J’ai commencé à entendre parler du job de figurant il y a quelques années via une copine ayant gagné 91 euros pour une apparition (somme d’argent pour moi égale à un PIB en 2005), et par un ami photographe qui m’a dit «tu fais 4 ou 5 jours de figu' dans le mois, ça te fait autant de thunes qu’un mi-temps à La Carterie». CQFD. Sauf que je n’ai jamais compris où aller, comment faire, comment postuler. J’ai donc continué à bosser au centre commercial et quelques années plus tard, je suis rentrée inopinément dans la boucle. J’ai découvert tout un biotope.

 

En deux mots, le figurant, c’est la dame qui fait la queue à la boulangerie, le flic dans Julie Lescaut ou la foule de badauds dans Jacquou le Croquant. Le figurant est payé 96,22 euros brut pour une journée de travail, il doit souvent amener trois tenues différentes et il est nourri au café soluble et petits gâteaux. Souvent, faire figurant c’est relou (danser pendant trois heures non-stop dans un hangar sous la houlette d’assistants zélés, arriver à 7h30 pour tourner à 19h) mais ça peut aussi être cool (on se fait des copains et des fois, la bouffe est bonne).

 

Madame, Monsieur

Les motivations des uns et des autres pour faire de la figuration ont l’air plutôt louables : du comédien qui a besoin de boucler ses heures à celui qui s’est fait caster par hasard, en passant par celui qui veut «essayer» ou le novice qui se dit qu’il faut bien commencer par là. Mais il faut le dire, une grande majorité n’est pas du métier, lie de velléitaires chelous aux grandes espérances et aux egos démesurés. Julien, directeur de casting, témoigne : «il y en a qui t’envoient leur CV à chaque annonce qu’ils voient passer. A croire qu’ils peuvent tout faire : l’enfant roux de 6 ans, la vieille dame, la pieuvre, le policier, la bourgeoise… ils modifient juste un ou deux éléments dans leurs candidatures, c’est très drôle». 

Sans parler des qualifications mises en avant : «je fais du théâtre depuis le CM2 dans la compagnie Untel ainsi que de la photo en amateur», «jeu et mise en scène d’un one-man show aux Bourdelins pour l’événement Moisson 2004», «ayant étudié la psychosociologie, je peux aisément me mettre dans la peau de mes personnages» ; «on dit de moi que je suis solaire/protéiforme/beau/et autres bullshits». Une question découle donc de tout ceci : peut-on vraiment en vouloir à tout ces gens de se donner à fond pour obtenir leur quart d’heure de célébrité ?

 

Mise en abîme

Oui et non. Prenons tout d’abord l’exemple de Jean*, 29 ans, journaliste et figurant depuis une dizaine d’années : «En Belgique on est payés 30 euros pour la journée de tournage. Quand on habite loin cela ne correspond même pas à un défraiement. Je le fais par plaisir : il y a à manger, à boire, des fois je retrouve des amis que j’ai rencontrés sur des plateaux ou que j’ai emmenés avec moi. C’est mal payé mais je le fais sur mes jours de congés, plutôt que de rester enfermé chez moi. J’en suis à une septantaine de tournages-films, téléfilms, séries- en douze ans. Des amis me disent que je pourrais faire acteur mais je n’ai pas envie d’aller plus loin car mon métier me donne déjà le sourire tous les jours.»

 

Tous n’ont cependant pas son recul. Anouschka, 35 ans, comédienne : «il y en a qui te disent qu’ils ont tourné avec Depardieu, et après avoir discuté avec eux cinq minutes, tu réalises qu’ils étaient dans la foule tout au fond. Ahahah». Eh oui. Le cinéma est une grande famille et la figuration en est une sous-partie toute particulière. Il y a donc les name-droppeurs, les squatteurs de directeurs de casting («coucou Jean-Phi, ça va Jean-Phi, je te ramène un café ?»), les omniscients «mais oui, c’est ce que je te dis, c’est Jeanne-Marie Mongin qui fait le casting de Men in Black 6, appelle-la de ma part !», et les «du sérail» qui se taisent religieusement dès qu’on recommence à tourner et arborent le même air concentré que les candidats des Chiffres et des Lettres. Mais si les figurants qui se donnent à donf’ font sourire, les gratteurs puissance mille sont ce qu’il y a de plus énervant.

 

 

Catering Deneuve

Voyons cette espèce d’un peu plus près : toujours à l’affût d’un «bon plan», naviguant de groupe en groupe pour grapiller des infos et des contacts, les gratteurs t’abordent devant la table de catering, l’air sympa et le verre de multivitaminé Leader Price à la main. Vous rentrez ensuite dans une conversation lambda, quand soudain son regard bifurque et il te dit «attends une seconde, je vais récupérer ça pour mon chien». «Ça», c’est les Vache-qui-Rit qui sont restées sur les plateaux-repas des figurants partis cloper devant leur tente. Et ce n’est pas tout : les gratteurs récupèrent aussi les yaourts, les parts de tartes et le pain, parce que «ce serait bête de gâcher». A la pause, ils boivent mille cafés (pas bons) et prennent mille parts de quatre-quart de la Marque Pouce sur leur coupon de Sopalin. Pire qu’à la cantine, durant les figus, les gens sur ruent sur la bouffe comme s’ils revenaient de la jungle, à croire qu’ils n’ont jamais mangé de leur vie, et se plaignent que les comédiens aient de meilleures choses à manger. I was like.

 

Rêve, lève-toi

Jean, notre figurant professionnel cité plus haut, est plutôt fier d’avoir eu ses petits moments de gloire (dont la retentissante réplique «au fond du couloir à gauche, madame»),  d’avoir incarné vendeurs, policiers, médecins ; squatté le cachot d’un commissariat avec les acteurs de Plus belle la Vie, dansé avec Billy Zane et vu naître les idylles Guillaume Canet/Marion Cotillard sur Jeux d’Enfants, et Ludivine Sagnier/Nicolas Duvauchelle sur Une Aventure. Il nous apprend que Benoît Poelvoorde fait du Benoît Poelvoorde, que JCVD est agoraphobe, que Depardieu est imbuvable (LOL) et que Joey Starr «a l’air très gentil». Autant d’anecdotes qui feront ses soirées Jeu de l’Oie avec ses petits enfants. Mais tout ne se passe pas toujours comme au pays des Bisounours. Angelina, 27 ans, figurante occasionnelle : «j’étais sur un tournage avec Kad et O l’année dernière, et si Kad était OK (mais il ne fallait surtout pas faire trop de blagues ni trop lui parler), Olivier était un enfer - irritable, intolérant, méchant, il a traité la figuration de masse informe inutile et complètement éteinte. En réalité on nous traite souvent comme un troupeau de moutons, de sous-catégorie 'décérébrée'».

 

L’éternelle question

«Et toi t’es intermittent ?», telle est la question qui finit par arriver dans les conversations d’entre deux prises. Doublée de «ça fait combien de temps que t’as le statut ?» et «t’en es où dans tes heures ?», elle est le début d’une discussion qui part sur la difficulté du métier / les problèmes d’Assedic / la course aux cachets. Il y a ceux, magnanimes, qui y répondent par «oui oui, je suis comédien, c’est mon métier depuis 27 ans» et se taisent tel le prof de philo venant d’énoncer une maxime de Kant à méditer ; et ceux qui harcèlent ces derniers pour savoir comment ça marche, comment on fait pour avoir le statut, combien d’heures sur combien de mois, etc etc. Qu’on soit du métier ou pas, on se demande vraiment à quoi vont servir ces infos aux figurants les plus lourdingues et les moins susceptibles de «faire carrière». Et on souhaite la bonne chance aux plus sympas, en espérant qu’ils ne seront pas reçus par la plus méchante dame du Pôle Emploi du spectacle de la rue de Malte.

 

Vous l’aurez compris, être figurant ce n’est pas si glamour. Et pas si bien payé ! Richard, comédien, 40 ans : «Parfois sur les tournages, on nous met sur le devant de la scène et on nous filme en gros plan. Ca ne s’appelle plus figurant mais 'silhouette'. Et l’ajustement de rémunération n’est pas forcément opéré. C’est de l’arnaque. Et j’en ai marre de ramener trois milliards de tenues à chaque fois. Je me suis vu refuser une figu' car je n’avais pas les bons vêtements. Je ne suis pas costumière !»

 

Maintenant que vous êtes au courant de tout, si vous avez envie de tenter votre chance, que vous êtes sociable et que vous aimez le quatre-quart, foncez. Des annonces sont disponibles sur Castprod, 01Casting, Bookme (payant mais apparemment assez efficace), et Cineaste.org.

 

*Nous avons attribué un pseudonyme à Jean à sa demande.

 

 

Anaïs D.