L’enseigne est le sponsor officiel d’Extreme Make Over : Home Edition (Les Maçons du Cœur en VF). Ceci dit, hors de question de basher l’enseigne : l’Amérique moyenne s’y fournit en à peu-près tout et n’importe quoi. Le magasin s’avère être d’utilité publique. Dans ce dédale de paradoxes en tous genres, juste là, au beau milieu de l’aile bermudas / chemisiers pour banlieusardes, Kim, Kourtney et Khloé règnent sur leur petit empire. Richard Sears s’arracherait la moustache s'il voyait le sort réservé à son immense bric-à-brac.

 

 

 

L’acheteuse-type  

Je suis passée à plusieurs reprises devant le stand. D’abord stupéfaite par l’étendue du rayon et l’improbabilité de deux ou trois imprimés aperçus à la va-vite, je suis rapidement entrée en phase deux. La honte ressentie en phase une alors que j’essayais de dompter ma curiosité n’a pas fait long feu, lorsque de potentielles acheteuses se sont approchées des présentoirs.  

Interloquée, je me suis tapie dans un coin faisant semblant de regarder un rack de soldes pour observer tranquillement les shoppeuses de la marque. J’ai pu très rapidement mettre au point les profils des acheteuses-type. La plus récurrente : quadra célibataire, mère d’un ou deux marmots, en quête de jeunesse et de fun. La plus intrigante : la jeune adulte contaminée par l’industrie, spectatrice avide de E! Enterntainment. Comme Kim, elle ne lésine pas sur le maquillage, porte des lunettes de soleil H24 et bascule automatiquement toute ses conversations téléphoniques sur haut-parleur. Difficile pour l’une comme l’autre de résister à cette promesse étendue en quatre par trois : «Every Day Glamour».

 

 

 

L’élément déclencheur

Quelques jours plus tard, le scandale éclate suite à la publication des résultats de l’enquête du très sérieux Institute for Global Labour and Human Rights : les usines productrices de la collection Kardashian utilisent le travail forcé de petits Chinois innocents et mal sapés. Payés un dollar de l’heure, des gamins de 16 ans travaillent près de 84 heures par semaine à la fabrication de platform shoes en faux python, et ce, dans des conditions «horrifiques» comme le précise le rapport : odeur de plastique brûlé, température extrême avoisinant les 40 degrés, absence de ventilation dans l’usine etc… Every day not so glamour.

Robert Shapiro, ancien co-défendant d'O.J. Simpson, bon copain de feu papa Kardashian et désormais business partner de Kris Jenner (l’auto proclamée “momager” des trois soeurs qui est à la tête de Shoe Dazzle) monte au créneau avec une ribambelle d’excuses auxquelles on croit très fort : « La préservation des droits de l’homme est la préoccupation numéro un du groupe (…) Vous imaginez bien ce que des gens comme les Kardashian / Jenner ont à perdre en termes d’image». L’histoire prend des proportions inattendues et tout le monde s’affaire à défendre son bout de gras avec une mauvaise foi à couper le souffle. Les Kardashian sont surnommées les «Money Whores»… Il est temps pour moi de retourner chez Sears.

 

 

 

La sélection

Confirmation, les Kardashian sont des «money whores». La moindre pièce est étiquetée à 60 dollars. Quand on pense aux pauvres gosses qui triment de l’autre côté du Pacifique, on se dit que ça fait cher le carré de viscose.

Au delà de la vulgarité inhérente à la collection et sur laquelle nous ne nous attarderons pas, il faut préciser que d'une manière générale, les coupes sont raides, les matières sont épaisses et lourdes, les coutures grossières, et, bien entendu, les imprimés absolument impossibles. Que faire ? Essayer de choisir la pièce la moins grave, sélectionner LE vêtement Kardashian, ou choisir une ribambelle de trucs hideux ? J’opte pour la dernière option. De loin la plus réalisable et la plus authentique. 

 

John, le vendeur poli et sympa, s’approche. Sceptique, il me débarrasse de mon tas de merdes et m’ouvre une cabine. Je me déshabille proprement et je réorganise mon trésor par tenues. La pièce maîtresse de la collection, c’est la robe ultra-moulante. J’attaque donc avec l’imprimé «sauvé par le gong», qu’on avait perdu de vue depuis Rihanna dans What’s My Name. J’enfile une horrible paire de talons compensés qui décroche d’emblée un zéro pointé sur l’échelle du confort (allant donc de zéro à trois milliards). Je ris. Une bonne minute. Ma vision est obstruée de petits pop-ups "WTF ?". Non à l’imprimé qui assène un retour aux 80’s sans aucune subtilité, non à la coupe qui s’embarrasse de détails incohérents et difficilement réalisables dans une matière aussi pauvre, non à la silhouette grotesque.  

 

 

Je passe au deuxième ensemble. Short collection «croisière en pédalo» et veste imprimé léopard. Le short ne s’en sort pas trop mal, quoi que je n’ai jamais compris l’utilité de la coupe tulipe. La veste est tout simplement ridicule : épaulettes de 2009, manches trop longues et tissu shiny interdit par la fédération des gens qui vivent le jour.

 

 

Je passe à la troisième tenue : la maxi robe à rayures et logo K. Probablement la pire matière d’Asie et de Navarre, une longueur et une taille à l’effigie de Khloé, la plus chevaline des trois sœurs. Même pas envisageable pour un camping trip, à part si on choisit de découper cette robe en petits carrés et de s’en servir de serviettes de table. Je suis circonspecte. Je me demande si Kourtney, la moins mal attifée de l’équipe, serait capable d’en faire quelque chose. C’est quand même bien ça le problème de la collection jusqu’à présent : jamais une Kardashian ne porterait une pièce de la collection Kardashian, même si Lagerfeld himself lui faisait les ourlets. Cette robe n’a rien de faisable. Je questionne la raison d’exister de ce produit : y avait-il un seul bon prémisse à la création de cette maxi dress

 

 

Je passe à l’essayage de la seconde robe moulante : version corset, à pois vert sapin et noir. Je n’avais plus jamais recroisé telle couleur ou tel imprimé depuis cette après midi de 1993 au marché aux puces de Cannes la Bocca. Mes seins nagent dans deux coussinets informes. Miracle de la coupe et d’années d’étude de la cambrure hollywoodienne, mes fesses se transforment en deux ogives. Problème dans ma cabine, pas de photographes hurlant mon nom. Mon tour de reins et moi, on se sent cons. 

 

 

Dernier essayage, une blouse bleue à franges imprimée nappe provençale. Longueur genoux,  manches chauve-souris. UN OVNI. Lorsque je sors pour contempler les dégâts dans le grand miroir, tout le monde me regarde et se demande d’une seule et même voix mentale «qui achète ça ?». Sans s’épancher sur les franges. On s’était accordés en 2008 - année de l’overdose du combo frange / fausse fourrure - pour dire que dorénavant, elles ne seraient tolérables qu’en cas de force majeure, sur un mini-sac.

Bref, je sens le plastique chinois et le polyester. Je remballe mes uniformes de cagole. 

 

 

 

Faut pas me prendre pour une kourge

L’expérience est enrichissante pour plusieurs raisons. Ces vêtements ne méritent pas plus d’attention que le trio. Pure opération commerciale, on travaille l’image et les marges, pas le textile. Après avoir mené une enquête plus poussée au sein de quatre magasins Sears du Los Angeles County, on se rend compte qu’en moyenne, trois pièces vendues sur quatre proviennent du rayon "dernière démarque". Et John, le petit vendeur sympa, reconfirme : «on vend très rarement les pièces un peu plus chères comme les manteaux, les sacs ou les chaussures». Entre la qualité médiocre et les prix excessifs, on comprend mieux. On imagine bien le renflouement permanent du «sales rack».  La marge est sans doute déjà bien confortable sur les articles à -40%.  De quoi nous rebuter pour de bon. 

 

Pour une meuf qui a bâti un business model en se filmant à poil, créer des vêtements c'est pas vraiment concluant. 

 

 

Mathilde Vert, avec Clément Delbosc // Crédit Photo : Mathilde Vert + D.R.