Dans la salle, on compte 60 personnes et un drapeau français, la moitié est âgée de 30 ans. Nous passons inaperçues grâce à une parade imparable : un chignon bien serré pour l’une, un faux carré Hermès pour l’autre. Une jeune femme poussiéreuse nous demande nos adresses mails, nous en donnons de fausses en lui disant qu’elle les a certainement déjà. A ses innocentes mais insistantes questions sur le pourquoi de notre présence ici, nous répondons que nous sommes venues ensemble, que c’est une tante qui nous a encouragé à venir, mais que la pauvre n’a pas pu faire le déplacement et que ça c’est vraiment dommage. Notre interlocutrice nous fait une moue de compassion qui fout la trouille.

 

Il n’y a pas un bruit dans la salle. Alain Escada en profite pour détendre l’atmosphère avec une petite boutade de son cru : «Il règne un silence religieux». Les gens rient, nous aussi (conscience professionnelle oblige), on n’est vraiment pas à l’aise. Après une énième vérification de l’absence de contre-manifestants dehors par les petits soldats d’Escada (crâne rasé et mèche de côté obligatoires), la conférence commence enfin.


En guise d’introduction, Alain Escada explique que le gouvernement est «gangrrrréné par le lobby homochinxchuel» (M. Escada, ressortissant belge, arrive à combiner le doux accent de son pays avec le style patates-chaudes-dans-la-bouche versaillais). Preuve à l’appui, Jean-Marc Ayrault a un secrétaire homosexuel notoire (pour Alain, les homosexuels sont toujours notoires). Il cite ensuite Lionel Jospin, un gauchiste certes, mais avec un brin de jugeote puisqu’il est contre le mariage homosexuel.

 


Alain Escada prend un plaisir tout particulier à assener des vérités médiévales du type «la femme se marie pour devenir mère». C’est d’ailleurs pour lui l’occasion de donner à l’assemblée une leçon de latin en expliquant la passionnante étymologie du mot «mariage». Le public hoche la tête avec connivence, nous aussi (conscience professionnelle oblige). N’empêche, on a une pote qui s’est mariée par amour et pour la bringue et qui ne veut pas d’enfant, du coup on se demande s’il la fout dans le même sac que les gouines. Mais comme il n’y a pas le droit de poser de question avant la fin du cours, on ne saura pas.


«L’objectif du lobby homosexuel est de normaliser un choix privé» car, pour Alain Escada, l’homosexualité est une option de vie, un peu comme au bac. Lui qui se pose en super spécialiste des mœurs de la «communauté homosexuelle» et de son dangereux lobby est donc passé à côté d’une information capitale. Personne ne bronche, nous non plus (conscience professionnelle oblige, et puis il n’y a pas le droit de parler pendant la conférence et son service d’ordre nous fout la trouille).


Le petit Belge à lunettes enchaîne. Le mariage homosexuel est «la nouvelle marotte des socialistes, des communistes et des écologistes», il doit y avoir dans la salle quelques adhérents UMP à ne pas froisser. «Les psys sont pro-homosexuels», d’ailleurs « le lobby contrôle l’association des psy américains, dont George Bush a dénoncé le phagocytage ». Alain Escada n’aime pas les psy, mais alors pas du tout. Il serait d’ailleurs intéressant d’avoir un avis psychiatrique sur ce monsieur. Un jour, l’un d’entre eux, répondant à l’argument selon lequel les enfants d’homoparents seraient plus enclins à des troubles psychologiques, lui a répondu «mais c’est formidable d’aller voir un psy et tant mieux si tous les enfants y vont !». Sur cette anecdote, la salle roule des yeux, roucoule de "oh !" indignés, nous aussi (conscience professionnelle toujours).


Puis Escada nous jette en vrac des chiffres et des conclusions d’études au sujet du mariage des homosexuels et de l’homoparentalité. C’est long, très pénible, mais il faut savoir qu’entre autres :
- en une année, un homosexuel a 8 partenaires sexuels et que moins de 2% des homosexuels sont monogames (étude américaine) ;
- la durée d’un mariage homosexuel est d’un an et demi, et pendant cette période de «stabilité de mariage», ils ont 9 partenaires différents (selon une étude réalisée aux Pays-Bas) ;
- les enfants d’homosexuels sont plus sujets à la dépression, à la boulimie, à l’anorexie, aux tentatives de suicides, à la consommation de drogues et aux abus sexuels (selon une étude texane) ;
- 36 % des enfants de duos de femmes (pour Alain, le couple homo n’existe pas, il parle toujours de «duo») auraient des attirances lesbiennes et des difficultés à s’adapter à des situations en accord avec «le rôle établi par leur genre» - sic. (But I’m a cheerleader, ndlr).


Pour retrouver tous ces chiffres et bien d’autres encore, il faut acheter son livre, nous précise-t-il.


Intermède : par souci d’originalité, les auteurs de ce compte-rendu ont délibérément esquivé les propos de Monsieur Escada à propos de la polygamie, de l’inceste et de la pédophilie.


Un petit passage à propos de la gay-pride était inévitable. Selon les organisateurs, celle de Paris regroupe 500 000 personnes - 60 000 selon Alain Escada qui cite la police. Il nous explique alors que les gens vont à la gay-pride comme ils vont à la technoparade, qu’ils ne sont pas concernés par les revendications des homosexuels mais qu’ils y vont juste pour voir. Pour lui, la gay-pride et Thoiry, c’est la même chose.


Nous notons qu’il est très calé en la matière, qu’il est capable de citer les chars présents, de décrire l’ambiance, le parcours. Il déplore que le communautarisme insufflé par le lobby homosexuel s’immisce jusque dans les rangs de la police nationale et nous décrit le char des flics «qui se dandinent en baudrier de cuir et strings en latex sur du disco». Ca ne lui plaît pas du tout à Alain.


Il y a autre chose qu’il connaît bien, ce sont les quartiers gays, les croisières gays, le cimetière danois gay, les JO gays, etc… Nous, on commence à trouver que ça devient suspect cette fascination. Et aussi le temps long.


Bon, bien entendu, les grandes marques soutenant les droits homosexuels sont gangrrrrénées de l’intérieur elles aussi, là on a droit à une série de placement de produits du diable : Nike, Starbucks, Microsoft, Amazon… La liste est assez longue (le temps aussi), on vous l’épargne. Et puis de toutes façons, vous les avez tous les jours sous les yeux à cause du diable Internet et toutes ses «applications arc-en-ciel».


A cette heure avancée, nous avons déjà entendu un paquet de conneries, mais nous ne sommes pas encore au bout de nos surprises. L’homosexualité, c’est un coup des francs-maçons pour infiltrer les institutions françaises, rien que ça. Les pires étant bien entendu les membres de la loge maçonnique homosexuelle dirigée par Donald Potard (PDG de Jean-Paul Gaultier). Il déteste aussi Frigide Barjot et «ses cathos branchés». Mais le pire de tous pour le président de Civitas, c’est le diabolique Pierre Berger, «le porte-drapeau de la mouvance homosexuelle en France, celui qui la finance». Et là, on n’a même pas envie de vous transcrire ses propos, la vidéo by Civitas postée sur Gloria TV, leur TF1 à eux, parle d’elle-même :

 


Dans un ultime quart d’heure de colère, Alain Escada appelle a continuer la lutte «contre un plan machiavélique, subversif, révolutionnaire, destructeur de la famille, destructeur de l’intérêt supérieur de l’enfant», d’abord le 18 novembre à Paris (il n’appelle pas à la violence frontalement, mais en aucun cas il ne donne d’instructions pacifistes à ses fidèles). Pendant toute la durée des discussions de l'Assemblée Nationale et du Sénat sur le projet de loi au sein du gouvernement, Escada compte mener une bataille «pied à pied pour reconquérir l’opinion publique de ville en ville, sans en oublier aucune, et jusque dans les campagnes, et jusque dans les petits villages». Si par malheur la loi est adoptée, il prône la désobéissance des élus municipaux qui ne devront en aucun cas célébrer de tels «mariages» (chez Alain, le «mariage» homosexuel, c’est comme le «poisson» pané, un truc qu’on met entre guillemets).


Après deux heures détestables mais néanmoins instructives et environ 60 occurrences des termes «lobby homosexuel» (on a compté), nous envisageons sérieusement de soumettre le résultat à un psy. Il est drôle Escada, il nous a bien fait marrer, dommage qu’il soit sérieux.

 

Marie-Marg' et Charlotte de Bruges. Et merci à Loic pour le montage photo.

++ Lecture conseillée, comme les chocolats: charlottedebruges.tumblr.com.