LEE WILSON, CHANTEUR DU GROUPE INFA-RIOT

 

Groupe pionnier de la scène Oi! music, la sorte de punk pithécanthrope que pratiquent les skins depuis le début des années 80, les Anglais d’Infa-Riot se sont reformés il y a peu. Ils jouaient pour la première fois à Paris au Winter Oi! Fest en tête d’affiche. Alors que l’agréable salle des Combustibles (Paris XIIe) se remplit de joyeux tondus, Lee Wilson, le chanteur à tronche de boxeur cockney, évoque pour nous l’âge d’or de la Oi! et les riantes années Thatcher.

 

Quel âge avais-tu quand tu as fondé Infa-Riot, à la fin des années 70 ?

Lee Wilson : J’avais dix-sept ans. Barry, le guitariste et mon frère, qui tenait la basse, avaient quinze ans. Le batteur de l’époque avait le même âge que moi. On était donc très jeunes.

 

Vous veniez tous de Londres ?

Oui, du nord, du côté de Tottenham.

 

Et quel genre de musique écoutiez-vous à cette époque ?

Barry adorait les Stranglers. En ce qui me concerne, j’ai été branché punk dès le début du mouvement. Mon grand frère travaillait dans un magasin de disques et il rapportait les tous premiers disques à la maison. Et dès que j’ai les entendus, j’ai su que le punk allait être ma voie ! Depuis, je n’ai pas arrêté d’en écouter !

 

 

Et tu écoutais d’autres genres musicaux ? Du reggae par exemple ?

Le reste du groupe en écoute mais je ne suis pas un gros fan du genre. Je préfère le vieux ska, le ska jamaïcain enregistré dans des studios 4 pistes. Ça j’adore, les trucs obscurs en particulier…

 

A vos débuts, vous avez été aidés par Mensi, le chanteur des Angelic Upstarts

Oui, c’est exact. Il habitait pas loin de chez nous et on l’a rencontré au pub du coin. Il nous a dit : «et pourquoi vous ne monteriez pas un groupe ?» J’ai répondu : «OK, bonne idée, faisons-le !». A cette époque, c’était très facile de se lancer, on pouvait le faire très rapidement. Ensuite, Gary Bushell (journaliste du magazine musical anglais Sounds, ndlr) nous a aidés énormément. C’était à l’époque où le punk devenait la Oi! On disait aussi que c’était la «nouvelle sorte de punk» («new breed»). Nous avons fait partie de cette scène bien que, quand nous avons commencé, la Oi! n’existait pas. Nous, on était un groupe de punk. C’était naturel pour nous parce que nous étions tous fans de cette musique. Ensuite, le punk est devenu la Oi! En fait, le punk était un peu arty. Il y avait des groupes qui portaient des fringues de créateurs de King’s Road, ce genre de choses. Les groupes de Oi!, au contraire, portaient des vêtements cheap, fabriquaient leurs propres trucs... c’était différent.

 

Comment avez-vous été remarqués par Gary Bushell ?

C’était un coup de chance. On faisait la première partie des Angelic Upstarts, je crois. Il se trouve qu’il était là et qu’il a aimé ce qu’on faisait… C’est à partir de là que tout s’est enchaîné. On n’avait aucun projet, rien n’était calculé… Et on ne se serait certainement pas imaginé qu’on serait toujours là trente ans plus tard, à jouer à Paris ! Ce qui se passe en ce moment est fantastique pour nous ! 

 

 

Pour quelle raison avez-vous choisi d’appeler le groupe Infa-Riot (abréviation de «in for a riot», «participer à une émeute») ?

C’était mon idée. A l’époque il y avait The Jam, The Clash, The Police, tout le monde avait un nom en The. Je ne voulais pas qu’on soit un groupe en The de plus ! Et je voulais qu’il y ait le mot «riot» dans notre nom. «Infa-Riot», ce sont quatre lettres de part et d’autre qui sont reliées par un trait d’union. C’est équilibré…

 

Et vous avez été sélectionnés par Bushell pour participer à la seconde compilation Oi! : Strength thru Oi! (compilation parue en 1981 dont le titre fait un jeu de mot douteux avec «Strength through Joy» - «La Force par la Joie», traduction en anglais de «Kraft durch Freude», une organisation de loisirs de l’Allemagne nazie) ?

Oui, c’était le bébé de Gary Bushell. Nous avons deux titres sur le disque. Il a fallu travailler de nuit. On faisait des rotations avec les autres groupes…

 

 

En Angleterre au début des années 80, la popularité du mouvement skinhead était assez surprenante, non ?

Oui c’était incroyable, vraiment incroyable…

 

Comment expliques-tu ce succès ?

Je pense que tout cela concernait la classe ouvrière, les gens des HLM, des logements sociaux, les familles pauvres. Des groupes comme le nôtre ou comme The Business ou The 4-Skins (célèbres groupe Oi! du début des années 80, ndlr) venaient du même milieu, les gens pouvaient s’identifier à nous. On parlait le même langage que ces jeunes, c’est comme ça que j’explique tout ça. Je pense que quand on est jeune, on doit faire partie d’un mouvement et il se trouve que c’était le truc auquel il fallait participer à l’époque. Tu mélange les skinheads et les punks et tu prends ton pied ! La Oi!, c’était la nouvelle génération du punk.

 

Vous écoutiez aussi du heavy metal ? Vous avez fait une reprise de Girlschool (groupe féminin britannique de metal)…

En fait, non (rires). J’étais un gros fan de Motörhead et je crois que ce morceau de Girlschool avait été repris par Motörhead sur le 45 tours St Valentine’s day Massacre (EP historique dans lequel Motörhead et Girlschool reprennent ensemble Please Don’t Touch de Johnny Kidd, rockeur anglais du début des années soixante, ndlr). Nous avons fait cette reprise parce que nous cherchions une longue intro à la guitare… Ensuite, hé bien tout arrive : ça a eu un vrai impact ! J’aime bien cette chanson mais elle était trop lente pour nous, on en a donc fait une version accélérée. On commence toujours nos concerts par ce morceau.

 

 

Y avait-il des groupes Oi! que tu appréciais particulièrement ?

En fait, je suis plus fan de certaines chansons que des groupes dans leur ensemble. J’aime The Exploited, je trouve que Dead Cities est une grande chanson. Je ne suis pas fan de tous leurs trucs, mais ce sont des amis, on a tourné ensemble. J’aime aussi Chaos des 4-Skins et quelques-unes des chansons de The Last Resort… Un de mes disques préférés est le V2 des Vibrators (groupe punk anglais formé en 1976 et toujours en activité de nos jours, ndlr), c’est un super album que j’écoute toujours aujourd’hui. Je trouve que les Vibrators sont de grands compositeurs. J’ai rencontré il y a peu Knox (chanteur et guitariste des Vibrators, ndlr) et pour moi c’était «woooow» (illustration saisissante de «l’effet wow», ndlr) ! J’ai grandi en les écoutant ! J’ai aussi rencontré 999 et The Lurkers… Les mecs de Menace (trois groupes punks ancestraux, ndlr) sont devenus de bons amis… Tout ça, c’est un rêve pour moi.

 

Dans votre chanson Five Minute Fashion, vous vous moquez des gens qui changent de mode à tout bout de champ…

Quand tu es skinhead ou punk, tu le restes. J’ai écrit cette chanson sur un ami. Un jour, il était punk, la fois d’après, il était devenu mod. Ensuite, il devenait skinhead avant de redevenir punk ! Il changeait tout le temps et il n’arrivait pas à choisir. Et je pense que quand tu es punk, tu es punk… 

 

 

Et que penses-tu de la situation actuelle du mouvement skinhead ?

En ce moment, en particulier en Europe continentale et en Amérique, les skinheads se développent de nouveau. On a joué aux Etats-Unis pour la première fois en septembre et nous avons été stupéfaits par la façon dont nous avons été accueillis, c’était incroyable ! Les concerts étaient complets, le public avait en majorité 19, 20 ans. Ils connaissaient toutes les paroles ! En Europe, les gens sont un peu plus âgés, ce qui ne pose évidemment aucun problème. 

 

Ces jours-ci, il semble y avoir de plus en plus de skinheads non-politisés, non ?

Effectivement, je trouve que le mouvement est moins politisé ces jours-ci. Je n’aime pas la politique. Pour moi, tout cela a toujours été une affaire de musique. Tu peux chanter sur ton gouvernement, tout le monde s’en plaint, mais il n’est pas question de véhiculer de messages racistes ou des trucs de ce genre. J’étais particulièrement fan de Sham 69, un groupe qui avait des chansons excellentes. Ils m’ont influencé. On a tous des influences, n’est-ce pas ?

 

Au début des années 80, l’ambiance n’était pourtant pas toujours à la fraternité dans le milieu Oi!

C’était un cauchemar. Nous étions le seul groupe Oi! du nord de Londres. Il y en avait qui venait de l’est, d’autres du sud. Le fait qu’on soit les seuls à venir du nord posait des problèmes. Tout cela était relié à la violence dans le foot et aux rivalités entre supporters. Heureusement, personne n’a été tué et j’imagine que ça devait faire partie du milieu ! (rires)

 

Comment expliques-tu que le British Movement (organisation d’extrême-droite britannique dissoute en 1983, ndlr) ait eu autant de succès chez certains skinheads ?

Classique : c’était une période de récession et les gens n’avaient pas d’argent. Et c’est chaque fois pareil, quand les gens n’ont pas d’argent, ils cherchent des boucs émissaires... Mais franchement comment peut-on en vouloir à quelqu’un qui vient de Roumanie dans l’espoir de trouver une vie meilleure et qui doit vivre dans une putain de tente ? J’habite dans un quartier très métissé de Londres et tout se passe bien, les gens vivent ensemble sans problème.

 

 

Te sens-tu proche des jeunes qui sont descendus dans les rues pour tout casser à Londres il y a deux ans ?

Bonne question ! Quand les jeunes n’ont pas d’espoir, ils se soulèvent et, dans une démocratie, ils ont tous les droits pour le faire pour réveiller les gens. C’est quand même bizarre : rien ne se passe, rien ne se passe et soudain, l’investissement arrive dans les coins où il y a eu des émeutes… Je crois que, parfois, il faut savoir taper du poing. En ce moment, si tu es un jeune noir de vingt ans et que tu habites à Tottenham, tu n’auras pas de taf. Qu’est-ce qu’il te reste ? 

 

En France, il nous semble que pour beaucoup de gens en Angleterre, les années Thatcher furent des années d’une noirceur sans nom. Tu confirmes ?

Je suis d’accord à 100% ! Pourtant, je ne veux pas être pessimiste mais je crois que le pire est à venir. Dans les années 80, les ordinateurs n’étaient pas répandus partout, les chaînes de production n’étaient pas encore informatisées, il fallait des gens pour produire. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas et je me demande ce que vont devenir les gens qui ne peuvent pas travailler dans l’informatique ou dans le tertiaire. A cela, il faut ajouter le fait que des pays comme la Chine peuvent produire pour quasiment rien… Avec tout ça, que nous reste-t-il ? Je suis particulièrement inquiet pour l’Europe. Comme je suis Européen, je m’inquiète pour l’Europe…

 

Pour en revenir à la musique, vous avez enregistré un album en 1982, Still Out Of Order, qui est sorti chez Secret Records, un label indé important pour la scène punk/Oi ! de l’époque. Que peux-tu me confier à ce propos ?

On avait reçu plusieurs offres, mais on a signé chez Secret parce qu’ils venaient de signer The Exploited et d’autres groupes de la scène. Je crois que nous avons signé avant The Business. Secret avait aussi signé Chron Gen, The 4-Skins et des groupes un peu plus obscurs. Le patron, Martin Hooker, avait participé au premier mouvement punk. Il travaillait chez EMI où il avait produit le tube My Sharona de The Knack. Il a compris qu’il y avait une opportunité avec l’apparition de cette nouvelle scène. Mais on nous donnait très peu de moyens. Nous avons produit le disque nous-mêmes avec l’ingénieur du son pouvons-nous dire. Nous étions très jeunes, c’était un peu ridicule mais ça l’a fait finalement, nous étions heureux du résultat !

 

 

Ensuite, votre carrière marque un temps d’arrêt à cause d’un gros problème avec les roadies de Skrewdriver (groupe anglais suprémaciste, fer de lance du R.A.C – Rock Against Communism, ndlr), c'est bien ça ?

La raison c’est que nous sommes le premier groupe Oi! à avoir donné un concert contre le racisme et que ça ne leur a pas plu. Moi, je crois en la liberté de parole, je suis un démocrate et je n’aime pas le racisme. Donc on a fait ce concert et c’est ça qui a tout déclenché. Les autres n’ont pas apprécié notre geste et les roadies – je ne sais pas s’il y avait des membres du groupe – nous ont attaqués au 100 Club (célèbre club de Londres situé au 100 Oxford Street, ndlr).

 

Qu’avez-vous fait après la séparation du groupe en 1985 ?

Je suis devenu antiquaire ! Je le suis toujours aujourd’hui, j’adore les antiquités. C’est parfait car je peux concilier cette activité avec le groupe. J’ai vécu pendant dix ans en Espagne, vers Almeria. J’y suis allé pour une semaine et j’y suis resté dix ans ! Il y a deux ans, quelqu’un m’a dit que c’était le moment de relancer le groupe et je suis rentré en Angleterre. 

 

Et quels sont les projets d’Infa-Riot ?

Nous devons sortir du nouveau matériel. Je suis en train d’écrire des paroles et je suis probablement trop pointilleux… Je pense que mes paroles sont toujours pertinentes aujourd’hui. Ecrire des textes est important pour moi, alors j’écris avec beaucoup de soin.

 

 

WATTIE ET MATHIEU, CHANTEUR ET BASSISTE DE MARABOOTS

 

Wattie et Matthieu, les intrépides organisateurs du festival, interviennent aussi dans Maraboots, le groupe Oi! parisien qui monte. Revêtus d’un impeccable uniforme skinhead, les deux camarades nous révèlent comment ils ont réussi envers et contre tout à organiser le premier Winter Oi! Fest.

 

Comment en êtes-vous arrivés à organiser ce festival ?

Wattie : Ça faisait un moment qu’il n’y avait pas eu de gros truc Oi! sur Paris organisé par des neuskis…

Mathieu : À force de voir ce qui se passe en Allemagne et dans les autres pays où il y a une grosse scène qui bouge, on s’est dit qu’on allait faire quelque chose…

Wattie : En France, c’est un peu mort mais il y aura quand même plein de monde ce soir. Ça fait plaisir et ça donne un peu d’espoir. 

Mathieu : C’est sûr que le public est beaucoup plus restreint qu’en Allemagne ou en Espagne, par exemple. C’est donc difficile de faire des gros trucs.

 

Ce n’est pas un peu ambitieux de faire ça sur deux jours pour une première édition ?

Wattie : Non, il y a des étrangers qui viennent ce soir (vrai : j’ai rencontré une jeune Estonienne pas du tout skinhead qui vit à Dresde et à qui son amoureux, lui aussi un «civil», avait offert le voyage ; extrêmement ivre, elle semblait passer une soirée inoubliable, ndlr). Deux soirs de festival, c’est un bon prétexte pour venir à Paris !

Mathieu : Un seul soir, ç'eut été un simple concert. Deux et c’est un vrai festival. C’est l’étape au-dessus (finalement, les deux soirs du festival ont affiché complet, ndlr).

 

 

Et vu la réputation sulfureuse des skinheads, ce n’est pas trop une galère d’organiser un festival de ce genre ?

Wattie : Ah, si, si !

Mathieu : Si !

Wattie : Avec la salle, il n’y a pas eu de problème parce qu’elle a déjà vu passer des groupes de Oi!, mais pour les afters, les mecs des bars où on veut aller trouvaient ça chelou. Ils ne comprenaient pas forcément que nous, on ne traîne pas avec des mecs chelous, que nous sommes réglos. On ne fait pas de politique et on ne laisse pas traîner avec nous les mecs qui en font !

Mathieu : Mais il y a toujours des obsédés du fascisme qui voient le mal partout. Des mails anonymes ont été envoyés à la salle pour dire que c’était un festival nazi, qu’il ne fallait pas nous laisser jouer, etc.

Wattie : Oui, il y a des mecs qui sont vraiment obsédés par la politique. Qu'ils soient des nazis ou des antifas, ils ne pensent qu’à ça : dès qu’il y a un concert, ils essaient de voir si un des musiciens n’a pas joué avec untel en 1920…

Mathieu : Et ils vont chercher très loin… Si la grand-mère du cuistot du resto n’aurait pas…  ! (rires).

Wattie : On a quand même eu un peu de mal à trouver une salle - et encore plus à la garder et à faire en sorte que ce ne soit pas annulé.

Mathieu : Là, c’est la première fois qu’une salle aussi grosse nous laisse faire un truc (la jauge de la salle est d’environ 200 personnes, ndlr).

 

 

Et au niveau sécu, avez-vous pris des dispositions particulières ou est-ce le dispositif d’un concert normal ?

Wattie : On prend un peu plus de sécurité que pour un concert normal. On avait besoin de quelqu’un qui connaisse le délire et qui puisse repérer si quelqu’un de pas commode veut entrer. Donc on dispose de la sécu de la salle et en plus, on a avec nous un pote qui va checker s’il n’y a pas des mecs bizarres. Si tu laisses entrer un mec qui porte un t-shirt bizarre et qu’une photo est prise, ton concert passe pour le grand rassemblement néo-nazi parisien !

 

Et ça fait combien de temps que vous êtes convertis au trip skin ?

Wattie : J’ai 23 ans, ça fait huit ans. J’ai commencé tout jeune dans le punk. Après, je suis devenu skin. C’est un trip plus structuré quand même.

Mathieu : Structuré, c’est le mot !

Wattie : C’est moins à l’arrache, t’as moins l’impression de détruire ta vie…

Mathieu : C’est plus positif !

 

Et toi Mathieu, ça fait combien de temps ?

Mathieu : J’ai 26 ans, ça fait quatre, cinq ans. J’étais punk pendant longtemps. Le punk, c’est l’autodestruction, et si tu veux avoir un truc plus construit au bout d’un moment … Chez les skins, il y a un côté groupe qui est beaucoup plus sympathique que l’individualisme du punk.

Wattie : Le côté bande est bien plus cool. On fait beaucoup plus de trucs ensemble que les vieux punks que tu croises dans la rue qui sont pichés à 2h de l’aprèm…

Mathieu : Bon, il y a quand même des punks qui font des trucs bien.

Wattie : Oui, mais ils se font rares !

 

Ça doit être un trip pas tous les jours facile à assumer.  Il y a beaucoup de gens pour qui c’est synonyme d’extrémisme, non ?

Mathieu : Il y a beaucoup de gens qui ne comprennent pas du tout. De ce côté-là, tu passes évidemment inaperçu. Par contre, les gens qui savent ce que c’est ont souvent une mauvaise idée du truc donc c’est clair que tu peux  avoir des problèmes.

Wattie : Après, ça fait aussi parti du kif du truc d’être méconnu. On kiffe quand même de ne pas être dans le moule de la société et d’être à part. Ça ne me dérange pas que les gens nous détestent parce que je les déteste aussi. Par contre, ça me dérange qu’ils nous prennent pour des nazis et c’est là que le mouvement SHARP (SkinHeads Against Racial Prejudice, ndlr) est pour nous. Bien sûr, on n’est pas des gentils Bisounours qui viennent vous faire des câlins, tout ça. OK, on est des skins, mais si tu nous détestes, autant nous détester pour la bonne raison ! Tu nous détestes parce qu’on n’est pas comme toi, mais ce n’est pas pour ça qu’on est nazis pour autant.

 

 

Le mouvement skinhead dure depuis plus de quarante ans. Quelles sont vos périodes musicales préférées ?

Wattie : J’aime surtout les années 80...

Mathieu : Tout ce qui a formé le mouvement Oi! dans les années 80.

Wattie : On est bien portés sur le côté français. Quand tu habites à Paris, tu as de quoi te repérer, il y a un historique du mouvement skin. Il y a eu des bandes et des groupes un peu partout. Nous, on porte le flambeau.

 

 

Au début des années 80, les punks et les skins écoutaient La Souris Déglinguée. Qu’est-ce que ce groupe représente pour vous ?

Wattie : Musicalement, j’aime pas tant que ça et c’est normal : ça n’a jamais été Oi! Mais maintenant, c’est plus ce que c’était à mon avis. Ils font dans le vieux nostalgique alors qu’avant, dans les années 80, c’était le groupe rock’n’roll par excellence, celui qui réunissait un peu tout le monde. Mais au final, ils ne parlent pas trop de notre vie ces gars-là, parce que ça a bien changé quand même.

Mathieu : Il y a un gros décalage entre les gens qui sont bloqués sur ce que c’était dans les années 80 et qui se concentrent uniquement sur l’univers musical et vestimentaire de cette époque, et les gens qui essaient de faire avancer la scène et de faire des trucs nouveaux. Nous, on adore les classiques mais on s’intéresse aussi à la scène actuelle. On essaie de la privilégier, de la faire bouger. Si tu te concentres uniquement sur le passé, tu finis par mourir.

 

Et qu’en est-il de Maraboots, votre groupe ?

Wattie : C’est de la Oi! française avec un saxo. On voulait revenir à la base de la Oi! française genre Swingo (Swingo Porkies, groupe parisien en activité au début des années 80, ndlr). On chante en français, c’est typiquement parisien.

 

 

Pour terminer, que faites-vous dans la vie ?

Mathieu : Je travaille dans la médecine, un truc pas très rock’n’roll ! (rires)

Wattie : Je fais de l’assistance informatique.

 

 

THOMOI, BATTEUR DE LION’S LAW

 

En plus d’être le frontman des Maraboots, Wattie chante (heu…) dans Lion’s Law, un side-project dont la batterie est assurée par Thomoi, le batteur des légendaires Burning Heads. Ce vétéran de plus de trente ans de la scène punkoïdo-skin a accepté de raconter aux jeunes lecteurs de Brain les convulsions subies par le mouvement skin depuis l’apparition de la Oi! music. On en profite pour signaler qu’en Anglais, «Oi» est l’abréviation de «Oh You !», un cri que vous aurez beaucoup de chances d’entendre si vous vous perdez la nuit dans les ruelles de l’est de Londres et que vous croisez la route d’un groupe de piliers de pub. 

 

A l’époque de l’émergence de la scène Oi !, tu jouais donc dans Komintern Sect, un groupe punk-skin d’Orléans.

Thomoi : C’était fin 1981. Je n’étais pas du tout skinhead. J’ai été recruté parce qu’il n’y avait pas beaucoup de keupons au lycée ! Au départ, il y avait plus un esprit vraiment punk et puis au bout d’un moment, certains dans le groupe sont devenus skins.

 

C’était une mode d’être skin au début des années 80 ?

Ouais, ça allait de pair avec le Punk’s not dead, la 2ème vague du punk, avec The Exploited, tout ça. Çe fut une sorte de nouvel élan pour le punk, une vague qui fut critiquée par certains en comparaison du mouvement originel, mais c’est celle-là qui m’a vraiment fait découvrir la musique. C’est dans ce cadre que j’ai fait mes premiers pas dans la musique. C’était une mode qui surfait sur cette rébellion de 77.

 

Les skinheads cohabitaient sans problème avec les punks ?

Au départ, cette 2ème vague punk assimile la Oi! et le street punk. Il y avait pas mal de groupes sur les compiles Oi! qui n’étaient pas uniquement skinheads. Il y avait pas mal de groupes dont les membres étaient mélangés, et donc il n’y avait aucun problème entre les punks et les skins.

 

 

Il n’y avait pas de problèmes politiques ?

Pas du tout ! Au départ, comme dirait Tai-Luc (chanteur de La Souris Déglinguée, ndlr), il y avait une vraie culture de la rue : punks et skins se retrouvaient souvent sur les mêmes trottoirs, dans les mêmes quartiers, devant les mêmes groupes et il y avait une partie de l’uniforme qui était pareil.

 

Alors comment expliquer que de nombreux skins ont été séduits par l’extrême droite ?

Peut-être parce que le côté super-populaire qui existait chez les skinheads a été beaucoup plus sensible à la crise qui touchait l’Angleterre a cette époque-là. Ils ont donc été beaucoup plus sensibles aux messages du mec qui arrivait en disant : «si vous êtes dans la merde aujourd’hui c’est à cause du Pakos qui habite à côté de chez vous ; foutez-le dehors et vous retrouverez joie, bonne humeur et travail !» Le skin était aussi plus attaché à, on va dire, des valeurs de classes laborieuses, et la crise l’a plus touché. Je pense de toute façon que la misère est le terreau parfait pour la connerie. Et l’Angleterre ne vivait pas ses grandes heures à ce moment-là…

 

 

En France aussi, certains skins se tournent vers l’extrême droite.

Par mimétisme, peut-être. Une fois que le British Movement et que le National Front anglais ont commencé à recruter, une fois que Skrewdriver (cf. ci-haut) a commencé à prêcher la parole d’une Angleterre et d’une Europe blanche, pas mal de gens se sont dits que c’était peut-être la solution.

 

La montée du FN en France coïncide-t-elle avec une radicalisation des skins ?

Je ne sais pas… Je n’ai jamais eu l’impression que les skins étaient spécialement bien vus au FN et je n’ai pas spécialement eu l’impression que, chez les skinheads ultra-nazis, le FN ait eu une bonne image.

 

À ce moment-là, on s’éloigne de la musique.

La musique devient juste un support pour diffuser le message. À la base, on a donc un mouvement prolétaire qui dérive vers les extrêmes, droite ou gauche, et un déclin de l’aspect musical… Et la rue devient un vrai champ de bataille. Elle a toujours été un terrain ou l’on règle les histoires de bandes mais, à ce moment-là, il n’y a plus que ça. Ce ne sont plus des soirées ou des concerts auxquels on assiste, mais simplement des prétextes pour régler des différents.

 

Ces temps-ci, on a plutôt l’impression que le mouvement redevient musical comme dans ce festival d’où la politique est absente.

Je pense que la politique est toujours là mais elle n’est pas au premier rang. Tous ces mouvements de rébellion  voient le jour dans l’adolescence. Pour qu’un mouvement de jeunes prenne de l’ampleur, il faut peut-être qu’il y ait un truc qui soit en accord avec la révolte adolescente. Les combats contre la société sont des sujets qui reviennent souvent dans les chansons. Mais il faut aussi que ce soit un truc de bande, de franche camaraderie et de fun.

 

Que penses-tu de la façon dont la musique Oi! a évolué en trente ans ?

J’ai l’impression qu’au niveau diversité et qualité ça s’est vachement amélioré ! Je pensais que la Oi! serait comme le rockabilly : un style qui n’évolue pas. Mais j’ai eu l’impression qu’avec certains groupes US, elle a gagné en son, en cohésion, en force, en finesse, même si ce ne sont pas les atouts premiers d’une musique comme ça ! Donc, oui, j’ai l’impression que la scène reprend un peu de force, que les groupes jouent un peu plus et quand ces  jeunes m’ont proposé de jouer, j’ai été agréablement étonné de voir que ça tient la route. Lion’s Law, c’est du punk rock dans sa plus simple expression mais les accords sont bien trouvés, les refrains sont fédérateurs, il y a des espèces de trucs super catchy qui marchent tout de suite. Ils ont de bonnes idées. Ils n’ont rien inventé mais je pense qu’ils ont bien digéré leurs influences et ça donne des trucs pas mal.

 

Ça te paraît logique de passer d’un groupe hardcore limite végétarien comme Burning Heads à un groupe skinhead comme Lion’s Law ?

Oui ! Déjà, pour moi, c’est une sorte de revanche sur mes premières amours. À l’époque, c’était super bancal… Aujourd’hui, j’ai une approche un peu différente : la musique est devenue un peu plus carrée et moi je joue un peu mieux. Je peux donc prendre plus de plaisir et je me dis que plus je joue avec des groupes, mieux c’est pour ma culture et mon épanouissement musical. Et puis, comme les refrains sont accrocheurs, que les chansons tiennent la route et que les gars sont plutôt détendus… 

 

 

 

EVELYNE, SKINHEAD GIRL

 

Bien que majoritairement masculin, le Winter Oi! Fest avait malgré tout attiré de nombreuses demoiselles, skinheads ou pas comme on l’a vu plus haut (souvenez-vous, notre amie balte complètement ivre). Appelées birds en Angleterre, les filles séduites par le trip skin existent aussi en France. Cool et stylée, Evelyne nous explique en quoi consiste la vie d’une fille de la tribu Tête de Peau.

 

Depuis combien de temps es-tu skinhead ?

Evelyne : J’ai 25 ans. Je suis entré dans le punk à 14 ans, puis je suis devenue skin vers 15, 16 ans.

 

Qu’est-ce qui t’a séduit dans ce mouvement ?

Principalement les fringues, le style un peu classe, le côté aggro (argot pour «agressif», ndlr), rebelle… C’est quelque chose qui m’attirait un peu. C’est une attirance toute simple, je ne pourrais pas l’expliquer.

 

Quelle est ta période musicale préférée ?

Comme j’étais dans le punk, j’ai commencé avec la Oi! Puis je me suis très vite mise au ska, au reggae, au rocksteady. Petit à petit, je me suis tournée vers la soul. C’est assez divers. En fait, j’écoute tout ce qu’il y a dans ce mouvement de fin de la fin des années 60 aux années 80 principalement.

 

 

Et les vieux groupes skins Oi! français te parlent ? 

Oh oui, carrément ! Je les écoute énormément !

 

 

Il y a beaucoup de filles dans votre groupe ?

Il y en a plus qu’avant. Si on regarde vers Parmentier (quartier du XIème arrondissement de Paris, ndlr), la bande des mecs de Maraboots, on dira qu’il y a cinq filles sur quinze personnes pour compter large.

 

Il t’arrive d’avoir des soucis avec ce milieu ?

C’est assez rare. Comme je suis métisse - mon père est Indo-Cambodgien et ma mère est Thailando-Vietnamienne - les gens ne comprennent pas mon style. Mais je me suis déjà pris des piles, des mégots de cigarettes, des trucs comme ça. Le truc, c’est de répondre. Il faut savoir leur expliquer. Personne ne peut m’interdire ce que je fais. Je le fais parce que j’aime ça et personne peut ne peut me juger là-dessus !

 

Et l’aspect politique du mouvement skinhead ?

Je m’en fous ! Je ne me sens pas concernée par ça. Je n’ai jamais mélangé mes opinions politiques avec ce que je suis. C’est assez complexe parce que je ne peux pas dissocier ma personnalité du fait que je suis skinhead, c’est un tout, mais mes opinions politiques n’ont pas à interférer avec ça. 

 

Et que fais-tu dans la vie ?

Je suis employée de bureau.

 

Pour finir, en quoi consiste une bonne soirée skinhead d'après toi ?

Être avec mes amis et faire une sortie avec eux. Comme tout le monde !

 

 

 

Texte et photos par Olivier Richard // Photo de Une : Simon Laveuve.

 

¹ : Cf. le numéro de Spécial Investigation diffusé le 10 septembre 2012. L’émission relève de la désinformation absolue en donnant l’impression que, depuis leur apparition, les skinheads roulent tous pour l’extrême-droite.