Il n'y a pas qu'en France où la radicalisation a pris du galon en quelques mois. En l'absence de convictions fortes des gouvernements, la fachosphère s'immisce dans les interstices politiques et mène sa guerre des consciences, tranquille. Si la Westboro Baptist Church ne réunit pas 100.000 manifestants, beaucoup évoquent avec dégoût leurs théories, suite logique d'un Tea Party de plus en plus puissant. On imagine une chronique de Virginie Despentes à leur encontre. Déjà à deux doigts de faire une descente punk à la barre à mine dans les bas-fonds des extrêmes français pour leur péter les genoux, elle aurait carrément frôlé la crise de nerfs ici.

 

Sous le nom de domaine godhatesfags.com (Dieu déteste les pédés, charming), les «Civitas du Midwest», fameux brandisseurs de pancartes et annonciateurs quotidiens de drames à la petite semaine, rejoignent les fans de l'Apocalypse et surfent sur la terreur. A l'image des Intransigeants, ce groupe français ultra-catholique qui fait parler de lui en ce moment, en réclamant joyeusement le bûcher pour les invertis (Fdesouche à côté, c'est l'Amicale des Téletubbies de Bugarach), leurs homologues US ont à cœur de mélanger Juifs, homos, complotisme anti-médias, Islam et fin du monde, via des déclarations abjectes. Dernière en date, «Dieu a envoyé le tireur», en référence à la tuerie de Newtown.

 

 

«Rendez-vous à 14 heures à la manifestation, lors des funérailles des élèves de Sandy Hook... Dieu ne veut pas du mariage homosexuel... Combien de vos enfants allez-vous encore sacrifier pour obtenir votre dégoûtant mariage gay ? Vous avez déjà prouvé que vous détestiez les enfants en étant l'un des premiers Etats à l'instituer... Vos gamins sont bien mieux ainsi, morts, plutôt qu'élevés dans la colère et la destruction que vous avez apportées à ce pays.» Toutes les tirades respirent l'amour de l'autre, et renvoient même sur une constellation de sites amis, sur lesquels Dieu, prétendument, déteste le monde. Ambiance boogie down et péchés mortels dans le Kansas !

 

La tuerie et la peur de ce fameux 21 décembre (ou l'attente fébrile et le désir d'en finir, pour certains) ont cristallisé pas mal de frustrations et autorisé les dérapages les plus cons avant la trêve hivernale. Et l'extrême-droite a, traditionnellement, tout à y gagner, depuis le 22 au matin, quand la Terre a continué de tourner. Heureusement, les ripostes ne se sont pas faites attendre. A l'image de celle des Anonymous, qui ont aussitôt promis de «détruire l'Eglise» avec leurs méthodes habituelles (vidéo de menaces bien vénère, piratage de sites, publication de l'identité des activistes, et pétitions). Une indignation et un lynchage relayés de manière particulièrement explosive sur Twitter, où le hashtag #westboro est devenu très actif en quelques jours. La plupart des utilisateurs y balancent noms et photos des membres. Fait incroyable, même l'ennemi intime des USA, le Ku Klux Klan, est intervenu par la voix de l'un de ses représentants, Dennis LaBonte, pour la contrer, en se déclarant choqué : «c'est une honte qu'ils perturbent les funérailles.»

 

        

«L'ennemi de mon ennemi est-il mon ami quand il est de ce calibre?», s'interrogent les observateurs. «Si le KKK te regarde et te dit qu'un groupe est haineux et que nous devons le stopper, c'est que quelque chose cloche vraiment», commente ce pasteur sur le réseau social. Touché. Hier, le Huffington Post américain établissait une synthèse parfaite de l'homophobie latente en remerciant ironiquement l'Eglise : “la Westboro Baptist Church en est devenue le porte-parole le plus visible et bruyant. Avec leur slogan et leurs panneaux, ils disent tout haut ce que les autres chrétiens, plus respectables, sous-entendent subtilement... La petite église de 40 personnes est un exemple vivant, et la conclusion logique de ce que peuvent produire ces adorateurs auto-proclamés de la Bible... Quand Mike Huckabee (ancien candidat à l'investiture Républicaine en 2008, ndla) et Bryan Fischer condamnent la tuerie de Newton en mettant en cause l'abandon de la prière dans les établissements scolaires, ils se placent dans la droite lignée de la Westboro Baptist Church”, conclut Brandeis Raushenbush, l'auteur.

 

Dans une Amérique malade où les premiers débats émergent timidement après le silence gêné de la NRA au sujet de Newtown, on joue encore à se faire peur en agitant de gros blocs de haine bien bruts, tout en envisageant une escalade de la violence, sans sourciller. Le puissant lobby des armes à feu, après avoir effacé sa page Facebook, est pourtant sorti de sa torpeur quelques jours avant Noël, en promettant «d'apporter sa contribution, afin que de tels massacres ne se reproduisent plus jamais». De ce côté-ci de l'Atlantique (oui, Brain a un correspondant à New York), on reste dubitatif. Car il reste à savoir si la vague de réflexion pacifique et le ras-le-bol engendrés par les meurtres d'Adam Lanza ne toucheront pas uniquement les villes bobos/de gauche/quinoa/hippies/dégénérés/fags (comme se plaisent à les qualifier les défenseurs des armes), et laisseront cette fois davantage de marge de manœuvre à l'administration Obama. Comme pour le mariage gay, vecteur de rejet épidermique dans certaines couches de la population, la route de l'éducation sera longue et semée d'embûches.

 

 

Pendant ce temps en France, on attend les manifs et contre-manifs de janvier en apprenant que le FN est un repère de fans de Dalida, que même Jean-Marie Le Pen Premier a fricoté serré avec le maire de Pau, et que c'est l'hebdomadaire Minute qui met les pieds dans le plat pour vendre du papelard aux potes d'Alain Escada. Finalement, ça ressemble encore une fois à une pâle imitation des USA, où des Républicains hardcore se font régulièrement choper avec la main dans le caleçon de jeunes éphèbes. Et les pourris profitent de l'hypocrisie, tandis que les modérés ferment leurs bouches.

 

Le mot de la fin aux Intransigeants, qui tentent une percée en rivalisant avec la crasse de la Westboro : «il n’y a pas de petites pétitions victimaires à signer. Il n’y a pas de débat démocratique à avoir. La seule chose que méritent les politiciens qui proposent ces lois immondes, c’est d’être pendus ! On ne dialogue pas avec de tels porcs, on les combat ! La seule chose que méritent les extrémistes sodomites, le lobby gay et tous les pervers qui participent à la Gay pride, c’est le BÛCHER ! Ce n’est pas nous qui le disons, c’est l’Eglise Catholique ! ».

 

On ne pourra pas dire que Dieu ne nous avait pas prévenus.

 

 

Félicien Cassan.