Elle venait d'avoir 17 ans
Mon premier contact avec Rihanna a eu lieu au printemps 2005. La jeune popstar en devenir n'était alors qu'une chanteuse comme une autre, prise en sandwich entre les derniers tubes de Shakira et de Wallen (on ne juge pas) sur un vieux CD gravé conçu pour accompagner en musique mes révisions du bac de français. C'était l'époque Pon De Replay et à ce moment-là personne, ni vous, ni moi, n'aurait pu prédire la trajectoire qu'allait prendre sa carrière. C'est bien simple, avec son minois et son profil de jeune candidate de radio-crochet reprenant du Mariah Carey, Robyn Fenty semblait prédestinée à échouer dans cette ingrate catégorie des one hit wonders, chanteuses au tube d'un jour (telles Tweet ou les Nina Sky).

 

A l'époque, Rihanna voulait juste que le DJ monte le son. Et un glaçon dans son verre, s'il vous plaît.


A l'heure de son deuxième album en 2006, Def Jam voit en elle "the next big thing", et de lui consacrer tous ses efforts (Christina Milian en sera d'ailleurs l'une des victimes collatérales puisque, signée sur le même label, elle est alors gentiment poussée vers la sortie). Puis, c'est l'explosion. Il y a d'abord SOS. Puis Umbrella. Mais également Disturbia. Et surtout, il y a cette violente altercation avec Chris Brown, la veille des Grammy Awards. Rihanna en sort le visage tuméfié et Chris Brown, sa réputation de gendre idéal sévèrement entachée - mais visiblement pas pour toujours, ses singles caracolant toujours en tête des charts aujourd'hui. L'incident sert d'inspiration principale pour son quatrième album, Rated R. Les critiques sont unanimes : cet album, c'est celui """de la maturité""". Malgré tout, le plus gros succès de l'album sera, paradoxalement, Rude Boy, une chanson où Rihanna exige d'un mauvais garçon qu'il ait une érection sur-le-champ, en n'omettant pas au passage de lui tirer les cheveux.

 

Pouce vert si t'écoutes encore ça en 2013

 

Quand la musique est bonne
Posez la question à n'importe qui et la réponse sera la même : "Rihanna, c'est pas de la vraie musique", "Rihanna ne sait pas chanter", bref, à les entendre, Rihanna n'en fout pas une. Pas faux. Ce n'est pas forcément un reproche : il est de notoriété publique que Whitney Houston n'écrivait aucun de ses morceaux. La méthode Robyn Fenty, toute autre, est la suivante : avant chaque album, une sorte d'atelier d'écriture géant réunissant auteurs et compositeurs surpayés est établi. A l'issue des semaines de préparation, Rihanna se pointe le joint au bec pour sélectionner ses chansons préférées. C'est ainsi que l'on apprend que Man Down a été conçue dans l'optique de lui offrir son propre I Shot The Sheriff de Bob Marley. D'un point de vue artistique, il n'y a donc que peu, voire pas d'implication de la part de la chanteuse.


L'un des meilleurs titres de la chanteuse est justement celui qui fait le plus penser à du Justin Timberlake (Timbaland oblige).

 

Récemment, il y a eu Diamonds. Avant de devenir l'hymne non-officiel d'une bande de glandus en vacances à Miami, Diamonds est une chanson écrite par Sia, ex-artiste chanteuse pop australienne pseudo-indie devenue superstar mondiale grâce à David Guetta. L'histoire dit qu'en écoutant la démo du morceau, Rihanna en est tombée folle amoureuse et a voulu l'enregistrer sur-le-champ. Marché conclu. Sa crédibilité, Rihanna l'obtient le plus souvent à gros coups de billets.

 

Pourtant, la "méthode Riri" fait des émules chez ses consoeurs, qui courent après le même type de son, avec plus ou moins de succès. Visualisez la musique de Rihanna comme de la junk-food. Personne n'a en lui une affection particulière pour ça, mais c'est toujours rassurant de la savoir si accessible et rassasiante. Chaque dernier single de Robyn Fenty est l'équivalent du nouveau sandwich disponible au McDonald's : on tombe dessus, on se tâte, on jauge de son goût auprès de ses potes ("j'ai pas trop aimé le 280 sauce béarnaise, et toi ?"), puis on succombe ou l'on passe son tour. Plus facile ainsi de comprendre le rythme infernal auquel elle se tient depuis plus de 7 ans. A raison d'un album par un an, l'offre est constamment renouvelée et l'appétit du consommateur, insatiable.
 

Elue produit de l'année
La célébrité étant un milieu parfois cruellement éphémère, Rihanna serait fort avisée de transformer son nom en véritable marque. Contrairement à Beyoncé qui se retrouvait déjà à l'affiche du troisième volet d'Austin Powers un an avant la sortie de son premier album, Riri préfère attendre avant de faire fructifier son image dans d'autres domaines. Ses premiers pas au cinéma ont tardé à venir et sa première ligne de vêtements pour la marque anglaise River Island n'est en vente que depuis quelques semaines. Se répandre, ce n'est pas quelque chose qui a l'air de l'intéresser plus que ça. Elle a d'autant plus raison que ce qui fait vendre, ce n'est pas le merchandising à proprement parler, mais tout ce qu'il y autour du personnage.

 

Toi aussi tu peux désormais t'habiller comme Rihanna (Zippo tête de mort non inclus).

 

Rihanna est devenue en quelques années une véritable icône pop au même titre que Madonna après 30 ans de carrière. Un boys-band anglais vient de dédier une chanson en l'honneur de sa démarche. Un épisode de New York Unité Spéciale librement inspiré de sa dispute avec Chris Brown a été diffusé il y a peu aux Etats-Unis. Quelques petits fêlés du bulbe - dont Daniel Craig - la rêvent en nouvelle James Bond girl, là où d'autres souhaiteraient carrément la voir interpréter Joséphine Baker sur le grand écran. Sûrement les mêmes qui trouvaient qu'Evelyne Thomas incarnerait notre Marianne à la perfection.

 

De mémoire, le dernier à avoir eu le droit à un tel "honneur" était DSK.

 

Pour couronner le tout, Rihanna vient de remporter un Razzie Award pour son rôle de butch revêche dans Battleship (quand Michelle Rodriguez n'est pas disponible, il faut bien que quelqu'un d'autre s'en charge). Un point commun supplémentaire avec la reine de la pop.
 

La poupée qui dit non
Rebel' fleur. Non, ce n'est pas le pseudonyme choisi par Rihanna pour traîner en douce sur Habbo Hotel, mais le nom de son premier parfum. Rebelle, c'est un titre que Robyn a tenté de clamer à plusieurs reprises, en posant nue pléthore de fois ou en faisant carrément la nique à Satan (mais via Twitter hein, c'est plus safe). La vie de Rihanna s'apparente parfois au Skyblog d'une adolescente tourmentée. Sa relation tumultueuse avec Chris Brown a définitivement intégré la culture populaire, au même titre que les rapports chaotiques entre Sean Penn et Madonna ou Ike et Tina Turner à l'époque, à plus forte ampleur grâce à la machine Internet, où tout le monde peut donner son avis sur n'importe quoi en quelques secondes.

 

Preuve en est ce déferlement de tweets à l'encontre de Chris et Rihanna s'affichant main dans la main aux Grammy Awards il y a quelques mois.


Quelques semaines après sa dispute avec Chris Brown, Rihanna a accordé une interview exclusive à Oprah Winfrey et basé l'imagerie de son quatrième album autour du drame. Quatre ans plus tard, elle claironne à qui veut l'entendre "it's nobody's business but mine and my baby's" ("Ca ne regarde personne à part moi et mon chéri") au bras de son ex dans la chanson du même nom. Pour reprendre la métaphore du skyblog, Riri passe parfois pour une ado capricieuse qui bloque les commentaires et adresse la plupart de ses articles aux "rageux".

Mais peu importe, car Rihanna aime le scandale, et il le lui rend bien. Elle ferait tout pour que le consommateur lambda "lâche un com's" à son sujet. En Angleterre, S&M, son ode à l'amour vache, fait blêmir les radios et est rebaptisée Come On, amputée au passage de toutes mentions de "sexe", "chaînes" et autres "fouets".


Les auditeurs affûtés auront tout de même compris le sens de la chanson.

 

En France, le cul, on n'a rien contre (Fais-moi l'amour avec deux doigts était passé crème), alors c'est le clip de We Found Love qui provoque une levée de boucliers de la part du CSA, n'autorisant sa diffusion en télévision qu'à partir de 22h.

 

De toutes les matières, c'est la weed qu'elle préfère.

 

Rihanna peut être fière du Skyblog virtuel que constitue sa carrière : la vitrine est superbement décorée, les clics coulent à flots et les fans répondent de plus en plus présent, et ce malgré les rapports agités qu'elle entretient avec eux.

 

Fans, je vous aime
Toute popstar qui se respecte attribue son propre sobriquet ridicule au public qui la soutient. Lady Gaga a ses monsters. Katy Perry a ses kittykats. Afida Turner a ses baby tigers. Rihanna, elle, s'est réapproprié un terme militaire pour qualifier ses fans, créant une milice baptisée "Rihanna Navy". Semper fi. Indolente, elle cultive son image de girl next door, en prenant par exemple le métro pour se rendre à son propre concert à Londres et faire sagement la queue au McDo une heure après.

 

Comme la plèbe, Rihanna vole des pailles au fast-food et pète les plombs quand on lui refuse un McMorning.

 

Une proximité avec son public qui a toutefois ses limites. Au mois de décembre dernier, elle publie sur Instagram une photo des horaires de son train pour Paris. La photo est évidemment relayée de toute part, et lorsqu'une émeute éclate quelques heures plus tard lors de son arrivée à Gare du Nord, Rihanna trouve le moyen de se plaindre des débordements causés par ses fans. On ne peut pas laisser grande ouverte la porte de chez soi puis s'étonner de retrouver le facteur en train d'uriner dans l'évier de la cuisine. C'est pourtant un petit jeu dans lequel elle se complaît sans vergogne : lorsqu'elle tweete au moindre blunt qu'elle s'allume, documente ses vacances dans sa Barbade natale pour la promo de son album ou publie des maximes dont le destinataire est à peine camouflé sur Instagram, tout cela sonne comme une invitation à piétiner son intimité.

 

"Ben comment vous avez su que j'étais là ?????"

 

Les aléas de sa vie privée mis à part, on peut reprocher à Rihanna un manque de dévotion au regard des fans qui la portent depuis déjà tant d'années. Dernier exemple en date, son concert à Boston, où elle est arrivée avec près de 3 heures de retard sans même un mot d'excuse ou un cornet de chouchous offert en guise de dédommagement. Pourquoi ? Parce qu'elle peut se le permettre. Une telle attitude est complètement raccord avec l'image de bad girl que l'on a façonné autour d'elle. Nul doute que Rihanna est inféodée à son cher public, mais ça ne l'empêche pas de n'en faire qu'à sa tête. De son côté, le public approuve, la confortant d'autant plus dans ses décisions. Un petit conseil : soutenir Rihanna, c'est bien. Le faire de loin, c'est mieux.

 

(Not The) Only Girl (In the World)
Dans un monde où l'on s'esclaffe devant les péripéties d'une enfant hyperactive et tourner une sextape semble être la norme pour devenir célèbre, Rihanna paraît presque mener la vie d'une jeune femme de 25 ans des plus quelconques. Taper la pose le joint au bec, évoquer librement ses prises de MDMA, retomber dans les bras d'un ex malgré les mises en garde de son entourage... au-delà d'une éventuelle thug life à laquelle Rihanna prétend adhérer, c'est mener la vie d'une fille de son âge. Une fille à qui l'on ne peut rien refuser et qui doit parfois trouver le temps bien long. Tout comme on ne peut pas attendre que Taylor Swift arrête d'écrire des love songs pour midinettes au coeur brisé, on ne peut exiger de Rihanna qu'elle arrête de polluer les tabloïds et autres conversations vulgairement débattues entre deux pintes à l'heure de l'apéro : c'est tout ce qu'elle sait faire.

De la même manière que l'on entend souvent "j'aime pas Britney Spears, mais j'avoue que Toxic, c'est vraiment un bon morceau", force est de reconnaître que certains tubes de Rihanna sont tout simplement inévitables. Mais les comparaisons avec Britney ne s'arrêtent pas là. Comme Britney Spears, Rihanna est un marqueur temporel non négligeable dans le paysage culturel de ces dernières années. Comme Britney Spears, l'attention constante portée à Rihanna lui laisse une marge d'erreur non négociable. Comme Britney Spears, Rihanna est avant tout un produit savamment bien rodé. Mais malgré toutes ses aptitudes, Rihanna prend surtout le risque d'exploser en plein vol au bout de quelques années de surexposition médiatique. Comme Britney Spears.