère. « Il y a un côté élitiste et  nouveau riche dans cet engouement, ça sent vraiment la nouvelle hype. Un mec comme Swizz Beatz, je le sens sincère mais quand tu vois Rick Ross acheter des tableaux à Art Basel comme toi tu achètes des pâtes au supermarché du coin, ça fait peur. Ça reste plus du name dropping qu’autre chose. »


Parler de tendance serait toutefois présomptueux puisque cette mode a été initiée par l’élite du hip hop et disons le tout de go, par ses deux messies : Jay-Z donc, dont le nouvel album s’appelle Magna Carta Holy Grail et Kanye West, qui a lui nommé son dernier album Yeezus, avec toute la simplicité qui le caractérise. L’âge (44 ans pour Jay-Z et 36 ans pour Kanye West) et l’ouverture d’esprit de ces deux-là expliquent sans doute leur plus grande propension à s’enthousiasmer devant une toile de maitre que devant le nouveau sirop (purple drank) qui saura les faire planer, un hobby qui demeure très prisé par leurs jeunes collègues du Sud des Etats-Unis (Lil Wayne en tête). « Cet intérêt pour l’art contemporain vient peut être aussi de leur intérêt pour l’Europe, ce sont des gens très ouverts d’esprit, je pense notamment à Swizz Beatz qui peint d’ailleurs depuis plusieurs années. Ces mecs là sont très aisés et ont bien voyagé, contrairement aux rappeurs de la Nouvelle Orléans et du Sud des Etats-Unis, qui constituent tout l’univers de la Trap » note Arnaud Fraisse.


En bon élève pluridisciplinaire et hystérique, Kanye West s’était déjà associé à Takashi Murakami dès 2007 pour l’artwork de Graduation et il avait par la suite fait appel à George Condo pour la couverture de My Beautiful Dark Twisted Fantasy.

 



Une évolution logique


De son côté, Olivier Cachin, journaliste spécialisé rap depuis que le monde est monde, voit  dans cet engouement pour les arts un renouvellement nécessaire au mouvement hip hop, avide depuis ses débuts de nouvelles inspirations au delà du pré carré du ghetto : « Afrika Bambaataa a apporté des influences musicales électroniques en s’inspirant de groupes comme Kraftwerk, Gary Numan, Depeche Mode. Il y a toujours eu ce besoin de chercher ailleurs, de chercher plus loin, d’être original. Dans cette logique là, c’est assez compréhensible de voir que la nouvelle étape à franchir est l’art contemporain, et c’est que font les leaders comme Jay-Z et Kanye West. Mais le truc c’est qu’ils le font vraiment comme des mecs venus du ghetto avec un côté name dropping assez marrant. »


Arnaud Fraisse regrette que les rappeurs adoptent une attitude trop sage et méthodique par rapport à l’art contemporain, alors que le hip hop et le street art ont toujours noué des liens forts (avec Jean-Michel Basquiat en figure de proue) : « Jay Z et Kanye West n’arrivent pas à se réapproprier la chose, ils y vont sur la pointe des pieds, en essayant de se soumettre aux codes existants (le show de Jay-Z dans la galerie avec un florilège de professionnels de la profession, ndlr) plutôt que de se réapproprier ça. Kanye West quand il est arrivé dans la mode, c’était pareil, il adoptait une attitude enfantine, demandait autour de lui ce qu’il devait faire. En gros, ils essaient de faire comme les riches, c’est dommage, ils ne bouleversent pas les codes. Ils essaient de s’intégrer gentiment. »


Pour autant, Olivier Cachin argue que l’emballement de la part des ces rappeurs phares ne peut que s’avérer bénéfique pour leur public originel : «L’Américain moyen, qu’il soit du ghetto ou du gotha, vénère l’argent et la réussite, Jay-Z parle peut être moins au ghetto, mais il inspire quand même toujours le respect à cette population. Contrairement à la France où on cracherait sur un rappeur qui cherche à se cultiver, aux Etats-Unis tout le monde est content d’une telle réussite, ca donne une bonne image et ca va peut être mener une petite partie de personnes à s’intéresser à l’art et à aller voir des expos dans des musées. »

 

Son succès, en tant que musicien et businessman (sa fortune, couplée à celle de sa douce Beyoncé s’élève à plus d’un milliard de dollars, ce qui fait de lui le premier milliardaire du rap game) a emmené Jay-Z vers des sphères irréelles pour n’importe quel dealeur de crack de Brooklyn, ce qu’il était avant d’être l’une des plus grandes fortunes des Etats-Unis. Non contente de vendre du rêve à toute la communauté noire du pays, mais aussi aux white trash (coucou « Somewhere in America Miley Cyrus is still twerking »), il a massivement œuvré et aidé à la réélection de Barack Obama ; en ce sens, il est devenu un role model à part entière. Pour Olivier Cachin, le constat est clair : «  Il donne une image du noir américain très valorisante, il remplit son rôle de passeur. »



Et dans les faits alors ?


Si cette soudaine passion pour l’art contemporain rend certains circonspects, elle peut en tous cas s’avérer bénéfique pour bon nombre d’artistes visuels qui trouvent en ces nouveaux acheteurs des mécènes à l’enthousiasme et aux comptes en banque conséquents. Une démarche, qui selon Arnaud Fraisse, n’est pas franchement respectée : « Ils achètent certes mais si le désir d’achat d’art était réel au lieu d’être statutaire, ils miseraient sur de nouveaux artistes, des personnes non établies. Là on entend surtout parler de Basquiat, de Condo, etc.. » .


Jeanne Calmont, du département d’art contemporain chez Sotheby’s Paris, affirme qu’il est difficile d’évaluer les recettes générées par cette nouvelle clientèle : « Comme la plupart des célébrités (acteurs, publicitaires, producteurs and co) qui vendent/achètent dans nos ventes, des rappeurs comme Kanye West et Jay Z n’agissent pas sous leur nom mais à travers des agents et sous le compte de sociétés, il est donc difficile de faire ressortir des chiffres. »

 

Toujours selon Jeanne Calmont, il est encore tôt pour définir un lien définitif entre le rap et l’art contemporain, il ne s’agit encore que d’un investissement de niche : « Il ne faut pas faire immédiatement de quelques leaders (Kanye West et Jay-Z) une généralité. Ces derniers ont des moyens qui leur permettent d’investir dans l’art contemporain (ce qu’il y a en somme de plus cher dans l’art). Au-delà de leurs goûts, il y a fort à parier que l’art contemporain s’inscrit dans une vaste démarche d’entrepreneurs quasi-omnipotents. »


En d’autres termes on pourra à proprement parler de tendance globalisée lorsqu’on entendra dire que Stomy Bugsy s’est procuré un Bram Van Velde chez Sotheby’s.

 

Sarah Dahan.