Ordre public

Bercy est assiégé. Par des escadrons de gendarmerie mobile d’abord, pour éviter tout débordement. Par les fans ensuite, dont une grande partie n’a pas pu se procurer de billets, puisque le palais omnisport était sold-out début novembre, quelques minutes après l’ouverture à la vente des places. Le parvis de Bercy affiche donc lui aussi complet. On y trouve pêle-mêle des collégiennes frénétiques se tenant par le bras et qui courent partout comme des chatons qui ont vu une mouche, des groupes de mecs mimétiques de leurs idoles, des kids post-tecktonik, des no-life chelous, des crews adolescents qui font des chorées sophistiquées.

À l’intérieur, la foule est compacte et beaucoup plus homogène. La moitié de la salle est composée de filles entre six et quinze ans debout, l’autre moitié de leurs parents assis. Ils essaient de surfer sur leur portable ou d’envoyer des SMS mais le réseau est saturé. Alors une mère de famille se résout à filmer le spectacle. Avec un caméscope. Beaucoup de sièges sont abandonnés car on préfère s’agglutiner aux rembardes, ce qui donne un effet étrange de vide mêlé de trop-plein.

 

Photo prise par Harry Styles depuis la scène

 

Opéra comique

Le décor pharaonesque du spectacle met en scène les cinq minuscules One Direction. Parfois, une plate-forme les surrélève et les balade un peu au-dessus de la foule pour que tout le monde les voie, puis les repose au fond de la salle. Le show ressemble un peu à un opéra comique italien ou un Siegspiel allemand. Les morceaux de musique sont entrecoupés de scènes parlées et d’apartés auxquels personne ne comprend rien puisqu’ils sont prononcés dans une langue étrangère, le public français ayant un niveau d’anglais inférieur aux standards européens. Sur un morceau, une fillette mugit «take you mère» en lieu et place de «take you there». Les One direction font pourtant des efforts, ils lâchent les quelques mots de français qu’ils connaissent, «merci», «bonjour», «au revoir», de manière totalement aléatoire, sans connection avec ce qui se déroule, parfois au milieu de morceaux.

Pendant les interludes, les cinq garçons se font de toute façon principalement des blagues entre eux, se poussent, s’arrosent avec des bouteilles d’eau, se tirent les cheveux par surprise, se pincent les fesses pour rigoler. La répartition des tâches est assez claire : Zayn, toujours un peu à l’écart, maintient son statut de ténébreux sérieux et rigoriste, tandis que Liam chante en faisant des grimaces, et fait passer son micro entre ses doigts comme si c’était un effaceur. Harry est beau, il chante à peine, et de toute manière les hurlements sont continus dès qu’il ouvre la bouche, même pour bâiller. Louis apporte une plus-value modeste au groupe, il a quand même un tessiture plus aiguë, ça sert dans les slows melliflus qui constituent 70% de leurs albums. Enfin Niall, qui est moche, est super sympa, c’est celui qui fait le plus coucou avec sa main.

 

 

Marcel Béliveau

Pour se changer et enfiler d’autres vêtements Topman, les One Direction disparaissent dans les coulisses et font patienter la salle avec des vidéos rentransmises sur écran géant. L’une d’elles les met en scène déguisés dans la rue, incognito, en vieille, en handicapé, en clochard. Ensuite le masque tombe, comme chez Marcel Béliveau, «I am Louis from One Direction» annonce Louis à une petite fille estomaquée qui ne dit rien. À peine la vidéo terminée, les voilà déjà sur scène à grands renforts d'effets pyrotechniques foufous.

Sur les écrans, des twitts de fan sont diffusés ; l’un d’eux leur demande «Do you guys know any french song ?». Bien sûr. Le groupe entonne alors Frère Jacques, sous l’hystérie de Bercy qui hurle comme un congrès de Nüremberg «Sonnez les mâtines ! Sonnez les mâtines ! DING DUNG DONG !». L’excellente reprise de Blondie, One Way or Another» réveille brusquement un père de famille versaillais aux lunettes cerclées qui se déhanche comme un maboul. Il rejoint son fils pris dans un delirium tremens malgré ses boule Quies, les bras en croix et qui chante à tue-tête depuis le début du concert. C’est le moment pour les fans de montrer leur unanimité. Sur Kiss You, des milliers de feuilles A4 agrémentées d’une trace de rouge à lèvres sont brandies, on se dirait à un magnifique mass-game nord-coréen.

 

À la sortie, un étrange attelage de trentenaires fait d’un hipster, d’une cagole et d’un geek filent sans même s’arrêter devant le stand de t-shirts : «N’empêche, on s’est fait moins chier qu’à Beyonce» souligne la fille sous l’approbation de ses camarades.

 

 

 

Côme Martin-Karl.