Car si encore peu de lèvres le postillonnent à l'heure actuelle, d'ici peu, la trap muzik sera dans toutes les bouches. Non, pas comme ta bite, qui a dit cette horreur ? Parce qu'un jour ton dentiste en fredonnera pendant ton détartrage, parce que bientôt ton conseiller financier te refusera un prêt en t'en citant, il est grand temps pour toi de plonger dans le trap game en notre compagnie. 

 

 

Peut-être est-ce parce que l'existence paisible du Sud des Etats-Unis - rythmée notamment par les coups de feu - ne ressemble pas toujours à un épisode de Plus Belle La Vie que son vivier artistique bourdonne comme vache qui pisse. Pourquoi parler de ça ? Parce que la trap vient du Sud, et par tous les chemins, elle s'en casse. Pour aller s'installer un peu partout, comme un fan de Manu Chao.

 

 

Après consultation du service généalogie de Brain, on ferait remonter les origines de la trap à Atlanta et, au même titre que la bounce de New Orleans ou le crunk de Memphis, la trap est un des sales gosses du Dirty South. Depuis que l'on emploie le terme de Dirty South, il y a toujours eu des productions s'apparentant à la trap en son sein, mais c'est véritablement aux alentours de 2010 - lorsque le sirop pour la toux est devenu le new cognac - qu'elle sort de la cuisse de Lex Luger ou Juicy J, et se popularise via le succès des Wacka, Flocka Flame, Gucci Mane ou T.I. T.I qui intitula en 2003 son deuxième album Trap Muzik. L'oeuvre est aussi trap qu'une après-midi en forêt, il ne posera en rien les bases du style, mais le nom va se répandre en l'écoulant à près d'un million de copies.

 

La came, la schnouf, la dope, la raouïna (celle-ci est une invention), sans elles, pas de trap music. La trap, dans l'anglais des Amériques de Barack Obama, c'est le corner, le coin de trottoir où les transactions de crack AOC de leur terroir ont cours. Selon DJ Scream de Maybach Music, la trap (le lieu) peut se résumer ainsi : "where your ennemies won't come get you, where the popos won't come get you, this is the trap". La trap music (ou muzik, si on veut faire un chouïa plus ghetto) serait donc le compagnon, la caution culturelle et la bande-son de la vente de crack. Je connaissais un type qui vendait de l'héroïne en écoutant du Wagner, l'effet n'était pas le même, c'est certain. Mais une question reste en suspens : la trap, pour quoi faire ? C'est une bonne question et je vais essayer de me faire un bisou pour me remercier. S'il est évident que (par exemple) Rihanna est idéale pour passer l'aspirateur, à quoi bon la trap ? À transmettre un C.V ou une lettre de motivation "j'ai braqué ceci en 2005", "j'ai obtenu un BTS force de vente en crack et depuis, je manage une petite équipe dans le sud de Baltimore". Ou alors signifier son désamour des poucaves et des dames aux derrières non-moelleux comme Chief Keef (de Chicago) dans I Don't Like (une prise de position claire quant à son attitude sur Facebook), la vidéo aux 18 millions de vue sur Youtube. Et puis la trap peut être le moyen d'améliorer son image de soi. Après des semaines à traîner dans les rayons "développement personnel" de la FNAC, Gucci Mane décida de s'élever un peu au dessus du lot en s'autoproclamant "Trap God" sur sa dernière mixtape. Cette dernière confirme surtout que Gucci a le flow d'un type qui a dormi pendant quinze jours et le talent rongé par la raouïna. Et puis il a un nom de sac à main, c'est irrémédiable. Si certains considèrent Gucci et ses copains de la foire à neuneu comme de la trap-nigaud, pour beaucoup c'est le "real trap shit". 

 

 

Mais le phénomène a eu le même destin qu'un cyclone : tout le monde s'en foutait tant qu'il ne touchait que les noirs du Sud, mais lorsque nos sociétés blanches-anglo-saxonnes-protestantes ont été atteintes, il est devenu important de se pencher dessus. Si même Skrillex dilue ses sets avec de la trap, si même Lana et Kanye themselves se font trapped (ils se portent bien, rassurez-vous), c'est que le phénomène prend une ampleur considérable. Aux Amériques, la trap a investi la middle-class. Elle a même traversé l'atlantique pour aller se loger dans chaque set de Rustie ou Hudson Mohawke en Grande-Bretagne. Résultat, une faune hurlant des histoires de crack et de deal qu'elle ne côtoie qu'à la télé. Et si aujourd'hui la question "is trap the new dubstep?" (au sens du brostep d'abattoir et de la souffrance animale) est posée de plus en plus régulièrement, c'est que le genre est consommé comme des petits pains par le même public que celui du brostep ou du moombahton. Mais pas de la zumba. 

 

TNGHT

 

Et l'impensable se produisit. Après des mois passés à se reluquer, la trap a fini par se mettre en ménage avec l'Electronic Dance Music, c'est-à-dire tout simplement la bonne vieille électro des familles. Rustie, Hudson Mohawke, Lunice, TNGHT (Hudson Mohawke x Lunice), Flosstradamus, Baauer, S-Type (et bon nombre chez LuckyMe) Heroes x Villain et même Diplo - pour ne citer que la face franchement émergée – font bouncer la dernière décennie club du côté de chez SWAG. En résultent des marmots contre-nature que l'on peut qualifier de trap house parce qu'il faut bien nommer les choses - autrement comment savoir qu'un chat n'est pas un photophore – mais qui a été aussi baptisée (avec son lot de fantaisie) EDM-trap, bounce-trap, trap-rave ou trapstep. Cet enfant s'appelle donc à la fois Jean, Jean-Pierre, Jean-Claude et Jean-Juan. Plusieurs noms pour une même recette qui ressemble grossièrement à ça :

 

 

-Pour préparer une pâte à trap à la maison, c'est simple et c'est un enchantement pour les hémorroïdes qui vous servent de progénitures.

-Prenez un tiers de Dirty South dans un verre doseur (conservez bien le tempo et la structure à température ambiante), ajoutez-y un autre tiers de claviers rave ou Dutch House (une saloperie type Afrojack peut faire l'affaire) et un dernier tiers de glaçage au dubstep (augmentez la basse fréquence en fonction du nombre de convives).

-Ça s'accompagne très bien d'un verre de syrup.

 

 

Avec cette capacité que possède chaque titre de trap à devenir un hymne, aujourd'hui le genre passe tranquillement de la next-big-thing à la grosse chose. Comme le tuning, la trap a ses sites dédiés tels que runthetrap.com où une petite communauté peut s'échanger à loisirs quelques astuces trap - comment nettoyer sa trap ? Quelle trap pour un premier rendez-vous ? J'aime la trap, suis-je normal ? Comment devenir trap gratuitement ? – et où l'on s'informe du moindre pet de lapin de la discipline. Ceci-dit la trap est un curieux univers où on aime les femmes (à sa manière), on l'admet d'ailleurs avec un langage fleuri, mais où on lui tend plus volontiers son appareil génital qu'un micro. Sorti d'Iggy Azalea, la trap dégouline de testostérone comme un vestiaire de hockeyeurs. 

 

Iggy Azalea

 

C'est clairement parce qu'à l'origine la trap est purement un internet-genre se propageant via Soundcloud ou Twitter qu'aujourd'hui, des terreurs post-puberté aux dégaines d'ingénieurs informaticiens comme Expendable Youth jouent aux guerilleros en rythmant leur trap avec des uzis ou que le Norvégien Cashmere Cat peut concilier son amour du rap et des miaulements au sein d'un même titre. Le plus surprenant est que l'on pourrait croire que le hood voit d'un mauvais œil cette réappropriation de sa musique en version soda. Dans les faits, l'apartheid entre les deux trap n'a jamais eu lieu, et il n'est pas rare de voir des mannequins pour American Apparel type Flosstradamus jouer aux côtés de producteurs ghetto dangereux comme Trap-A-Holics (Brick Squad). 

 

 

En France, les deux trap investissent gentiment les productions de nos terroirs. Par exemple, je te laisse deviner quel rappeur français s'est inspiré du What I Look Like de DJ Paul pour son Wesh Morray (indice : c'est Booba). 

 

 

Wesh Morray, qui d'ailleurs pour 57% des Français (sondage réalisé sur un panel d'une personne assez partagée sur le sujet) évoque du fromage frais à tartiner. 

 

Flosstradamus

 

La date de péremption n'est pas encore dépassée, mais comme tout ce qui est à la mode, la trap est déjà démodée. Pas d'inquiétude, comme Obama vous allez pouvoir en souper pendant four more years. Il reste à la trap d'accéder à la consécration via une page Wikipédia dédiée (fatalement très inspirée par cet article) et d'atterrir dans deux/trois conneries mainstream pour pouvoir disparaître, tranquillement remplacée par une autre non-révolution comme le retour de la drum & bass dans le rap celtique chic. D'ici là, tels les franc-maçons, la trap va se répandre partout. Sauf en une du Point ou de L'Express

 

Mathias Deshours