Cet établissement, créé en 1936 par un type dont vous ne devinerez jamais le prénom, peut s'enorgueillir d'avoir accueilli plus de 5 millions de spectateurs depuis son ouverture. Soit l'équivalent d'un pic d'audience de Zone Interdite.

 

Ce soir, Turky organise la soirée, beau costume, petite moustache:

 

- Ca fait 19 ans que je suis ici tous les mercredis soirs.

 

Il est 20H30. Le cour de danse commence.Miss Dee et Marty initient aux bases du rock’n’roll une trentaine de personnes dont beaucoup ne sont pas vêtues dans l'esprit, mais qu'importe.

 

- Là, on a un peu l'impression d'avoir un balai dans le cul.

 

- Si la poitrine bouge, c'est parce qu'elle est là.

 

Le rock’n’roll des 50’s, c'est la première génération de jeunes qui a commencé à se rebeller contre l'ordre paternel. Pas un groupe d'individus ou une minorité ethnique, non, toute la jeunesse américaine. 

 

- Ils avaient du mal à s'exprimer, c'était rebelle de mettre un jean's, mais le soir pour aller danser tout le monde était en costard.

 

A cette époque là, Elvis était filmé au-dessus de la ceinture pour ne pas montrer à l'Amérique ses déhanchements démoniaques.

 

- Il faut ressentir la musique au plus profond de votre être.

 

Aujourd’hui, on a tendance à penser que le rock’n’roll des 50’s c'est tonton Bernard qui danse bourré à un mariage dans une salle des fêtes du Poitou. Mais non, le rock’n’roll est né dans la rue. Le rock’n’roll, c'est un état d'esprit, c'est une façon d'être, c'est rebelle, mais c'est propre, pas comme ces salopards de Hippies qui ont tout pourri les années 60.

 

Assis les anciens observent:

 

- Moi, je suis là pour surveiller ma fille en fait.

 

Un autre raconte :

 

- Ma femme et moi on s'est inscrits sur Meetic, dans la vraie vie on ne se serait jamais rencontrés, car figure toi qu’on a aucun point convergeant.

 

Little, le frère de Turky, nous explique où trouver de la sape : chez Mamie rue de Rochechouart, dans les festivals, les brocantes ou «sinon y’a Ebay».

 

Pour lui, la tenue fait le moine. Mais un costume, ça suffit pas, c'est la flamme qui compte. Il faut beaucoup s'investir et c’est pas une histoire de thunes, le mec qui arrive bien sapé mais qui n'a pas l'esprit, on le sent et il dégage. Voilà pourquoi cette communauté n'est pas à la mode et ne le sera jamais, c'est une volonté, pas une histoire de saison.

 

Le cour de danse se termine. Après avoir garé son fauteuil roulant électrique, Monsieur Big Jay McNeely fait son apparition sur scène. Le type, il est plus vieux que les murs du Balajo, il a un CV plus long que tous les chanteurs des Restos du Cœur réunis et lorsqu'il empoigne son saxophone, les enfants vont se coucher. La salle devient une piste d'auto-tamponneuse, où le conducteur serait l'homme et la femme le véhicule. Heureusement qu’il y a de la place pour danser car chaque couple a besoin d'un sacré périmètre de sécurité pour pouvoir s'exprimer. Les belles robes et la gomina sont dans la place.

 

Big Jay enchaine, fait une pose autographe puis revient. Il est 23H30 ça commence à suer mais avec le sourire.

 

- I like water, young girls and water.

 

- Oooh Children

 

- One more time ?

 

Derrière, les musiciens Lawen Stark, Nico Duportal & His Rhythm Dudes jeunes et fringants, suent à grosses gouttes. Le vieux va finir par les tuer ? Non. Il fait vibrer son instrument comme on se doit de le faire avec une femme, à l'instinct. Ça danse, ça fait tourner les robes, les corps, les esprits pour faire disparaître les tristes pensées du monde extérieur.

 

Le dernier métro est un assassin de joie de vivre et la salle commence à se vider comme le pauvre vieux saxophoniste de son souffle. Il règne une atmosphère de plaisir gratuit, sans compte à rendre.  Une bulle du passé qui a trouvé comment ne jamais exploser.

 

 

 

Texte et photos : Quentin Cherrier.